‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son armonieChapitre 34 sur 135 · RAPPELLE-TOI · texte numérisé non relu

RAPPELLE-TOI

à nos amours. Ce grand vers ne fait qu'expliquer les idées exprimées dans les cinq premiers et annoncer les trois suivants ; c'est une sorte de transition, de trait d'union entre le commencement et la fin. Or La Fontaine nous a appris que l'on ne change de mètre que pour mettre quelque chose en relief, pour marquer un contraste, et que garder le même mètre c'est éviter tout relief. Le maintien de l'alexandrin est donc parfaitement justifié. D'ailleurs, et c'est par là que nous aurions pu commencer cette discussion, il n'i a changement d'idée entre le vers précédent et celui-ci que dans la forme ; en réalité, sous apparence de formule générale, il estla continuation du conseil donné et veut dire en quelque sorte : Songe que l'absence ni le temps ne sont rien quand on aime. Puis, avec les vers de 6 sillabes arrive, comme dans la V strofe, la circonstance extérieure qui doit rappeler le souvenir, et dans le petit vers de la fin la conclusion de la strofe et l'idée unique de toute la pièce.

S"'*^ strofe : La 3™' strofe est construite exactement de la même manière que les deux précédentes et ne nous retiendra pas longtemps. Dans les 4 vers de 10 sillabes sont énoncées des circonstances étrangères à l'amante, et concernant proprement le poète. Avec les grands vers, elle entre en scène dans l'imagination de l'auteur :

Tu ne me verras plus...

Dans la suite de ces deux grands vers, c'est le poète qui est en jeu :

. .mais mon âme immortelle Reviendra près de toi comme une sœur fidèle ;

ce n'est que de lui qu'il est question, mais il n'apparaît que pourles rapports qu'il aura avec son amante ; au fond c'est toujours d'elle qu'il s'agit et par conséquent il n'i a pas de raison pour que le ritme change. Dans les deux vers de 6 sillabes arrive comme dans les autres strofes la circonstance extérieure qui doit rappeler à la femme leurs amours, et en définitive dans le vers de 4 la conclusion de la strofe et du morceau.

On peut donc dire que cette pièce, malgré les difficultés qu'elle présentait, est irréprochable.

Voici maintenant une odelette de Th. de Banville, composée de 3 strofes contenant chacune un vers de 6 sillabes, un de 8, un de 12, un de 6, un de 8 et deux de 6, c'est-à-dire cinq vers lents et exactement de la même lenteur, les quatre de 6 sillabes et celui de 12, et parmi eux deux plus rapides, ceux de 8.

Aimons-nous et dormons Sans songer au reste du monde !

Ni le flot de la mer, ni l'ouragan des monts,

Tant que nous nous aimons Ne courbera ta tête blonde,

Car l'amour est plus fort

Que les Dieux et la Mort I

Le soleil s'éteindrait Pour laisser ta blancheur plus pure.

Le vent qui jusqu'à terre incline la forêt. En passant n'oserait Jouer avec ta chevelure Tant que tu cacheras Ta tête entre mes bras !

Et lorsque nos deux cœurs S'en iront aux sphères heureuses Où les célestes lys écloront sous nos pleurs,

Alors comme deux fleurs, Joignons nos lèvres amoureuses,

Et tâchons d'épuiser

La Mort dans un baiser !

l*"^ strofe : Aimons-nous et dormons...

Le premier vers énonce tout le sujet ; il exprime une idée pleine de mollesse et de langueur, ce qui est admirablement rendu par son vocalisme. Le ritme de son côté i est parfaitement adapté : mètre lent et court, la lenteur et la langueur étant des idées du même ordre et la brièveté du vers obligeant à resserrer l'idée. Un mètre vif aurait fait contre-sens.

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