VERS KITMIQUE A FORME FIXE
Une évolution commencée ne s'arrête que lorsqu'elle est achevée. Tant qu'elle n'a pas atteint son terme, une fase appelle la suivante. Celle qui s'imposait après Hugo consistait à briser cette dernière entrave. Les décadents l'ont tenté avec juste raison :
Et j'aurais voulu voir | son om|bre sur la mer Et son visa|ge pendant qu'il rêvait | à voix haute Debout à la proue | et lui parler | peut-être, Carie navire | était ancré | près de la côte ; Mais les rochers | me le cachaient | et cette tête Qui dort | sur mes genoux, | lourde et charmante, M'a fait rester | assis | dans l'aube blanche...
(H. DE RÉGNIER, L'homme et la Sirène).
L'avenue, | comme un lit de fleuve | aux berges plates, Entre des pentes | aux gazons fins | et miroitants, Et jusqu'aux bois, | aux lignes là-bas, | des mers loin- Entre des arbres, | et des corbeilles | écarlates, [taines, L'avenue, | tel un cours de fleuve | intermittent, [nés. Roule et roule | les sombres flots | de ses ondes humai-
(R. DE Souza).
Dans ces deux passages Régnier et Souza comptent encore les sillabes à peu près à la classique, et croient avoir fait œuvre fort originale quand ils ont mis côte à côte des vers qui n'en ont pas exactement le même nombre.
La différence du total des sillabes est en effet peu considérable entre ces vers, mais elle pourrait être très grande. Dans un poème ritmé à forme fixe et dont chaque vers contient quatre mesures un vers peut être constitué par quatre monosillabes ou au contraire par quatre mesures ayant chacune de une à six ou même sept sillabes. Les deux vers suivants mettent en contact les deux extrêmes :
Science | art, | vie, | mort, Si Ton vous osait dire | que vous ignorez tout | et que [vous n'en savez rien | et que l'on vous en adore.
Ce n'est pas là autre chose que des schémas, mais ils font nettement ressortir le principe : ces deux vers sont égaux entre eux.
Ces vers, tout comme les vers purement classiques, pourraient à la rigueur n'être pas rimes ; ce seraient encore des vers, seulementils ne se distingueraient pas d'une prose ritmée régulièrement. Telles sont ces petites frases de Flaubert que nous prenons dans Bouvard et Pécuchet :
C'était un rire | particulier, | une seule note | très basse, Toujours la même | poussée | à de longs | intervalles
Ses yeux | étaient bridés | aux pommettes Et il souriait | d'un petit air | narquois
D'un côté I une tonnelle | aboutissait | à un vigneau De l'autre [ un mur | soutenait | les espaliers ; [pagne Et une claire-voie, | dans le fond, J donnait | sur la cam-
Tout ce qui distinguerait cette poésie de cette prose, c'est que, tandis que les petites frases de Flaubert sont précédées et suivies d'autres qui sont ritmés autrement, dans la poésie toute la pièce serait ritmée d'une manière uniforme. On n'obtiendrait par là qu'un instrument très inférieur à la prose et d'une désespérante monotonie, tous les membres de frases se terminant obligatoirement avec lo vers. La rime est donc indispensable à ce mode poétique pour lui fournir toutes les ressources du vocalisme et de l'enjambement sous toutes ses formes, pour le rendre tolérable. Tel quel, il n'a jamais été employé par personne à notre connaissance ; car les deux passages que nous venons de citer ont été extraits arbitrairement par nous de pièces en vers libres et le ritme fixe que nous i avons signalé n'i a été mis qu'inconsciemment par leurs auteurs.
Il n'i a d'ailleurs pas chance que ce mode ait jamais grand succès. La monotonie lui est tellement inérente qu'il faudrait plus de génie peut-être pour la rompre sans cesse qu'il n'en a fallu à Victor Hugo pour faire « Aymerillot».
Mais le vers proprement classique est aussi bien monotone
VERS HITMIQUE LIBRE 419
par nature, et nos plus grands poètes classiques n'ont pas pu toujours le garantir de ce défaut. Les romantiques i ont introduit une grande variété en modifiant son sistème de coupes, ce qui en a fait au point de vue du ritme, comme nous l'avons montré plus aut p. 72, un vers libre. A côté de cela les classiques et romantiques disposaient d'ailleurs de leur vers libre, celui de La Fontaine, dans lequel le nombre des sillabes varie et avec lui, d'une manière généralement proportionnelle, celui des accents ritmiques.
Le vers purement ritmé est évidemment susceptible de quelque chose de très analogue. 11 est certain qu'il peut i avoir un vers ritmique libre comme il i a un vers sillabique libre. Les décadents nous en ont donné de nombreux exemples ; maleureusement aucune de leurs pièces ne peut passer pour uh modèle parce qu'aucune n'est un chef-d'œuvre. Mais la maladresse de l'ouvrier ne saurait prouver que l'instrument soit défectueux. Nous avons étudié plus aut, un morceau de M. de Régnier qui est en quelque sorte le chef de l'école qui versifie de cette manière ; nous en rappellerons ici deux autres de la même école qui sont souvent cités :
Flavie,
Je l'ai revue, un soir.
Près de la source où je vais boire au soir
Depuis de longs vieux jours de vie
Menant mes porcs;
Elle s'est penchée à boire à sa main en coupe ;
Je n'osai lui parler songeant aux jours d'alors ;
Mais comme je lui dis: Flavie !
Parlant de l'autre vie.
De Marc et Lise et de la troupe,
De ce qu'ils diraient en me voyant là
Avec mes pourceaux et mon vêtement
Et mon épieu pour toutes armes,
Elle me regarda si tristement
Que je sentis de chaudes larmes :
0 pauvre cœur, dit-elle, et s'en alla.
Souvent, toute une nuit, j'ai songé à cela
(ViÉLÉ Griffin, Le Porcher).
Danse sans rêve et sans trêve;
11 n'est d'inutiles ébats
Que ceux que tu danses pour moi,
Oh toi Texsangue, oh toi la frêle, oh toi la grêle,
A qui mes baisers
Firent un tapis triomphal rosé
Des aurores où nous menâmes
Nos pas, nos regards et nos âmes,
Nos sens jaloux, nos âmes grêles;
Tu demeures la ruine éclairée par les torches
Tandis que les grands vents ululent sous les porches
Souffletant de folioles errantes les écussons
(G. Kahn, Les palais nomades).
Sans doute ces trois pièces ne sont pas très mauvaises ; mais on est loin de pouvoir dire qu'elles soient bonnes ; c'est faiblement pensé, pauvrement écrit et même mal ritmé. Quand à prétendre que ce n'est que de la prose et même de la mauvaise prose ; non pas. La présence de la rime (ou assonance) suffit à les distinguer par tous les moyens d'expression qu'elle permet. On peut trouver aisément de la prose tout aussi bien ritmée et même mieux. En voici des exemples qui ne sont pas exceptionnels dans les œuvres de nos prosateurs :
Un dimanche j ils se mirent en marche | dès le matin, Et, passant | par Meudon, | Bellevue, | Suresnes, | Auteuil, Tout le long du jour, Us vagabondèrent | entre ces vignes, Arrachèrent | des coquelicots | au bord des champs, Dormirent | sur l'herbe, Burent | du lait, Mangèrent | sous les acacias | des guinguettes,
Et rentrèrent | fort tard.
Poudreux, | exténués, | ravis.
(Flaubert, Bouvard et Pécuchet).
Le lendemain, | on repartait | dès l'aube ; Et la route, Toujours la même.
PROSE RITMEE 421
S'allongeait] en montant | jusqu'au bord de Thorizon. Les mètres de cailloux | se succédaient, Les fossés | étaient pleins d'eau, La campagne | s'étalait | par grandes surfaces | d'un vert
[monotone | et froid, Des nuages | couraient | dans le ciel, De temps à autre | la pluie ) tombait
(Flaubert, ibid.).
L'artifice tipografique qui consiste à faire rentrer plus ou moins les différentes lignes proportionnellement au nombre de leurs accents ritmiques n'a aucune importance ; mais c'est plus beau pour l'œil que de les faire commencer toutes au même niveau. Nous citerons encore deux passages de ce genre que nous empruntons à Guyau {L'art au point de vue sociologique) ; le premier est une sorte de strofe de Flaubert (Salammbô), qui contient même des vers blancs classiques :
Des rigoles coulaient dans les bois de palmiers;
Les oliviers faisaient de longues lignes vertes ;
Des vapeurs roses flottaient dans les gorges des collines ;
Des montagnes bleues se dressaient par derrière,
Un vent chaud souff'lait, Des caméléons rampaient sur les feuilles larges des cactus.
L'autre est une description de la Révolte dans Germinal de Zola. Nous le reproduisons tel que l'a disposé Guyau, p. 335, avec une seule modification à la sixième ligne avant-dernière:
Quelques-unes tenaient leur petit entre les bras,
Le soulevaient, l'agitaient.
Ainsi qu'un drapeau de deuil et de vengeance.
D'autres, plus jeunes, Avec des gorges gonflées de guerrières,
Brandissaient des bâtons ; Tandis que les vieilles, afî'reuses, hurlaient si fort Que les cordes de leurs cous décharnés semblaient se Et les hommes déboulèrent ensuite, [rompre.
Deux mille furieux, Des galibots, des haveurs, des raccommodeurs,
4 22 LE VERS lÉ'RANÇAIS
Une masse compacte qui roulait d'un bloc;
Serrée, confondue, Au point qu'on ne distinguait ni les culottes déteintes, Ni les tricots de laine en loques, Effacés dans la même uniformité terreuse. Les yeux brûlaient ; On voyait seulement les trous des bouches noires,
Chantant la Marseillaise, Dont les strophes se perdaient en un mugissement confus, Accompagné par le claquement des sabots sur la terre
[dure.
Au-dessus des têtes, Parmi le hérissement des barres de fer, Une hache passa, portée toute droite ;
Et cette hache unique.
Qui était comme l'étendard de la bande. Avait, dans le ciel clair, Le profil aigu d'un couperet de guillotine ; A ce moment le soleil se couchait :
Les derniers rayons, d'un pourpre sombre, ensanglan-
[taient la plaine.
Alors la route sembla charrier du sang. Les femmes, les hommes continuaient à galoper. Saignants comme des bouchers en pleine tuerie...
Sans doute ces morceaux de prose sont aussi bien ritmés que ceux de poésie précédemment cités, et surtout ils sont beaucoup mieux pensés et plus fermement écrits. C'est même si l'on veut de la prose poétique, mais ce n'est nullement de la poésie. La rime est absolument indispensable à toute espèce de vers libres. C'est elle qui marque où les vers finissent ; sans elle il n'i a qu'un seul des moyens d'expression fondés sur le ritme qui soit possible, celui qui provient du contraste des mesures lentes avec les mesures rapides ; tous les autres sont rigoureusement exclus. Les effets dus à la discordance entre le ritme et la sintaxe sont exclus. Ceux qui sont produits par le vocalisme sont presque tous exclus, et la couleur vocalique disparaît en partie. Même les effets reposant sur le jeu des consonn9S ne peuvent plus se déployer avec la même intensité.