‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son armonieChapitre 33 sur 135 · S2 LE VERS FRANÇAIS · texte numérisé non relu

S2 LE VERS FRANÇAIS

Passons au ritme. Il i a dans ce morceau beaucoup de vers tels que les faisaient les classiques, et c'est sans doute là ce qui laisse à cette pièce une certaine allure. Il i a 6 vers de 12 sillabes qui sont ritmés à la classique ; mais il i a bien d'autres choses : il i a un vers de 10, un de 9, 6 de 8, 4 de 4 sillabes, un de 3 et un de 2. Prenons le tout dans Tordre où l'auteur le présente et voyons si ces vers si différents sont bien ritmés et si leur emploi est justifié.

Le morceau débute par un vers de 10 coupé au milieu, puis deux vers de 4. On peut justifier le changement de mètre en disant que ces deux petits vers contiennent l'annonce du sujet. Mais il 1 a ici une cassure dans le ritme : le mouvement a été donné pardeuxmesures impaires àSsillabesnonaccompagnées dans le môme vers de mesures paires, et nous passons à deux mesures paires, ce qui est absolument choquant. Le choquant en poésie n'est ni rare ni à éviter; c'est en choquant son auditeur que l'on produit les effets les plus puissants, mais au moins faut-il que le sens l'exige, ce qui n'est point le cas.

Puis 4 vers classiques qui ne donnent lieu à aucune observation. Ils sont suivis d'un vers de 4 sillabes qui ne nous eurte en rien, puisqu'il vient ici après des vers auxquels les mesures paires ne sont pas étrangères ; le changement de mètre est d'autre part justifiable parle sens, puisquele poète veut mettre en relief l'idée de leur indifférence à quantité de choses. Le vers de 12 sillabes qui suit est aussi justifiable et également le vers de 4 qui vient après, puisque l'écrivain veut insister sur cette idée :

Regarde-les,

et qu'il annonce par là le tableau qui doit les peindre. Cette description est essentiellement en vers de 8 sillabes et l'on ne voit pas du tout comment ce mètre vif et rapide peut convenir à la description de personnes couchées, immobiles et absorbées dans leurs réflexions ; l'alexandrin s'imposait. Dans cette description en vers de 8 sillabes, entre le second etle troisième vient celui de 9 sillabes ; on pourrait sans doute justifier un changement de mètre à cause de l'accumulation des épitètes, mais un vers de 9 sillabes au milieu de vers de

w LA CORBEILLE DES HEURES » 133

8 doit sonner faux à la plupart des oreilles ; pourtant, s'il i a quelque chose qui puisse l'excuser, c'est la manière dont il est ritmé : 2, 4, 3, mesures qui toutes sont familières aux vers de 8 sillabes. S'il avait le ritme impair fixe : 3, 3, 3, on aurait ici la même faute que nous avons relevée au début du morceau.

Ensuite vient un vers de 8, puis un vers de 2 : « Debout », justifiable par l'importance du mot, due à son opposition avec «couchées», dans le premier des octosillabes. Puis 3 vers de 8, un de 3 et un de 12 qui ne donnent lieu à aucune observation.

Donc pour le ritme nous avons des changements justifiables et d'autres qui sont fautifs; mais presque tous ceux que l'on peut admettre sont trop marqués ; il i a discordance entre l'effet à produire et la puissance du moyen employé.

Au point de vue des expressions, en passant sur ce fait, en somme étranger à notre sujet, que tout le passage est faiblement écrit, il i a lieu de remarquer dans tout le morceau une certaine monotonie ; cette monotonie est voulue, mais elle est obtenue en répétant les mêmes mots, parfois les mêmes lignes, procédé absolument enfantin, ici tout artificiel et qui n'apparaît à l'état naturel que dans les littératures jeunes et primitives, on pourrait même dire sauvages, ce qui n'est en rien le cas de la nôtre. Voici ces répétitions :

Les Heures d'Amour sont jeunes et belles Aveugles, immobiles et belles

— Les voici toutes

Elles sont toutes là, couchées

— Regarde- les Regarde-les

— Que leur importe l'ombre ou les cieux étoiles Que leur importe

— Mais l'Amour est au milieu d'elles Il chante nu au milieu d'elles

— Chacune seule en sa pensée

Chacune en sa pensée entend chanter TAmour

ce qui fait six répétitions ou reproductions pour 20 vers. Nos

grands poètes expriment la monotomie d'une façon très différente et très artistique : celle-ci ne l'est pas.

En somme nous avons là un morceau mal pensé, faiblement écrit, maladroitement rimé ou assonance, inabilement ritmé et avec des répétitions indignes d'une littérature comme la nôtre. M. de Régnier nous dirait peut-être que tout cela est voulu, et que nous le mesurons à une aune qui n'est pas la sienne : c'est possible, mais ce n'est pas une excuse. Quelle impression fait en somme ce morceau si on le relit d'une traite ? celle de quelque chose qui n'est pas fait, qui n'est pas achevé ; on dirait un premier jet, une idée couchée sur le papier par l'auteur en attendant qu'il ait le loisir de la travailler, de la fouiller, de la préciser, de l'exprimer définitivement ; il semble que ce ne soit que le canevas, le squelette, la carcasse d'un poème à faire. Quoi qu'il en soit, ce n*est sûrement pas la poésie de l'avenir, ce n'est même pas celle du présent.

B. — Poèmes en strofes libres

Après avoir étudié les pièces en vers libres, nous sommes amenés par la force même des choses et leur enchaînement logique à étudier les strofes libres. En somme, à part les strofes qui sont composées de vers tous semblables entre eux, tous les autres tipes de strofes sont des strofes libres. Ainsi une strofe composée de trois vers semblables suivis d'un vers plus court, comme celles du Souvenir d'A. de Musset par exemple, est une strofe libre. Une strofe qui contient deux vers ou davantage différents des autres, est à plus forte raison une strofe libre ; telle la strofe de 8 vers, divisée en 4 vers de 12 sillabes, puis 2 vers de 12 sillabes suivis chacun d'un vers plus court, comme dans la pièce de V. Hugo, A Vitlequier. Mais ces oeuvres ne peuvent pas être dites des pièces en strofes libres ; nous avons appelé pièces en vers libres celles dans lesquelles le vers, c'est-à-dire l'unité, change fréquemment et d'une façon irrégulière. Ici l'unité c'est la strofe et sa forme reste invariable. Quelle est la loi

« RAPPELLE-TÔI » 13B

des pièces de ce genre ? Le poète donne à la première strofe la forme qu'il veut et en varie librement les mètres, suivant ridée exprimée. Mais une fois cette première strofe déterminée, comme toutes les autres doivent être semblables à cellelà, le poète n'a plus aucune liberté ; il n'a plus que des obligations. Elles peuvent se résumer ainsi : le poète doit modeler les idées qu'il exprime dans chaque strofe sur le moule qu'il a choisi. Il doit s'arranger de façon que dans chaque strofe prise isolément, tout changement de mètre soit justifiable et même exigé par le sens. Lorsque la strofe ne contient qu'un seul vers d'un mètre différent des autres, la tâche est aisée. Le poète n'a qu'à lui faire exprimer l'idée essentielle de la strofe, et autant que possible, si la suite du développement le permet, la même idée, l'idée dominante de la pièce présentée sous des formes différentes. Le Souvenir de Musset nous en a fourni un merveilleux exemple. S'il i a deux vers différant des autres, la chose est un peu plus compliquée, mais encore facile ; tel A Villequier de Hugo. Nous ne reviendrons pas sur ces deux pièces dont nous avons cité plusieurs passages. Si la strofe présente une grande variété de mètres, la difficulté devient, très considérable. Nous en examinerons deux exemples ; d'abord la pièce de Musset intitulée Rappelle-toi. Le poète invite la femme qu'il a aimée et qu'il aime encore à se rappeler sans cesse leurs amours, et le développement, très simple, consiste à énumérer les différents moments pendant lesquels il l'engage à retrouver ce souvenir et aussi les circonstances qui le lui rapporteront d'elles-mêmes. Le tout est adressé à cette femme, mais suivant les passages elle est plus ou moins directement en jeu. Il i a 3 strofes composées de 4 vers de 10 sillabes, 2 de 12, 2 de 6 et I de 4.

1" strofe : Dans les 4 vers de 10 sillabes, vers, comme nous l'avons vu, un peu plus vifs que l'alexandrin, le poète signale deux circonstances purement extérieures et impersonnelles. Puis viennent deux circonstances personnelles à cette femme et qui la mettent directement en scène. Forcément elles demandent plus de relief que les précédentes ; pour leur donner la valeur qu'elles méritent, le poète les exprime en deux alexandrins, vers plus longs et un peu [)lus lents, qui lui

permettent de mieux étaler les idées qu'il exprime et d'insister davantage. C'est à ce moment qu'un fait extérieur lui rapportera ce souvenir et qu'il lui conseille de ne pas rester sourde à cette invitation. Le ritme ne change pas, mais le mètre change : le conseil et l'événement extérieur ne peuvent pas être exprimés dans le même mètre qui a servi à exposer les dispositions intimes de cette femme. Ce sont deux vers de 6 sillabes, puis un petit vers de 4 qui contient et met en relief la conclusion de la strofe et l'idée unique de toute la pièce.

2® strofe : C'est ainsi qu'est construite la première strofe ; on peut dire qu'elle est très bien construite, mais en somme il n'i avait pas de grandes difficultés à vaincre puisque le poète n'était entravé par rien *. A partir de la seconde strofe l'auteur n'a plus aucune liberté; il est enserré dans un moule rigide, et les difficultés commencent. Vojons comment il en a trionfé. Dans la V^ strofe les 4 vers de 10 sillabes énoncent des circonstances étrangères à l'amante. Il en est de même ici : c'est de lui qu'il s'agit, non pas de celle qu'il aime ; mais avec les grands vers comme dans la 1" strofe la femme entre en scène :

Songe à mon triste amour, songe à l'adieu suprême.

Dans le second grand vers nous avons une sorte de considération générale :

L'absence ni le temps ne sont rien quand on aime

et il semble à première vue qu'il i ait ici une tache et que le mètre devait changer. Supposons donc que cette strophe est isolée, que le poète est libre de changer de mètre et d'employer celui qui conviendra le mieux à l'expression de son idée. S'il emploie un autre mètre, quel qu'il soit, il mettra cette idée générale dans un relief tout particulier. Or ce serait une faute, car elle ne joue pas de rôle important dans le morceau. L'idée importante est celle-ci : Rappelle-toi, songe

1 II va de soi que la première strofe d'une pièce n'est pas toujours et nécessairement celle qu'il a faite la première et qui lui a servi de tipe pour toutes les autres.

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