‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son armonieChapitre 32 sur 135 · LES VERS LIBRES DE M. DE REGNIER · texte numérisé non relu

LES VERS LIBRES DE M. DE REGNIER

^me Q^ gme gtrofes i A ces deux strofes nous n'adresserons aucune critique. Dans la première il déclare que le sage c'est son ami, et pour cela il commence par changer de mètre, ce qui n'est que légitime. Cette strofe contient deux petits vers à relief tout à fait justifiés par la sens.

La 8™° strofe est une sorte de prière adressée à Dieu, qui demande un ton grave et lent, aussi est-elle composée de 4 alexandrins, ce qui est irréprochable.

La 9°"* strofe ne fait que développer et détailler le dernier vers de la précédente :

Donnez tout à celui qui vous demande peu.

Un changement de mètre était donc néceesaire, mais une fois un nouveau mètre adopté il devait être conservé jusqu'à la fin de la strofe. Le poète a bien opéré le changement de mètre, mais dès le second vers il a changé de nouveau, ce que rien ne saurait justifier.

Enfin dans la 10™* et dernière strofe le poète parle de luimême pour opposer sa situation d'esprit à celle de son ami. Il i a changem entde personnage et contraste d'idées. Un changement de vers est indispensable : Lamartine n'a pas changé. Quant aux deux changements de mètres qu'il a faits dans cette strofe même, ils sont justifiables par le sens.

En somme, on le voit, si Lamartine dans ce morceau a été parfois eureux dans le choix de son mètre, il s'est fourvoyé si souvent, et parfois dans des cas si nets et si certains que l'on peut en conclure sans ésitalion que le vers libre est un instrument délicat dont le maniement lui échappait. Etonnez-vous après cela qu'il n'ait pas compris, qu'il ait même aï le poète qui i a déployé une si prestigieuse maîtrise!

Nous ne pouvons pas terminer notre étude sur le vers libre sans parler de cette école moderne qui écrit en petites lignes inégales ; je dis lignes^ parce que souvent à mon sens ce ne sont pas des vers. Laissant de côté toute considération générale, nous prendrons un morceau et l'examinerons : la critique doit toujours porter sur des faits précis et non sur des idées a

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priori. Il serait très facile de prendre en ce genre une pièce absolument inintelligible, mais notre critique n'aurait pas de portée. Nous emprunterons donc notre exemple au meilleur poète de cette école, M. H. de Régnier^ et nous choisirons la portion de pièce, je n'ose dire la strofe, car ce ne sont pas des strofes, qui en toute impartialité nous a paru la meilleure dans un des derniers livres de l'auteur. C'est dans « la Corbeille des Heures » :

Les Heures d'Amour sont jeunes et belles.

Les voici toutes,

Regarde-les !

Que leur importe l'ombre ou les cieux étoiles,

Le doux soleil au fleuve et l'averse à la route,

Les roses d'autrefois, les épines d'alors.

Et les robes de pourpre et les couronnes d'or ?

Que leur importe

Le miroir, la corbeille et la clef et la porte ?

Regarde-les.

Elles sont toutes là, couchées.

Chacune seule en sa pensée.

Aveugles, immobiles et belles ;

Mais l'Amour est au milieu d'elles,

Debout

Et mystérieux, tout à coup,

Dans l'envergure de ses ailes ;

Il chante nu au milieu d'elles,

Et toujours

Chacune en sa pensée entend chanter TAmour.

Je ne crois guère que cette école ait fait mieux ; mais est-ce bon? Voyons d'abord comment c'est construit. Laissons de côté l'idée qui est vague et simbolique, parfois obscure et ne nous occupons que de la facture matérielle. D'abord la rime : c'est tantôt une rime riche comme importe : porte, tantôt une rime simple comme toujours : amow\ tantôt une assonance comme debout : tout à coup, tantôt rien du tout comme belles : regarde les, à moins que le poète ne prononce -lès, ce qui est français quoique -lés soit plus courant et meilleur ; mais plus

w LA CORBEILLE DES HEURES » 131

loin regarde-les semble accouplé avec couchées, pensées, c'està- dire avoir une fermé . Il i a évidemment un des deux endroits où Fassonance n'existe pas. D'ailleurs, quoiqu'il en soit de ce point un peu discutable, il i a dans d'autres morceaux quantité d'assonances sûrement fausses, une voyelle ouverte étant accouplée à une voyelle fermée. Maintenant comment sont réparties ces rimes et assonances de différentes qualités ; estce comme chez les grands classiques des XVIP et XIX« siècles ridée et Téloignement qui déterminent le plus ou moins de richesse, en ce sens que les rimes sont d'autant plus riches que les mots qui les portent ont plus besoin d'être mis en lumière et sont plus éloi^;nés l'un de l'autre? Nullement, les deux rimes riches se suivent :

Que leur importe

Le miroir, la corbeille et la clef et la porte ?

et l'on ne voit pas qu'il i ait là rien qui demande un relief particulier. Nous avons une rime simple embrassée toutes : route^ les autres étant plates ; je n'en saisis aucune raison. Les assonances sont aussi le plus souvent plates ; quelquefois croisées ou embrassées, sans que le motif en apparaisse. Enfin quand les rimes sont répétées et accompagnées d'assonances dans l'intérieur des lignes, on peut quelquefois i trouver le procédé fréquent chez les classiques qui a pour but d'insister sur tous les éléments d'un même développement et de le mettre en relief. C'est le cas ici :

Les roses d'autrefois, les épines d'alors,

Et les robes de pourpre et les couronnes d'or ?

Que leur importe

Le miroir, la corbeille et la clef et la po?'te ?

Mais il faut remarquer d'abord que ces assonances ne commencent qu'au milieu du développement, et d'autre part que le plus souvent on chercherait en vain une raison analogue ; en sorte que dans les pièces de ce genre les sistèmes de rimes et d'assonances paraissent avoir été régis beaucoup plutôt par le asard que par l'art et la volonté.

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