‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son armonieChapitre 5 sur 135 · VITESSE DU DEBIT · texte numérisé non relu

VITESSE DU DEBIT

au quart du temps total ; mais le nombre des sillabes de chaque mesure peut varier de 1 à 5, sans parler du cas, qui n'a pas d'intérêt pour nous en ce moment, où l'une des mesures absorbe les six sillabes de l'émistiche, la mesure jumelle se réduisant à zéro.

Quel que soit le nombre des sillabes d'une des quatre mesures, sa durée est égale au quart du temps total. Ce point a besoin d'une démonstration : M. Becq de Fouquières nous Ta donnée. Le ritme est produit par le retour à intervalles égaux des quatre temps marqués; si l'un des intervalles était plus court ou plus long que les autres, le ritme serait détruit. C'est là ce qui montre bien que le vers idéal dont nous pariions tout à Teure, est en effet le vers tipe, parce que c'est le seul dans lequel des intervalles égaux soient remplis par des nombres de sillabes égaux.

Quelles sont les conséquences de ce retour à intervalles égaux des accents ritmiques ?

Si la durée d'une mesure reste immuable alors que le nombre de ses sillabes varie, il est évident que le débit devra varier avec le nombre des sillabes, devenant plus rapide si ce nombre est plus grand, plus lent s'il est plus petit. Une mesure de deux sillabes doit être prononcée avec un accroissement de lenteur d'un tiers, une mesure d'une sillabe avec un accroissement de lenteur de deux tiers ; une mesure de cinq avec un accroissement de vitesse de deux cinquièmes, une mesure de quatre avec un accroissement de vitesse d'un quart.

Telles sont les conclusions auxquelles on arrive fatalement ; mais ce n'est que de la téorie. Dans la pratique, Taccélération ou le ralentissement du débit n'est pas matématiquement celui que nous venons de dire ; les vers ne se récitent pas au métronome. Dans un vers trocaïque grec, un spondée n'est pas exactement l'équivalent du trochée quMl remplace ; ce n'est qu'en trichant légèrement sur la quantité de ses sillabes que l'on arrive à lui faire produire sur l'oreille à peu près la même impression que ferait un trochée et à ne pas détruire le ritme. Toute versification contient des approximations de ce genre. Dans un vers français une mesure d'une sillabe n'est pas exactement l'équivalent de sa jumelle qui a cinq sillabes, et toutes deux ne sont pas exactement l'équivalent de la mesure

normale de trois sillabes ou étalon de durée ; elles tendent seulement à s'en rapprocher. Quand une sillabe est prononcée plus lentement qu'une autre, l'oreille ne sent pas exactement si c'est de deux tiers ou d'une autre quantité que la lenteur est accrue. Elle sent qu'il i a accroissement de lenteur et cela lui suffit.

Il est des cas d'ailleurs où il serait absolument impossible d'obtenir cet accroissement téorique de deux tiers. Il i a des moBosillabes qui sont si peu étoffés et dont la voyelle est si brève que Ton peut presque les considérer comme rebelles à tout allongement. On arrive pourtant à leur faire remplir une mesure. Comment i parvient-on ? Un exemple fera mieux comprendre ce fénomène que toute une discussion générale. Soit le mot nu qui est certainement l'un des plus brefs de la langue française. Dans ce vers :

Il était nu comme Eve à son premier péché

où il est la quatrième et dernière sillabe d'une mesure, il porte à la fois un accent tonique et un accent ritmique, mais cela ne l'empêche en rien d'être extrêmement bref, et il ne possède aucun relief particulier. Dans cet autre vers :

ISu comme un plat d'argent, nu comme un mur d'église

il est devenu tout autre. L'w s'est légèrement allongé, fort peu sans doute, car sa nature ne lui permet pas de le faire beaucoup ; il a pris plus d'intensité ; Vn est devenu plus énergique et même dans une certaine mesure plus long; enfin le mot s'est fait suivre et précéder d'un léger repos. Tous ces éléments réunis l'ont rendu capable de remplir une mesure et de tromper l'oreille au point qu'elle fût satisfaite, et que le ritme, qui n'existe pas en deors de l'oreille qui le perçoit» fût sauf.

Cet exemple présente du reste un cas rare et extrême, et la plupart du temps il n'i a aucune difficulté à donner à chaque mesure une durée sensiblement égale à celle que demande la téorie.

Au point de vue de Vexpression qui nous occupe particulièrement ici, la belle régularité du vers tipe, exigeant un

MESURES d'Égale vitesse 15

débit absolument uniforme, ne peut que contribuer, comme nois le verrons plus loin, à produire un eifet de régularité ou de monotonie. La plupart du temps môme l'effet sera nul, comme dans les vers suivants:

Oui, je viens | dans son temple | adorer | l'Eternel

(Racine, Athalie).

Cette nuit | je l'ai vue I arriver | en ces lieux

(Id., Britannicus).

Un destin | plus heureux | vous conduit | en Epire

(Id., Andromaqué).

Chacun sait | aujourd'hui | quand il fait | de la prose

(Musset, Une honne fortune).

Où Cologne | et Strasbourg, | Notre-Dame | et Saint-Pierre

(Id., Rolla).

Mais lorsqu'il i a discor.:ance entre le nombre et la durée des sillabes, on peut s'attendre à sentir des effets très nets. L'apparition d'une mesure plus lente ou au contraire d'une mesure plus rapide ne saurait passer inaperçue, et la réunion dans un mêmeémistiche d'une mesure lente avec une mesure rapide produit forcément un contraste. On ne remarque pas deux personnes de même taille qui se promènent ensemble ; mais tout le monde est frappé à la vue d'un omme très grand à côté d'un omme très petit. Le rapprochement les met tous deux en relief, mais très souvent c'est l'un d'eux seulement que l'on remarque et l'esprit absorbé par la considération de celui-là ne fait pas plus attention à l'autre qui le met en évidence que s'il était de taille moyenne. L'effet produit par le voisinage d'une mesure lente et d'une mesure rapide est tout à fait analogue et peut évidemment ôtre employé comme moyen d'expression. 11 l'a été en réalité d'une manière très eureuse par nos grands poètes.

A quel ordre d'idées peuvent s'appliquer le ralentissement ou l'accélération des mesures comme moyen d'expression ? Il est facile de le déterminer d'avance. Ils sont évidemment propres à peindre la lenteur ou la rapidité et les idées qui se rapprochent de celles-là:

P Des mesures de moias de 3 sillabes expriment la lenteur, peignent une action qui dure, qui s'accomplit lentement ou mollement:

Alors elle se couche, et ses grands yeux s'éteignent, Et le pâle désert | rou \ le sur son enfant Les flots silencieux de son linceul mouvant

(Musset, Rolla).

La mesure lente constituée par la sillabe rou- peint le mouvement lent et sourd du sable qui recouvre peu à peu la cavale ; la lenteur seule est exprimée par la durée de la sillabe, l'autre qualité Test par la couleur de la voyelle (cf. 2°*° partie, II, D). Notons une fois pour toutes à propos de cet exemple que dans les vers français une mesure finit toujours avec une sillabe tonique, et que les sillabes muettes qui terminent les mots, comme ici la sillabe -le, appartiennent à la mesure suivante. C'est de la même manière qu'en grec dans ce vers trocaïque :

(Eschyle, Perses),

la première mesure finit avec la sillabe Ssp- et la troisième avec la sillabe -psi- de Aapstou. Les divisions ritmiques se superposent aux divisions grammaticales, mais ne coïncident pas nécessairement avec elles.

Et le char de l'automne, au penchant de l'année, Hou] le, déjà poussé par la main des hivers !

(Lamartine, A Elvire).

Le soleil est de plomb, les palmiers en silence Sous leur ciel embrasé | pen\c\ïQni leurs longs cheveux

(Musset, Rolla).

Mouvement lent et mou. L'impression de mollesse déjà donnée par la lenteur de la mesure est accentuée par la nasalité qui voile la voyelle (cf. 2°^® partie, II, E).

Et le char vaporeux de la reine des ombres Mon\iQ, et blanchit déjà les bords de l'horizon

(Lamartine, L'isolement).

Même effet. Dans les deux exemples suivants le mouvement n'existe que dans l'imagination du poète, mais le procédé et Tefifet sont les mêmes :

Ce sommeil qui d'en haut | tombe \ avec la rosée

(Id., Uinfinï dam les deux).

Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages Qui pen \ dent sur tes eaux

(Id., Le lac).

Dans le dernier cas il s'agit d'un petit vers de six sillabes, mais il a deux mesures comme un émistiche d'alexandrin, et la première n'a que deux sillabes tandis que la seconde en a quatre : l'effet est le même.

Souvent la lenteur est seule en cause et la couleur des voyelles ne joue aucun rôle :

Et l'empereur au fond | pa\sse par intervalles

(Hugo, Feuilles d'automne).

Croit que c'est une armée, invisible et sans nombre. Qui fait cette poussière et ce bruit pour son ombre, Et sous l'horizon gris | passe \ éternellement

(Id,, Bounaherdi) ,

Il voit; sur les Hébreux | étend \ sa grande main

(Vigny, MoUe).

Sur le vaste horizon | promène \ un long coup d'œil

{\Ti.,lbïd.), Action d'embrasser lentement l'espace.

La mélodie encor quelques instants | se traîne

(Hugo, Éviradnus).

L'imbécile Ibrahim, sans craindre sa naissance, Traîne^ \ exempt de péril, une éternelle enfance

(Racine, Bajazet).

Ici c'est plutôt la langueur et la 'mollesse que la lenteur proprement dite

La lenteur, c'est la durée dans le temps ; le même procédé peut évidemment servir à exprimer la durée dans Tespace ou l'étendue, l'immensité, une étendue que l'on ne conçoit tout entière que lentement, une ipotèse que l'esprit examine en l'énonçant ou en la soulevant :

à son faîte vermeil

Rayonne un diamant | gros \ comme le soleil

(Hugo, Aymerillot).

Plus livide et plus froid dans son cercueil | immense Pour la seconde fois Lazare est étendu

(Musset, Rolla).

Puis au delà des monts que ses regards parcourent S'étend \ tout Galaad, Éphraïm, Manassé

(Vigny, Moïse).

C'est votre vieille garde | au loin \ jonchant la plaine

(Hugo, Na;poléoii II).

S'agenouillant | au loin \ dans leur robe de pierre

(Musset, Rolla).

Dans ces deux derniers exemples le poète s'attarde légèrement sur cette expression « au loin )> comme s'il considérait l'étendue qu'elle suppose.

Dans le suivant un effet analogue est produit deux fois de suite :

Et de Chambord | là-bas \ au loin \ les cent tourelles

(Hugo, Feuilles d'automne).

Le peuple saint | enfouie \ inondoit les portiques

(Racine, Athalié).

La deuxième mesure attire l'attention et dure le temps qu'il faut pour se représenter cette foule.

Hélas ! qui peut savoir pour quelle destinée,

En lui donnant du pain, | peut-être \ elle était née

(Musset, Rolla).

Le poète semble examiner en prononçant ce peut-être le changement que sa supposition réalisée aurait pu produire dans la destinée de Marion.

Dans cet autre exemple c'est le lion qui envisage les chances de succès du sacrifice qu'il demande ;

Peut- être \ il obtiendra la guérison commune

(La Fontaine, VII, 1).

Une question est quelque chose de très analogue à une ipotèse .'celui qui la pose examine en quelque sorte en l'énonçant la réponse que Ton peut i faire :

Quest'\QQ que cet enfant ? et que faites-vous là ?

(Hugo, Le petit roi de Galice).

Quest- ! ce que tout cela fait à l'herbe des plaines, Aux oiseaux, à la fleur, au nuage, aux fontaines ? Quest' ! ce que tout cela fait aux arbres des bois, Que le peuple ait des jougs et que l'homme ait des rois

(Hugo, Éviradniis).

2^ Des mesures de plus de trois sillabes expriment la rapidité.

Quelquefois le poète utilise le rapprochement d'une mesure lente et d'une mesure rapide pour peindre par l'une un mouvement lent et par l'autre un mouvement rapide :

Le Parnasse où, le soir, las d'un vol immortel. Se po \ se, et d'où s'envole, \ à l'aurore, Pégase

(Heredia, Sur VOthrys).

La première mesure, se /)o(se), peint un mouvement leiit et aboutissant à la cessation de ce mouvement; la seconde, et d'où s'envol{e), exprime au contraire un élan suivi d'un mouvement rapide.

Mais ce fénomène est rare. Le plus souvent le poète n'emploie que l'une des deux mesures comme moyen d'ex|)ression et lui sacrifie sa jumelle; l'attention de l'auditeur se portant toute entière sur la mesure expressive, il ne s'aperçoit pas que l'autre n'a pas la vitesse normale et ne la remarque pas plus que si elle avait la forme et l'allure ordinaires :

go LE VERS FRANÇAIS

A travers les rochers la peur | les précipite

(Racine, Phèdre).

Les deux mots la peur n'ont ici qu'une importance très secondaire; ce serait « la douleur» que l'intérêt du récit ne serait pas changé. Toute l'attention se porte sur la course folle des chevaux d'Hippolyte et l'on remarque surtout les mots qui la décrivent, à savoir ici les précipite. Le fait que les deux sillabes la peur sont un peu plus lentes que la normale ne leur donne aucune importance particulière ; c'est la mesure sacrifiée. Il n*i a d'effet que celui qui est senti (en général indistinctement) et qui est soutenu par l'idée exprimée :

// accourait, \ un mont en chemin l'arrêta

(La Fontaine, IX, 7).

Le vautour s'en alloit le lier, quand des nues Fond à son tour \ un aigle aux ailes étendues

Il ouvre un large bec, | laisse tomber \ sa proie

Ce vers est de nouveau fort instructif: la mesure laisse tomber peint la rapidité de la chute ; mais pourquoi la mesure précédente un large bec, qui a la même vitesse, ne peint-elle rien d'analogue? Parce que l'idée qu'elle exprime ne met pas en lumière sa rapidité, parce que la mesure il ouvre qui répond à l'attente du renard contient le mot important et que la structure de la suivante lui est sacrifiée.

Ils se disent, causant, quand les nuits sont tombées, Que cet homme si doux, dans des temps plus hardis, Fut terrible, et, géant, faisait | des enjambées Des tours de Pampelune aux clochers de Cadix

(Hugo, Le Cid exilé).

Ce dernier exemple appelle une observation. Nous avons montré plusaut que l'idée d'immensité s'exprime par des mesures lentes et nous la trouvons rendue ici par une mesure

EXPRESSION d'un ÉLAN 81

rapide. Il n*i a pas là contradiction; l'immensité peut être exprimée tout aussi bien par la lenteur que parla rapidité. Ce n'est pas objectivement, mais subjectivement que l'on exprime l'immensité ; c'est-à-dire qu'en somme ce que l'on peint c'est le mouvement de notre esprit. Il s'agituniquement de savoir si notre esprit embrasse cette immensité lentement en la parcourant en quelque sorte d'un bout à l'autre ou s'il la saisit d'un coup d'œil. Dans l'exemple cité plus aut:

Puis, au delà des monts que ses regards parcourent, S'étend \ toutGalaad, Ephraïm, Manassé

ce n'est que successivement que l'esprit du lecteur, comme Moïse lui-même, entrevoit toute cette étendue de pays. Une observation analogue s'applique au vers :

C'est votre vieille garde | au loin \ jonchant la plaine

et à quantité d'autres. Mais lorsqu'il s'agit d'enjambées qui vont des tours de Pampelune aux clochers de Cadix, l'esprit fait en quelque sorte l'enjambée avec le Cid et conçoit tout l'espace d'un seul coup.

Le mouvement rapide n'est pas nécessairement fisique ; il peut être moral; il a i des bonds, des chutes, des élans intellectuels, des élans d'admiration ou d'entousiasme ;

Mon ail le me soulève | au souffle du printemps. Le vent | va m' emporter ; | je vais | quitter la terre

(Musset, Nuit de mai).

Dans ces deux vers Te poète peint trois fois par le même procédé ce mouvement tout imaginaire de la muse, cet élan, ce désir irrésistible. Quelque lecteur se demandera peut-être pourquoi la quatrième mesure du premier vers, qui est également constituée par quatre sillabes, ne produit pas un effet analogue. Bien que nous tenions à isoler et à étudier à part chaque moyen d'expression nous ne croyons pas pouvoir attendre jusqu'à la fin du volume pour calmer cette inquiétude. Nous avonsdéjà répondu plus aut: l'idée exprimée ne peut pas permettre à un effet de ce genre de se produire; mais il i a

^i LE VERS FRxVNÇAlS

autre chose. Les différents procédés que peut employer un poète ne sont pas séparés dans son vers comme les livres rangés sur un rayon de bibliotèque. Il ne les emploie pas successivement, mais simultanément. D'ordinaire plusieurs concourent à un même effet et se combinent entre eux de différentes manières, pour rendre les nuances de la pensée de l'auteur. Dans tous les exemples, sauf un, où nous venons de signaler des mesures exprimant la rapidité, il i a un vocalisme particulier qui donne l'impression de la légèreté (cf. 2"° partie, II, B) : toutes les voyelles toniques et parfois en outre quelques voyelles atones sont des voyelles claires. Comme l'idée de rapidité et celle de légèreté sont le plus souvent associées, ce vocalisme avertit de la pensée intime de l'auteur. Rien de semblable dans la voyelle tonique de printemps. Mais pourquoi dans l'un des exemples citésne trouvons -nous pas de voyelles toniques claires? C'est que l'idée de légèreté n'est pas dans l'esprit du poète à cet endroit :

... Quand des nues Fond à son tour | un aigle aux ailes étendues.

Dans ce récit il se place au point de vue du pauvre pigeon, fait corps avec lui et se met en communication avec son âme. Or ce qui frappe le maleureux oiseau ce n'est pas la légèreté, c'est la rapidité de la chute et la sombre menace de mort qu'elle est pour lui; rapidité peinte par le ritme, idée sombre exprimée parle vocalisme (cf. 2™® partie, II, D). On le voit par ces observations, où quelques-uns ne trouveront que des subtilités, nos remarques portent sur des questions tellement ténues et délicates, qu'elles ne sauraient, si métodiques soient-elles, être utiles qu'à ceux qui sont aptes à saisir les moindres nuances de la poésie, — nous allions dire, à ceux qui n'en ont pas besoin.

Que vous êtes joli! | que vous me semblez | beau !

(La Fontaine, I, 2).

Les trois premières mesures ont même vocalisme : voyelle tonique claire, mais c'est seulement dans la troisième que l'admiration devient par Taccroissement de vitesse un élan,

MISE EN RELIEÏ' n

comme un bond qui aboutit à la contemplation lente et recueillie peinte par la quatrième mesure.

Un caprice étant quelque chose d'instantané, d'inconsidéré, se manifestera aussi par un mouvement rapide :

Entre dans un ciron, ou dans telle autre bête

Quil plaît au Sort : | c'est là l'un des points de leur loi

Es -tu né pour ma fille ? — Hélas ! non ; car le vent Me chasse | à son plaisir \ de contrée en contrée

(Id., ihid.).

Dans le premier exemple c'est le caprice du sort, ici celui du vent.

3" C'est un procédé couramment employé dans la conversation que de traîner, d'insister sur un mot que l'on veut faire ressortir ; il est inutile d'en citer des exemples : tout le monde en peut noter à toute eure. Or dans un vers une mesure qui contient moins de trois sillabes se prononce plus lentement que la normale, on s'attarde sur les mots qui la constituent ; ce ralentissement est donc tout indiqué pour mettre en relief un mot essentiel, un mot qui résume une tirade ou une idée :

Je regardais d'en haut cette herbe ; en comparant, Je méprisais l'insecte et je me trouvais | grand

(Lamartine, L'infini dans les cieux).

Il avait peu de grâce, et de goût nullement. On le voyait le soir, devant l'Académie, Poser sa large main sur sa tête blanchie, A l'ombre du smilax et du peuplier blanc. Le siècle qui l'a vu s'en est appelé | grand

(Musset, Laloisur la presse).

Noter que dans l'avant-dernier vers, aucun effet n'étant

appelé par le sens, peuplier blanc n'est qu'un mot métrique, avec un accent secondaire sur peu-.

Le fabricateur souverain Nous créa besaciers | tous \ de même manière

(La. Fontaine, I, 7).

Il a tué les lois et le gouvernement,

La justice, l'honneur, | tout^ \ jusqu'à l'espérance

(Hugo, Châtiments).

Fier de votre valeur, | tout, | si je vous en crois. Doit marcher, doit fléchir, doit trembler sous vos lois

(Racine, Iphigénie).

Regrettez-vous le temps où nos vieilles romances Ouvraient leurs ailes d'or vers leur monde enchanté ; Où tous nos monuments et toutes nos croyances Portaient le manteau blanc de leur virginité ; Où , sous la main du Christ, ' tout \ venait de renaître ?

(Musset, Rolla).

Qui lirait « tout venait \ de renaître o ferait un contre sens.

Du plus pur de ton sang tu l'avais rajeunie ; Jésus, ce que tu fis, | qui jamais | le fera ? Nous, vieillards nés d'hier, | qui I nous rajeunira?

(Id., ibid.).

L'opposition de la mesure « qui jamais » avec la mesure « qui )) montre nettement par quel mojen le poète concentre dans le dernier vers toute l'énergie de son développement.

Même j il avoit perdu sa queue à la bataille

(La Fontaine, III, 18).

On s'endormait I dix mille, \ on se réveillait | cent

(Hugo, L'expiation).

Et comptez-vous pour rien | Dieu \ quicombatpournous? Dieu I qui de rorphelin protège Tinnocence ?

(Racine, Athalie). 2-vtr-l

Jéhu, le fier Jéhu, | trem[h\e dans Samarie

(Id., ihid,).

C'est le dernier ennemi qu' Athalie a eu à combattre, c'était peut-être le plus redoutable, et en montrant que maintenant il tremble, elle résume toutes ses victoires et fait comprendre par ce seul mot toute l'étendue de sa puissance.

Que vous pourriez le soir amener dans mes grottes La Vénus avec qui | tous ] vous vous mariez

(Hugo, Le Géant, aux dieux).

Ce mot tous ainsi placé résume et accentue de la façon la plus nette rironie insultante du Géant.

Les deux mille vaisseaux qu'on voit à l'horizon - • Ne me font pas peur. | J'ai \ nos quatre cents galères, L'onde, l'ombre, l'écueil, le vent et nos colères

(Id., Le détroit de VEuripe).

Pour bien comprendre toute la valeur de ce mot J*ai^ il faut se rappeler que Thémistocle parle devant les chefs de l'armée grecque qui ont tous l'air de lui dire : c Mais avec quoi lutterez- vous conire l'énorme flotte de l'ennemi ?» Nous répéterons encore une fois, à propos de cet exemple, qu'il n'est pas rare que le poète emploie simultanément plusieurs moyens d'expression pour obtenir son effet, mais qu'en ce moment par analise nous n'en considérons qu'un. Il est bien évident qtie si le relief de ce mot J'ai est si grand ce n'est pas seulement parce qu'il est monosillabique, mais aussi, et peut-être surtout, parce qu'il est un monosillabe placé entre li fin d'une proposition et la coupe de l'émistiche.

Nous ne pouvons d'ailleurs pas faire suivre chaque exemple d'un commentaire ; nous dépasserions les dimensions d'un volume avant d'arriver au tiers de notre étude. Mais nous indiquons toujours de quelle pièce ou au moins de quel ouvrage sont tirés les vers que nous ciions, afin que le lec

teur puisse les replacer aisément au milieu du contexte, pour juger de l'effet que nous signalons.

Ici I Tonte retient, | là-bas \ on te désire. Fille, épouse, ange, enfant, fais ton double devoir. Donne-nous un regret, donne-leur un espoir. Sors I avec une larme ! | entre \ avec un sourire !

(Hugo, Contemplations).

T'en (dre pour son enfant, | dur \ pour Tenfant d'une autre

(Id., Petit Paul).

Dans un si grand revers que vous reste-t-il ? | — Moi

(CoRNEiLLB, Médée).

Je connois Tassassin. — Et qui, Madajme? — Vous

(Racine, Britannîcus, V, 6).

Saints du ciel ! ce repaire

Est-il donc si profond, si sourd et si perdu, Qu'il n'ait entendu | rien ? | — Je n'ai rien entendu

(Hugo, Eernani).

Oui, trois de mes cités de Castille ou de Flandre, Je les donnerais ! | — sauf^ | plus tard, à les reprendre !

(Id., ibid.).

Ce saw/' devant la coupe de l'émistiche, c'est, en un seul mot tout le caractère de Charles-Quint.

Que je meure au combat, ou meure de tristesse, Je rendrai mon sang | pur \ comme je l'ai reçu

(Corneille, Le Cid).

Un roi qu'on avilit | tombe ; | on le destitue. Bien \ quand on le méprise | et mal | quand on le tue (Hugo, Le petit roi de Galice).

Mot\ I je l'aimerais mieux | moine \ en quelque cachette

(Id., ibid.).

Lynx I envers nos pareils, | et tau\ pes envers nous, Nous nous pardonnons tout^ \ et rien \ aux autres hommes

(La. Fontaine, I, 7).

Est-ce le châtiment cette fois, Dieu sévère ? — Alors parmi les cris, les rumeurs, le canon, Il entendit la voix qui lui répondait | :Non !

( H u G 0 , Z 'eaypia tion) .

Veuive du jeune Crasse, | et veu\ va de Pompée, Fi\\le de Scipion, et, pour dire encor plus, Romai\ne, mon courage est encore au-dessus

(Corneille, Pompée).

Votre fille me plut, je prétendis lui plaire ; Elle est de mes serments | seu\[e dépositaire

(Racine, Ipkigénie). '

Mais vous qui me parlez d'une voix menaçante, Oubliez-vous ici | qui \ vous interrogez ?

{lD.,ibid.). '^*fC'1

11 a couru sur vous, mon fils, des bruits étranges ;

Je veux les ignorer ; votre fidélité,

Si vous fûtes un jour | faible^ \ a tout racheté

(Lamartine, Jocelyn).

Peut être il obtiendra la guérison | commune

(La Fontaine, Vil, 1).

Commune est un mot d'importance capitale dans le discours du lion ; si le sacrifice ne devait procurer que la guérison de quelques-uns, on ne pourrait pas i intéresser tout le monde.

Ma funeste amitié | pèse \ à tous mes amis

( Racin E, Mïthridate) .

Phè \dre depuis longtemps ne craint plus de rivale

(Id., Phèdre, vers 26).

Pourquoi ce mot Phèdre a-t-il ici tant de relief ? parce que

c'est la première fois qu'on la nomme et qu'elle est l'éroïne de la pièce.

Oui, c'est Joas ; je cherche | en vain | à me tromper

(Id., Athalie).

Je m'en retournerai | seule \ et désespérée

(Id., Iphigénie).

Ce roi, fils de David, | om | le chercherons-nous ?

(Id., Athalie). ''^'^ Nous empruntons maintenent plusieurs exemples à une même pièce, et nous agirons souvent ainsi au cours de cet ouvrage, parce que c'est le meilleur moyen de montrer que les efîets que nous signalons ne sont pas une vaine apparence résultant d'un choix arbitraire, mais que le poète, puisqu'il les reprend plusieurs fois dans des situations analogues, les a sentis comme nous, et, ne les ayant pas écartés, les a voulus :

Et comme il s'asseyait, il vit dans les cieux mornes Uœil I à la même place au fond de l'horizon...

Et lui restait lugubre et hagard. — 0 mon père ! L'œil I a-t"il disparu, dit en tremblant Tsilla...

Et Caïn dit: — j Cet œil \ me regarde toujours!...

Rien \ ne me verra plus, je ne verrai plus | rien.,.

L'œil I était dans la tombe et regardait Caïn

(Hugo, La Conscience).

Qu'on ne vienne pas nous objecter que le mot œil ou le mot rien étant un monosillabe amenait forcément des mesures monosillabiques ; si ce monosillabisme avait gêné le poète rien n'était plus aisé pour lui que de faire précéder ce substantif de deux proclitiques, pronoms, prépositions, conjonctions, etc..

La pièce de Hugo intitulée Première rencontre du Christ avec le tombeau n'est pas beaucoup plus longue: nous lui emprunterons aussi plusieurs exemples très remarquables ;

Puis il s'interrompit, et dit à ses disciples:

— Lazare, notre ami, | doj't; \ je vais l'éveiller.

Eux dirent : — Nous irons, | maître, \ où tu veux aller.

Dort^ c'est la parole capitale qui annonce ce qui va arriver : Jésus sait qu'il dort, les autres croient qu'il est mort. Maître ainsi placé et constituant à lui seul une mesure exprime toute l'admiration et toute la foi des disciples. 11 a une valeur analogue dans la bouche de Marthe au dernier des trois vers suivants :

Quand Jésus arriva, Marthe vint la première, Et tombant à ses pieds, s'écria tout d'abord :

— Si nous t'avions eu, | maître, \ il ne serait pas mort.

On rencontre le mot mère à une place équivalente, avec la même valeur et la môme expression admirative et confiante, dans ce vers de La Fontaine (IV, 22) :

Il a dit ses parents, | mè\vQ\ c'est à cette heure...

Trois vers plus loin dans la même pièce de Hugo nous retrouvons le même mot maître en relief:

Puis reprit en pleurant : — Mais il a rendu l'âme.

Tu viens trop tard. Jésus lui dit : — Qu'en sais-tu, femme ?

Le moissonneur | est seul \ maî \ tre de la moisson.

L'idée n'est plus la même, mais l'importance du mot n'est pas moindre et elle a pour effet d'annoncer qu'il va se passer quelque chose d'extraordinaire. Plus loin encore on lit les vers suivants:

Jésus dit : — Déliez cet homme, et qu'il s'en aille. Ceux qui virent cela | crw 1 rent en Jésus-Christ,

où le moicrurent doit son importance à ce qu'il marque une conclusion et oppose la conduite de la foule à celle des prêtres.

Nous ferons plus. Les exemples que nous venons de citer sont nombreux, mais comparés à Timmense étendue des œuvres dont nous les avons extraits, ils ne représentent qu'une quantité infime. Qu'indiq leraient les autres, ceux que nous avons laissés de côté? Ne serait-il pas possible de tirer des mêmes œuvres un nombre égal de vers auxquels on ne pourrait pas appliquer les réflexions que nous avons faites sur ceux-ci ?

Peut-être, car en voici des exemples. Musset dit dans Rolla :

Regrettez-vous le temps

Où Vénus Astarté, fille de l'onde amère...

Le mot fille ou plutôt sa première sillabe constitue à elle seule une mesure, car l'onde amère n'est qu'un mot métrique ; il n'a pourtant aucune importance au point de vue du sens et le ritme lui en donne une énorme : il i a donc discordance entre le ritme et le sens. Ce vers n'a qu'une qualité : c'est qu'il est armonieux, comme nous apprendrons à le reconnaître plus loin ; mais l'arraonie ne suffit pas pour qu'un vers soit bon.

Voiji d'autiei cas où il i a discordance entre le ritme et le sens :

Un golfe de la mer, | d'î\les entrecoupé

(Lamartine, L'infini dans les deux).

N'imitez pas ce fou, qui, décrivant les mers, Et peignant, au milieu de leurs flots entr'ouverts, L'Hébreu sauvé du joug de ses injustes maîtres, Met^ I pour les voir passer, les poissons aux fenêtres

(BoiLEAU, Art poétique).

Eh ! quel objet enfin à présenter aux jeux

Que le diable toujours hurlant contre les cieux.

Qui I de votre héros veut rabaisser la gloire

(Id., ibid.).

Une table au retour, | propre \ et non magnifique, Nous présente un repas agréable et rustique

(Id., Épitre VI).

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