LA RETRAITE
c'est trop tard. Il fallait prendre le mètre de 12 sillabes dès le 5™"' vers et le garder pour tout le développement, sauf à le conclure, comme il l'a fait, dans un petit vers qui exprime son idée de la façon la plus nette et la résume.
3™® strofe : Changement d'idée, d'où changement de mètre, et emploi du grand vers puisqu'il s'agit d'énoncer une sorte de maxime générale; tout cela est fort bien, mais ne convient qu'aux deux premiers vers. Après, l'auteur quittant cette maxime générale pour revenir à son ami en particulier et la lui appliquer, un changement de mètre est nécessaire. Il fallait mettre en un petit vers à part l'idée exprimée par ces mots : « Tu le connais, ami ! » et comme ce qui vient immédiatement après développe en la précisant cette idée : « tu le connais d, il fallait immédiatement reprendre le grand vers avec : « cet heureux coin de tarre » et le garder pour tout ce développement où il n'i a rien qui demande un relief particulier. Pourtant dans la suite de ce développement Lamartine a introduit un petit vers :
Et, du monde embrassant la scène.
L'emploi de ce petit vers est justifiable, non qu'il contienne une idée qui fasse contraste avec ce qui précède ou ce qui suit immédiatement, mais parce qu'il annonce l'idée développée dans la stanee suivante; c'est-à-dire que si la strofe suivante n'existait pas, ce petit vers ne serait pas justifiable et que sa raison d'être n'est pas en lui-même, mais ors de lui.
4™" strofe: Cette strofe ne faisant que développer et détailler ladernièreidée exprimée, il devait lavoir changement de mètre. D'ailleurs le vers de 8 sillabes, grâce à sa vivacité, aurait admirablement convenu pour présenter rapidement et accumuler toutes les situations envisagées par l'auteur. En somme on pouvait faire toute la strofe dans le même mètre, et c'est le même vers de 8 sillabes qui à notre sens se serait le mieux adapté aux idées exprimées. Mais si l'on avait voulu indiquer dans ce développement des nuances de sens et en différencier les éléments par des changements de mètres, c'est au 5™° vers qu'il fallait changer :
l2?8 LE VERS FRANÇAIS
Tu vois les nations s'éclipser tour à tour,
car ceci est le développement de la dernière idée exprimée: « tout passe et rien ne change » et il fallait garder le nouveau mètre adopté jusqu'à la fin de la strofe. Mais changer au 6°^® vers, comme l'a fait Lamartine pour ce nouvel exemple présenté sous forme de comparaison :
Comme les astres dans l'espace
ce n'est nullement justifiable. Pourquoi le 7™'^ vers:
De mains en mains le sceptre passe
est-il dans le même mètre que le précédent? On ne le voit pas bien ; car si le poète a voulu introduire des nuances dans ce dernier développement, nous passons ici de l'idée de la disparition à celle (le la transmission et du remplacement, et un changement de mètre était justifiable. Enfin du moment que le 8™° vers ne fait que reprendre l'idée exprimée dans le 7™°, on peut admettre le changement de mètre opéré par l'auteur; mais nous le répétons, il eût été bien préférable d'exprimer dans un même mètre les idées contenues dans ces 4 derniers vers, et ce mètre aurait été le vers de 12 sillabes alors que celui de 8 aurait mieux convenu à la première moitié de la strofe.
b^° strofe: Ici le poète semble avoir compris que le vers de 8 sillabes était le seul qui convînt pour exprimer la rapidité de la disparition des choses. Toute sa strofe est en vers de uit, sauf l'avant dernier qui est un alexandrin et qui n'est justifiable que par lo désir du poète de mettre en relief le dernier vers:
Osaient nommer la vérité!
sans être obligé pour cela d'en faire un vers de 12 sillabes.
6™® strofe: L'idée change complètement; l'auteur revient à son ami et lui demande ce que le sage doit faire au milieu du doute et de l'erreur ; mais il oublie de changer de mètre, et c'est une grave faute. Il en change deux fois dans la strofe, mais les deux fois c'est sans raison appréciable ; il n'i a que pour le dernier vers que l'on comprendrait un changement, et il n'i en a pas.