CORRECTIONS DE V. HUGO
leur étaient inconnues ; pourtant cette fois la peur les avait saisis et ils fujaieat. Pourquoi a-t-il remplacé ce mot si pittoresque et si juste par « pen.sifs » qui ne rend pas son idée et répond mal à la situation? Parce qu'il était obligé d'abandonner « hâlés » et qu'il n'a pas trouvé mieux que a pensifs». Avec « hâlés » on avait cinq fois repro iuction ou rappel de la sillabe -lés :
Les h die lier s hklés qui les ont amenés,
et les trois polisillabes du vers avaient un a dans leur première sillabe : bateliers, halés, amenés. La discordance entre l'idée et l'expression, que nous avons signalée plus aut (2® partie, p. 189), était telle qu'il en résultait une vraie cacofonie. En écrivant a pensifs » Hugo a rendu son vers faible comme idée, mais excellent comme facture. Dans Booz endormi au lieu de :
Les souffles de la nuit fl.ottaient sur Galgala,
la première version était :
Un souffle tiède était épars sur Galgala
{Papiers d'autrefois, p. 135) ; « était épars » est au moins a-issi juste que « flottaient » et l'on peut regretter l'idée que suggérait le mot « tiède ». Mais les saccades choquantes qui risultaient des quatre occlusives dentales : a tiède était é- » ont obligé Hugo à une retouche. Il Ta opérée avec tant d'abileté et de boneur, en disposant savamment jusqu'à la fin de ce vers les moyens d'expression employés dans le précédent (cf. 2° partie, p. 262], qu'il a fait de l'ensemble un tout qu'on ne saurait disjoindre, un tableau d'une ravipsante poésie, deux des vers les plus mei»veilleux qui existent.
Dans Aymerillot (v. 162, V. Glachatit, Revue universitaire^ 1899, t, 1, p. 501), au lieu de:
Cts douves-là nous font parfois si grise mine Qu'il faut recommencer à l'heure où l'on termine,
le poète avait d'abord écrit:
Qu'il faut recommencer quand on croit qu'on termine.
La leçon définitive rend son idée avec moins de clarté et de précision. Il s'est néanmoins résigné à l'accepter pour éviter les saccades que faisait naître dans la première rédaction, sans que l'idée les justifiât, la quintuple répétition des occlusives c, ç-, dans un même vers.
Au vers 119 de la même pièce on lit dans le manuscrit (Id,, ibid.):
Il appela les plus fameux, les plus fougueux ;
il a remplacé /amewx \)d.v hardis, pour éviter une insistance due à la répétition de /" et à larime léonine, qui, vu l'idée à exprimer, est suffisamment sensible par la répétition de « les plus » et qui devenait par son exagération un artifice vulgaire.
Après la bataille se terminait primitivement par ces deux vers ;
Mon père se tourna vers son housard tout blême : — Bah, dit-il, donne-lui la goutte tout de même.
(Papiers d'autrefois, p. 133). « Donner la goutte » est Texpression juste, on pourrait presque dire tecnique ; mais elle est triviale. Est-ce là ce qii a déterminé Hugo à l'écarter? c'est peu probable ; mais ce qui est certain, c'est qu'il a été choqué par la cacofonie qui résultait du euit des dentales :
. . . dit-W^ rionne-lui la gou/^e ^out de.,.
L'eureuse correction qui a supprimé ces saccades s'est étendue forcément au vers qui était d'abord :
Et dit : — Donne la goutte à ce pauvre blessé,
et cela a suffi pour rendre excellente une petite pièce primitivement assez faible.
CORRECTIOXS DE V. HUGO 395
Tout le monde a présents à l'esprit, au coininencement du Sacre de la femmc^ les quatre vers délicieux qui débutent par ces mots: « L'éden pudique et nu ». Voici ce qu'ils étaient d'abord :
L'éden charmant et nu s'éveillait, et, donnant De la distraction même au ciel rajonnant, Les oiseaux gazouillaient un murmure si tendre Que les anges penchés tâchaient de les entendre.
Le dernier vers était pénible et désagréable à l'oreille , le premier était plat, le second lourd, prosaïque et abstrait; la langue était lâche et imprécise, les idées mal coordonnées et mal digérées. Un poète aussi soigneux et aussi avisé que Victor Hugo ne pouvait pas laisser ce passage sans le reprendre et le refondre. Mais ne nous occupons ici que du premier vers : pourquoi en a-t-il retiré l'épitète « charmant » et pourquoi Ta-t-il remplacée par « pudique r ? Selon MM. Glachanti (Ibid.^ p. 130), c'est par le souci d'i introduire un qualificatif « plus rare ». Sans doute « charmant » était banal à cette place, mais ce qui a déterminé sa retraite, c'est qu'il assenait lourdement avec donnant et rayonnant^ et faisait tache, avec ses deux voyelles éclatantes, au milieu d'une description qui exigeait des voyelles claires (cf. 2" partie, p. 214-220). Ce qui a fait choisir « pudique » plutôt que tout autre mot n'est pas sa rareté, mais la recherche de l'antitèse : l'idée de nudité appelle par antitèse celle de candeur, de pudeur, d'innocence, de pureté. Or, seul parmi les adjectifs exprimant ces idées, « pudique » présentait deux voyelles claires.
Pour l'avant dernier vers à'Eviradnus, la première leçon donne (V. Glachant, Revue universitaire, 1899, t. I, p. 508) :
S'approchant d'elle avec un fier sourire ami,
et l'édition :
S'approchant d'elle avec un doux sourire ami.
Au point de vue de l'idée, il n'est pas interdit de préférer « doux » à a fier », quoiqu'il fasse un peu pléonasme avec
« ami », mais « fier » était peut-être plus plein de sen', étant donné le caractère d'Eviradnus, le rôle qu'il venait do jouer, et l'antitèse apparente que ce mot faisait avec « ami » . Seulement avec a fier » le vers était presque totalement dépourvu d'armonie (cf. supra, chap. VI, a p. 366), tandis qu'avec « doux» il a une armonie très satisfaisante en diades conformément au ritme (tipe 1-4, 2-3, 5-6, supra, p. 344), et même en triades (cf. supra, p. 362, 4° a).
Il serait aisé de multiplier les exemples de ce genre et de les emprunter à des poètes très divers. Ceux-là suffisent. Ils montrent nettement pour quelles raisons et de quelle manière les poèfes se corrigent. Il est vrai que certains sont incapables de revenir sur ce qu'ils ont une fois écrit ; nous en avons signalé un exemple plus aut (l'"^ partie, p. 125). C'est pour eux une infériorité notable; il en résulte que leurs œuvres sont très inégales et que trop souvent les faiblesses i déparent les plus belles choses. On se demande en vain sur quoi peut bien reposer cette légende d'après laquelle les poètes, quand l'inspiration leur vient, produiraient leurs œuvres sans travail, sans eff'ort, spontanément et presque inconsciemment, comme la plante pousse ses feuilles quand le souffle du printemps l'a suffisamment réchauffée. On connaît depuis l'antiquité le pénible labeur de Virgile. On a depuis longtemps des documents prouvant que les fables de La Fontaine n'ont atteint leur forme définitive et en général si parfaite qu'après avoir été refondues à tel point que souvent pas un seul mot n'est resté à la place qu'il occupait dans la première rédaction. Le Buch der Lieder de Hejne est plein de poésies d'un tour si facile, si naturel qu'il ne semble pas que le poète ait jamais pu les concevoir sous une autre forme ; c'est d'un monceau de ratures qu'elles ont surgi avec leur aisance et leur grâce délicieuse. On sait aujourdui avec quel soin Hugo, jusqu'au moment de donner ses œuvres au public, les reprenait sans cesse, biffant, précisant, développant sans relâche. D'autres exemples encore permettent de supposer un travail analogue de la part des poètes sur la manière de composer desquels on n'est pas directement renseigné. Certains sontmieux doués que d'autres, ont plus de facilité, mais en définitive ceux qui ont été les plus parfaits sont ceux qui ont su le mieux se corriger.