‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son armonieChapitre 20 sur 135 · LES MONOMÈTRES DE LA FONTAINE · texte numérisé non relu

LES MONOMÈTRES DE LA FONTAINE

Mise en menus morceaux, et qu'il croyoit friande.

On servit, pour l'embarrasser, En un vase à long col et d'étroite embouchure

(La Fontaine, I, 18).

Le petit vers ne sert qu'à appeler l'attention sur le grand qui rappelle :

Ce brouet fut par lui servi sur une assiette.

On se voit d'un autre œil qu'on ne voit son prochain.

Le fabricateur souverain Nous créa besaciers tous de même manière

(ID, 1,7)

Nous sommes en mesure maintenant de comprendre les fameux monomètres de La Fontaine, ces petits vers de deux, trois ou quatre sillabes, dont on a tant parlé et qui ont donné lieu à tant d'erreurs. Ils sont quelquefois plus rapides, quelquefois plus lents, souvent de même vitesse que le vers qui les précède. Mais, loin qu'ils servent à un « escamotage », ils tiennent du changement de mètre un relief singulier, plus accentué que lorsque c'est un petit vers plus long qui vient après un grand vers, parce que le changement de mètre est plus considérable, et que la rime arrive plus vite. Ils sont souvent comme un rejet du vers précédent, séparés de ce vers par la rime qui les précède et isolés du suivant par celle qui les termine. «Les mètres courts, les monoraètres surtout, reçoivent de la rime un relief particulier; c'est elle qui les détache des vers plusgrandsqui les entourent ; c'estellequiles met en évidence et, avec une soudaineté inattendue, les jette sous nos yeux au premier plan du tableau, où ils s'imposent à notre attention » (B. de Fouquières, p. 344).

Voici ceux des fables :

J'ai dévoré force moutons.

Que m'avoient-ils fait ? nulle offense ; Même \ il m'est arrivé quelquefois de manger Le berger

(La Fontaine, VII, 1).

Non seulement le petit vers a Le berger » est en relief, mais le grand vers lui-même, venant après des petits vers rapides, attire déjà par sa lenteur l'attention sur l'idée exprimée. L'importance que le lion attache à la faute qu'il confesse ici est en outre annoncée par le premier mot du grand vers « Même », qui à lui seul constitue une mesure. Il n'i a rien dans tout cela qui ressemble à un escamotage.

La raison les offense, ils se mettent en tête Que tout est né pour eux, quadrupèdes et gens. Et serpents

C'est le sujet de la fable et en même temps une plaisanterie.

L'homme au trésor arrive, et trouve son argent Absent

(Id., IX, 16),

c'est le mot important, le nœud de la fable, et la cause de toute la suite.

C'estpromettre beaucoup: mais qu'en sort-il souvent ? Da vent

(lD.,V,10),

c'est la conclusion et le mot comique.

Si bien qu'autrefois entre elles 11 survint de grands débats Pour le pas.

La tête avoit toujours marché devant la queue

Le petit vers énonce le point de départ de l'aventure, le sujet de la fable. L'emploi du monomètre donne, outre un relief vigoureux, l'impression d'une nuance d'ironie qui est dans l'esprit de l'auteur. Le grand vers lent et grave qui vient après explique l'origine du débat.

Mais plutôt qu'elle considère Que je me vas désaltérant Dans le courant,

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Plus de vingt pas au-dessous d'elle

Le monomètre, très en lumière, contient la vraie justification de l'agneau, le fait qui donne du sens au vers suivant.

Deux belettes à peine auroient passé de front Sur ce pont

c'est «ce pontt qui détermine tout le sujet de la fable.

La cigale ayant chanté Tout rété

Ce petit vers par son relief fait sentir combien avait duré l'insouciance de la cigale et nous empêche par suite de nous apitoyer sur son sort quand nous voyons la fourmi l'accueillir comme elle le mérite.

Ne t'attends qu'à toi seul ; c'est un commun proverbe. Voici comme Ésope le mit Eti" crédit

La moralité contenue dans le grand vers est peut-être un commun proverbe, mais il i a des dictons plus répandus qui la contredisent, qui déclarent au contraire que nous avons continuellement besoin de notre prochain, quel qu'il soit, que souvent nous ne saurions nous passer de son aide et ne pouvons rien à moins que d'être unis. Elle risquait donc fort de n'être point acceptée sans preuve ; aussi n'a-t-il fallu rien moins pour la mettre « en crédit » que la démonstration d'Ésope, telle que va l'exposer La Fontaine.

Un jour il conteroit àses petits enfants Les beautés de ces lieux, les mœurs des habitants, Et le gouvernement de la chose publique Aquatique

idée bizarre et ironique, qui serait puérile et sans valeur si elle n'était pas mise en relief.

Différentes d'humeur, de langage et d'esprit, Et d'habit

(Id., XII, 11).

Ce mot estsurtoufc une plaisanterie du poète, mais en outre il prépare le trait final:

Quoique ainsi que la pie il faille dansées lieux Porter habit de deux paroisses.

La queue au ciel se plaignit,

Et lui dit :

Je fais mainte et mainte lieue Comme il plaît à celle-ci:

Croit-elle que toujours j'en veuille user ainsi?

(iD., VII, 17).

Le petit vers n'est qu'une plaisanterie, le poète s'amuse de faire parler une queue de serpent ; il met en outre en un relief singulier la plainte saugrenue qu'il annonce.

Mon ami, disoit-il souvent

Au savant, Vous vous croyez considérable

(iD., VIII, 19).

Ce n'est pas le petit vers qui est important, c'est le suivant qu'il met en relief.

Il avoit du comptant Et partant De quoi choisir ; toutes vouloient lui plaire

(ID., 1,17)

Le petit vers indique d'une façon plaisante la conséquence : ce n'est pas à proprement parler ce qu'il contient qui est important, mais ce qu'il annonce et sur quoi il appelle l'attention.

Ami, reprit le coq, je ne pouvois jamais Apprendre une plus douce et meilleure nouvelle Que celle De cette paix

GRANDS VERS ENFATIQUES 97

Les deux petits vers mettent puissamment en relief, avec un petit air d'ironie, ce qu'ils contiennent; le rôle du premier est particulièrement d'attirer Tattention sur le second.

Au partir de ce lieu qu'elle remplit de crainte, La perfide descend tout droit

A rendrait Où la laie étoit en gésine

Les petits vers sont justifiés parce qu'ils expriment le fait qui peint le mieux « la fourbe » annoncée de la chatte et prépare la suite. Le monomètre renforce les deux autres et accentue l'intérêt.

Nous n'avons encore parlé que des petits vers: quittonsles pour nous occuper des grands dont nous n'avons jusqu'à présent presque rien dit. Quand un grand vers vient après un plus petit, il i a en général ralentissement et en tout cas changement de mètre. Un ralentissement, nous le savons déjà, produit un écartement analitique des idées, qui permet d'en considérer un à un les détails, et un changement de mètre éveille l'attention. L'efi'et produit est donc en partie le contraire de celui qui résulte de l'emploi d'un petit vers après un grand, en partie le même. Nous devons par suite nous attendre à voir souvent le grand vers constituer exactement le môme moyen d'expression que le petit; nouvelle contradiction pour l'observateur superficiel, mais pour nous nouvelle confirmation que nous sommes dans la bonne voie.

Un efi'et du grand vers dû à sa nature même, à sa lenteur et à son ampleur, c'est de convenir parfaitement à l'expression d'une idée grave, noble ou grandiose :

Le moindre vent qui d'aventure

Fait rider la face de l'eau

Vous oblige abaisser la tête ; Cependant que mon front au Caucase pareil, Non content d'arrêter les rayons du soleil,

Brave Tefi'ort de la tempête

(La Fontaine, I, 22).

Les deux grands vers après les petits, ralentissant la mesure, introduisent un stile pompeux destiné à peindre l'orgueil du chêne; — après ces deux alexandrins le vers de 8 sillabes met en relief l'idée importante qui s'oppose à la faiblesse du roseau et prépare le dénouement.

Et de me laisser à pied, moi,

Comme un messager de village ; Moi qui suis, comme on sait, en terre et dans les cieux, Le fameux messager du souverain des dieux

(Molière, Amphitryon),

même ton orgueilleux dans les deux grands vers.

La queue au ciel se plaignit.

Et lui dit:

Je fais mainte et mainte lieue Comme il plaît à celle-ci :

Croit-elle que toujours j'en veuille user ainsi?

(La Fontaine, VII, 17).

Après avoir énoncé simplement la cause de ses plaintes, la queue recourt à l'alexandrin pour exprimer son indignation ; la noblesse du langage sied à Torgueil blessé.

Hé ! bonjour, monsieur du corbeau.

Que vous êtes joli 1 que vous me semblez beau !

Sans mentir, si votre ramage

Se rapporte à votre plumage, Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois

Les grands vers après des petits sont plus lents et peignent l'admiration.

Cet effet, le grand vers peut le produire de lui-même, sans venir après un vers plus court; aussi le trouvons-nous parfois avec ce sens au début d'une fable :

Jupiter dit un jour : Que tout ce qui respire

S'en vienne comparoître aux pieds de ma grandeur ;

Si dans son composé quelqu'un trouve à redire,

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