CONCLUSION
L'armonie naît du jeu des voyelles se correspondant, non pas une à une, tnais par groupes. Il en a toujours été ainsi et l'on n'imagine pas qu'il en puisse être autrement.
Les moyens d'expression sont tous des effets de contraste. En ce qui concerne le ritme, les mesures lentes et les mesures rapides entrent en lumière parce qu'elles font contraste avec la moyenne des mesures ; le trimètre romantique fait contraste avec le tétraraètre classique ; une pièce en vers libres n'est qu'une suite de contrastes : un vers plus court vient après un vers plus long, un vers plus lent suit un vers plus rapide. Les sons, voyelles ou consonnes, deviennent expressifs par leur répétition, parce que la langue des vers où ces répétitions apparaissent leur doit un aspect particulier qui fait contraste avec l'aspect ordinaire. Et il en est ainsi non seulement des moyens d'expression que nous avons étudiés, mais encore de tous ceux que nous avons passés sous silence. Car nous n'avons pas eu la prétention d'épuiser un sujet illimité; nous avons simplement voulu établir les principes généraux et les vérifier par quelques séries d'exemples. Ainsi l'effet que peut produire un rejet, et que nous n'avons pas examiné, est dû à une discordance entre le ritme et la grammaire ; c'est un contraste. Ainsi encore nous avons montré qu'un son essentiel d'un mot peut être mis en relief par la répétition dans d'autres mots de ce même son ou de sons analogues qui l'étaient et le soutiennent ; mais on peut obtenir un effet du même genre en laissant ce son, après l'avoir mis en bonne place, absolument isolé, c'est-à-dire en ne l'entourant que de sons de nature très différente. Dans les vers suivants le mot tragique est mis en valeur par sa position ritmique ; mais son z, cette note aiguë si caractéristique, surgit au milieu des autres parce qu'elle est seule de ton espèce ; pas de voyelle tonique dans ces deux vers qui ne soit éclatanfe ou sombre, pas une qui soit claire :
Les Centawres, prenant les femmes sur leurs crowpes, Frappent l'homme, et l'horrewr trag/que est dans les
[coupes (Hugo, Le Titan).
A regarder les choses d'un autre biais les vers à effet sont presque toujours en contradiction avec une des règles courantes de la versification. Il est défendu de supprimer la coupe de Témistiche, il est défendu d'enjamber, il est défendu de morceler les vers, il est défendu de répéter les mêmes sons d'une manière sensible, il est défendu de ne pas alterner les rimes masculines et féminines, il est défendu d'employer successivementplusieurs rimes assenant ensemble, il est défendu d'accepter des iatus. Or nous avons vu quels effets puissants et vraiment poétiques ont été dus souvent à la violation même de ces observances. Qu'on se garde d'en conclure que pour être un grand poète il sufiît de faire bon marché des règles. Toutes les interdictions qu'elles formulent sont excellentes pour la majorité des cas ; car les vers nettement expressifs, même dans la poésie descriptive, ne peuvent jamais être qu'une minorité. La plupart des vers d'une pièce doivent se borner, en ce qui concerne la forme, à être armonieux, bien ritmés et bien rimes. Le poète doit donc observer soigneusement les règles que nous a léguées un vieil usage, mais en sachant qu'il peut à l'occasion i déroger.
L'emploi des moyens d'expression n'est d'ailleurs artistique qu'à condition de n'être pas exagéré ; il ne faut pas que le lecteur ou l'auditeur puisse les remarquer nettement à première vue, mais que ce soit seulement leur résultante qui produise sur lui l'impression voulue. Nous avons eu plusieurs fois l'occasion de l'indiquer en passant, et il est bon d'i insister encore ici. Voici par exemple un passage de MaUiurin Régnier où l'emploi des moyens d'expression atteint ses extrêmes limites:
Et le fer refrappé sous les mains résonnantes Défie des marteaux les secousses battantes, Est battu, combattu, et non pas abattu, Ne craint beaucoup le coup, se rend impénétrable,
EMPLOI DES MOYENS d'EXPRESSION 391
Se rend en endurant plus fort et plus durable, Et les coups redoublés redoublent sa vertu.
Par le contraire vent en soufflantes bouffées Le feu va rattisant ses ardeurs étouffées : Il bruit au bruit du vent, souffle au soufflet venteux, Murmure, gronde, craque à longues halenées, 11 tonne, étonne tout de flammes entonnées : Ce vent disputé bouffe et bouffit dépiteux. Tout commentaire est inutile ; Tauteur a voulu montrer à quel résultat détestable peut mener Tabus de certains procédés et il i a parfaitement réussi. C'est au poète à avoir le goût assez délicat pour trouver la juste mesure. 11 doit, pour ce qui est des moyens d'expression, faire porter son effort sur deux points: d'abord choisir ceux qui conviennent le mieux à l'idée exprimée (nous avons vu que l'on peut quelquefois ésiter entre plusieurs) et les employer dans la proportion exacte où cette idée les comporte ; d'autre part les éviter soigneusement toutes les fois que la pensée ne les demande pas.
Alors vous croyez, nous dit-on, que le poète fait tous vos beaux raisonnements, et qu'au milieu de l'inspiration, quand l'émotion et l'entousiasme l'ont saisi, quand la passion fait palpiter son cœur, quand l'éloquence va jaillir de ses lèvres, il s'épuise à peser la valeur propre ou combinée des dentales, des labiales et des sifflantes, à calculer des écos de voyelles et des rappels de sonorités? — Non pas ; mais nous savons que les poètes, s'ils s'astreignent à certaines règles parce que c'est l'usage, obéissent aussi à d'autres dont ils ne connaissent pas de formules et qui sont chez eux à l'état de sentiment. Us ne calculent pas les effets, mais ils les sentent et ne sont satisfaits que lorsqu'ils ont trouvé l'expression adéquate de l'idée. Sans doute il n'est pas rare que certains effets se présentent en quelque sorte d'eux-mêmes, produits par le asard de la forme des mots ou de leur rapprochement ; mais, à moins d'être des artistes médiocres, il n'abandonnent rien au asard et n'accueillent son apport qu'après l'avoir reconnu et souyent perfectionne. « C'est affaire au vrai poète, dit Clair Tisseur, de sentir la chose d'instinct, sauf à la passer à l'alambic une fois faite ». Quand l'expression idéale qu'ils entrevoient
se refuse à eux, sans qu'ils aient l'espoir de la rencontrer jamais, ils renoncent à l'idée. « Il n'y a pas, écrivait A. de Musset, de si belle pensée devant laquelle un poète ne recule si la mélodie ne s'y trouve pas » ; ce qu'il dit de la mélodie est également vrai de tous les détails de facture et d'expression. Lorsqu'ils se résolvent à noter une forme provisoire, c'est qu'ils comptent trouver mieux un jour. Alors ils se retouchent tant que leur oreille délicate et leur sentiment aiguisé les i invitent, et ce n'est souvent qu'après de nombreux essais qu'ils arrivent à se satisfaire.
Quelques exemples montreront clairement comment s'accomplit ce travail de correction des poètes. Soit ces vers du Mariage de Roland (v. 18 et suiv.) :
Les bateliers pensifs qui les ont amenés
Ont raison d'avoir peur et de fuir dans la plaine,
Et d'oser, de bien loin, les épier à peine.
Victor Hugo avait mis d'abord :
Les bateliers M/e5 qui les ont amenés.
MM, P. et V. Glachant {Papiers d'autrefois, p. 122) con datent qu'il a « renoncé à une épithète de nature, purement physique, pour accorder la suprématie à une épithète morale ». Matériellement cette observation est presque exacte, quoique dénuée d'intérêt ; mais, à i regarder de près, elle porte à faux. Les bateliers ne sont pas pensifs ; ils ont peur et s'enfuient, ce qui indique un tout autre état mental. Ils n'étaient pas pensifs quand ils les ont amenés parce qu'ils ne se doutaient pas de ce qui allait se passer, et s'ils ont pu être pensifs un instant ce n'est que pendant celui qui a précédé immédiatement leur peur et leur fuite ; mais il n'est pas question de ce moment -là. Il en résulte que « pensifs » fait l'impression d'une cheville. Au contraire, « hâlés » rendait parfaitement l'idée que le poète avait voulu faire entrevoir et était, à proprement parler, une épitète morale. Ces ommes étaient « hâlés » au moral comme au fisique ; ils avaient le cœur rude et endurci comme le corps, l'émotion et la crainte