‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son armonieChapitre 127 sur 135 · BESOIN DE REFORMES · texte numérisé non relu

BESOIN DE REFORMES

refaire toujours les mêmes vers que d'autres ont déjà faits. Comme si Ton pouvait faire le vers de Racine ou celui de Hugo mieux ou même aussi bien que Racine et que Hugo ! « Autre siècle, autre art», a dit ce dernier {W. Shakespeare). Ils enfantent des nouveau-nés vieillots et souifreteux, ils s'épuisent en efforts stériles, mais cette tentative se renouvellera toujours. Elle durera jusqu'au moment où Ton ne fera plus le vers classique que comme nos licéens faisaient autrefois des vers latins et sans que ses produits méritent plus d'intérêt. Que de talent perdu pour n'avoir pas compris que nous avons marché!

Du côté de l'exagération, nous trouvons ceux qui ont conclu du mouvement romantique que les règles sont des lisières bonnes tout au plus pour les esprits débiles et qu'il suffit de rimer richement pour avoir fait une œuvre qui doive soulever l'admiration des siècles. Tous les tipes de vers apparaissent chez eux, mais le asard seul détermine leur emploi. Leurs productions sont encore plus négligeables, s'il se peut dire, que celles des réactionnaires.

Pourtant presque tout le monde sent que notre vers est défectueux et plusieurs ont demandé des réformes. « Le plus grand malheur de notre versification est d'avoir conservé la mesure des sjllabes et les conditions de leur homophonie telles que les avait établies le XVP siècle, d'accord avec la prononciation réelle d'alors: la prononciation a changé, et les règles qui l'avaient pour base ont été servilement maintenues, en sorte que nos vers sont incompréhensibles dans leur rjthme et leur rime non seulement à l'immense majorité de ceux qui les entendent ou les lisent, mais encore, si on va bien au fond des choses, à ceux même qui les font » (Gr. Paris, Préface du livre de M. Tobler). « 11 serait souhaitable que des poètes de talent parvinssent à débarrasser notre code poétique de quelques règles trop étroites, relativement jeunes, qui l'entravent inutilement, comme l'interdiction générale des hiatus, ou la loi inviolable de l'alternance régulière des rimes masculines et féminines, ou certaines prescriptions trop formalistes pour le compte des syllabes. La rime même admettrait peut-être certaines modifications » (E. d'Eichtal, Du rythme dans la versification française).

« L'abîme s'est creusé trop large entre la langue parlée et la langue poétique pour qu'il ne soit pas devenu indispensable de le comblor » (Psichari, Revue Bleue, j\u'in 91).

C'est le sentiment de ces défauts qui a fait naître les écoles que l'on désigne sous les noms de décadentes, simbolistes et autresencore. Elles sont l'expression du besoin de changement assez généralement répandu aujourdui. Qu'ont-elles produit jusqu'à présent? rien qui doive subsister, a-t-on dit, et il n'est pas besoin d^être profète, pour confirmer ce présage. A quoi aboutiront-elles ? à leur disparition.

Le XVP siècle a fourmillé d'écoles analogues. Il i en a à toutes les époques où un vieux régime sombre pour en laisser surgir un nouveau. Il est rare qu'il en sorte une seule œuvre, mais leur rôle est considérable : elles accusent les tendances et préparent l'avenir. Les évolutions se font lentement; certaines transformations sont quelquefois pénibles : ces écoles remplissent les périodes de transition.

Les idées simboliques ou étranges qu'ont pu exprimer celles du XIXe siècle, le vocabulaire prétentieux ou baroque qu'elles ont pu employer n'ont pas d'importance, puisqu'il n'en restera rien. Mais au point de vue de la facture il i a deux tendances principales qu'elles rendent évidentes, et où l'on peut à notre sens entrevoir l'avenir de notre vers, parce que ces deux tendances sont logiques et que leur réalisation est appelée par l'évolution normale du vers français.

Nous ne voulons pas parler ici de la rime ni de l'iatus ; nous avons indiqué plus aut les modifications que nous paraissent comporter à l'eure actuelle les règles qui les concernent.

Nous faisons allusion à deux faits de bien plus grande importance. La langue dont se servent nos poètes, même après avoir supprimé toute distinction entre les termes nobles et les termes roturiers, après avoir accueilli le vocabulaire tout entier et i avoir même introduit quantité de néologismes, est une langue arcaïque. Si neuves que puissent être les idées développées, si moderne que soit le vocabulaire qui les exprime, la prononciation obligatoire est une prononciation morte depuis trois siècles.

Toute poésie, à l'origine, s'est servi de la langue vivante, et s'est fondée sur elle. En G-rèce, pour ne citer qu'un exem-

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