‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son armonieChapitre 126 sur 135 · ÔÛ LE VERS FRANÇAIS · texte numérisé non relu

ÔÛ LE VERS FRANÇAIS

de division se superposent. Cette division en quatre morceaux est le point capital de l'étape classique. Les poètes classiques n'en ont jamais eu nettement conscience ; mais ils paraissent en avoir eu le sentiment à partir d'une certaine époque. Malherbe ne Ta jamais eu, mais il semble s'être développé chez Corneille à partir de Polyeucte et chez Racine à partir d'Andromaque, Cela est évidemment indémontrable ; mais un examen attentif de la versification de leurs œuvres est en faveur de cette opinion. Les accents secondaires devenant souvent aussi forts que celui de la sixième sillabe s'élèvent à la auteur d'un accent ritmique ; dès ce moment l'alexandrin est un vers ritmé, à quatre mesures en général. Il n'est plus alors ni « énervé ni flasque » ; ses quatre divisions lui donnent une fermeté et une netteté qui fait la beauté du vers classique. C'est alors qu'il est susceptible de toutes les cadences variées et de tous les moyens d'expression fondés sur le ritme que nous avons relevés chez lui.

Mais il faut avouer qu'au point de vue métrique, c'est de nouveau un vers bizarre : il est à la fois sillabique et ritmique, ce qui est presque contradictoire. Car dans un vers purement ritmique la mesure est marquée par le retour et le nombre des accents ritmiques, le nombre des sillabes étant quelconque. Ici le nombre des sillabes est fixe et celui des accents ritmiques ne l'est pas absolument; chose étrange.

Au XVIIP siècle, jusqu'à Chénier, il n'i a pas de poète à proprement parler. On se contente de reproduire plus ou moins abilement la versification classique. Pendant cette période morte, l'évolution ne perd pas ses droits ; c'est une période d'incubation. Aussi quand paraît Chénier, on s'aperçoit que le vers a changé, et on s'en aperçoit surtout lorsqu'arrive l'école romantique. Comment la versification romantique est sortie de la versification classique par la fusion du vers de la comédie avec celui de la tragédie, nous l'avons exposé en détail dans la Revue des langues romanes^ t. XLVI, p. 5etsuiv.; nous ne pouvons ici que renvoyer à cet^ article. Mais nous devons constater le résultat acquis^à cette nouvelle étape : l'élément ritmique, qui s'était glissé dans l'alexandrin au XVIP siècle, est devenu prédominant ; le nombre des si'iabes reste fixe, mais la césure séparant les deux émistiches

l'alexandrin au XIX* SIÈCLE 401

est souvent très faible, et elle est même nulle dans le trimètre proprement dit. Les deux accents secondaires sont devenus primaires comme celui de la sixième sillabe, et dans le trimètre il n'i a plus sur cette sillabe qu'un accent tonique, sans accent ritmique. Le vers classique subsiste dans les mêmes pièces à côté du vers romantique et ils ont le même nombre de sillabes, mais ce qui les distingue c'est la manière dont ils sont ritmés. Le poète classique sentait vaguement que son vers était ritmé, le poète romantique en a nettement conscience. Une pièce romantique, étant composée de vers ritmés différemment, est comparable aune pièce en vers libres, et susceptible des divers moyens d'expression fondés sur les changements de ritme que nous avons examinés plus aut.

Hugo n'a jamais supprimé la césure de l'émistiche sur le papier. Il veut que la sixième sillabe ait toujours au moins un léger accent tonique et ne tolère pas que la septième sillabe soit constituée par un e féminin appartenant au même motque la sixième. Cette étape en appelait invinciblement une autre qui a été réalisée par ses sucesseurs : la suppression de toute séparation de mots après la sixième sillabe, mais avec le maintien d'un accent tonique au moins secondaire sur cette sillabe.

Tenez, à la première du Cid, j'étais là

(E. Rostand, Cyrano);

ce vers n'est même pas un trimètre ; c'est un tétramètre parfaitement ritmé.

Empanaché d'indépendance et de franchise

(Id., ibid.);

c'est ici un trimètre, avjc un accenttonique secondaire sur la sixième sillabe, qui en réalité ne diffère en rien, sinon sur le papier, de celui-ci de Hugo :

Elle est la terre, elle est la plaine, elle est le champ ;

car « elle est la plaine » n'est qu'un seul mot métrique avec un accent secondaire sur est. Ceux-ci de Leconte de Lisle sont exactement du même tipe :

Le café rouge, par^ monceaux, sur l'aire sèche. . . La queue cd cercle sows leurs ventres palpitants. . . Sur les murailles, sur les arbres, sur les toits. . .

La dernière étape est accomplie et l'évolution a atteint son terme lorsqu'on supprime à la sixième sillabe l'accent secondaire :

Dans chacune de vos exécrables minutes... Comme des merles dans l'épaisseur des buissons... Abou-Sayd, et ses compagnons, bras et flancs... Et les taureaux, et les dromadaires aussi... De ses enfants et de la rojale femelle.. .

(Leconte de Lisle).

Dans ces' vers l'accent secondaire est sur la septième fcillabe. Dans celui-ci du même poète il est sur la cinquième :

Et l'oiseau bleu dans le maïs en floraison.

A ce moment les poètes peuvent disposer dans une même pièce, pour ne parler que de la césure à l'émistiche, non plus seulement de l'alexandrin classique à césure forte, mais encore de l'alexandrin à césure faible, de l'alexandrin sans césure mais avec un accent tonique au moinssecondairesurlasixième sillabe, enfin de l'alexandrin sans césure après la sixième ni accent tonique sur elle. Comme moyen d'expression le vers n'a rien gagné depuis Hugo ; mais les poètes ont sous la main un instrument plus souple encore et plus délicat, permettant une cadence encore plus \ariée: ressource pour le talent, danger pour la médiocrité.

De l'alexandrin du XVP siècle au trimètreduXIX* la transformation a été normale, mais si l'on compare l'un à l'autre il semble qu'il s'est produit quelque colossal bouleversement. On dirait que l'ouragan d'une révolution a passé sur l'alexandrin. Or toute révolution, même apparente, amène forcément deux mouvements opposés: l'un de réaction, l'autre d'exagération.

Les réactionnaires sont ceux qui s'obstinent encore aujourdui à ne pas quitter le mode classique, et se condamnent à

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