‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son armonieChapitre 44 sur 135 · ARGUMENTATION DE M. COMBARIEU · texte numérisé non relu

ARGUMENTATION DE M. COMBARIEU

prise, le désespoir, la haine. Le même soupir peut-être celui d'un malheureux vaincu par la douleur, d'un épicurien abîmé dans la volupté, d'un saint en extase, d'un fou, d'un malade qui renaît à l'espérance, d'un agonisant...». Ne serait-ce pas que le nombre des nuances d'idées à exprimer est illimité tandis que celui des moyens d'expression est extrêmement restreint? Est-ce qu'un peintre qui aura peint la Méditerranée en bleu n'aura plus le droit de se servir de la même couleur pour un ciel? «L'or est jaune, disait Diderot, la soie est jaune, le ^ouci est jaune, la bile est jaune, la lumière est jaune, la paille est jaune... ». M. Combarieu nous répondrait certainement que la peinture n'est pas la poésie, ce que nous ne saurions contester, et il ajouterait avec M. Aubertin qui n'est ici que son interprète : « Se figure-t-on un génie inspiré, une âme saisie d'émotion et d'enthousiasme, débordant de passion et d'éloquence, qui se consumerait dans ce labeur philologique, à peser la valeur propre ou combinée des dentales, des gutturales et des sifflantes, à concerter aux endroits sublimes ou pathétiques, des échos de voyelles et des rappels de sonorités? »> ; ce qui signifie en définitive que le poète ne soigne la forme que lorsqu'il n'a rien à dire, et l'on ne voit pas pourquoi, lorsqu'il déborde d'idées, il prend la peine de rimer, de césurer, de versifier, au lieu d'écrire tout bonnement en prose. Avec une telle téorie on est obligé de proclamer que ce vers de Racine :

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes,

est le plus mauvais que ce poète ait jamais fait(Clair Tisseur, p. 268) et l'on concentre toute son admiration sur celui-ci de La Fontaine :

L'onde étoit transparente ainsi qu*aux plus beaux jours

(Combarieu, p. 372). Nous ne pensons pas que quelqu'un puisse admirer plus que nous et placer plus aut le génie de La Fontaine, mais il faut bien reconnaître que dans ce vers « d'un art merveilleux », en laissant de côté le premier émistiche qui est très discutable, le second n'est qu'une cheville banale et malvenue, appelée par la rime du vers suivant :

Ma commère la carpe y faisoit mille tours.

M. Combarieu reconnaît pourtant l'existence d'un moyen d'expresssion, le ritme, et il cite un vers latin bien connu :

Quadrupedante putrem sonitu quatit ungela campum,

où « cinq dactyles qui précipitent le mouvement du vers peignent le galop d'une troupe de cavaliers ». Pourquoi prendre son exemple, alors qu'il n'en manque pas en français, dans une langue morte, dont nous ne connai^sous pas avec exactitude, dit-il, la prononciation, et dont nous ignorons, pourrait-il ajouter, comment se lisaient les vers? Quoiqu'il en soit nous lui répondrons par le genre d'arguments qu'il préfère : est ce que le 30^ vers des Géorgiques, qui est ritraé de la même manière, peint le galop d'une troupe de cavaliers :

Numina solacolant, tibi seruiat ultima Tliule?

En réalité le ritme joue un rôle considérable dans la valeur expressive du vers cité par M. Combarieu, mais celui des allitérations, qu'il n'i a pas vu, n'est pas moindre.

Ailleurs, [>. 263, M. Combarieu toujours à propos du ritme, signale des effets dus à la suppression du temps marqué à la 6® siliabe dans les vers de 12. Ses observations n'ont rien d'entousiasmant, mais ce qui est remarquable c'est qu'elles sont bien dans la métode qu'il critique chez les autres ; elles vont même au delà. Ainsi cette suppression donne l'impression 1° « de la grandeur » ; 2» « de coups de hache raillant un rocher à pic » ; 3° a de la continuité o ; 4® « delà force triomphante »; 5° «d'une adhérence étroite » ; 6° a de l'abandon, de la nonchalance » ; 7° « d'un ensemble qui se détend et se disloque ».

Pour nous, afin d'écarter par avance le reproche d'attribuer à tel son telle valeur expressive, telle signification parce qu'il apparaît plusieuis fois dans un vers qui contient une idée analogue à cette signification, nous ne prendrons pas les vers pour point de départ de notre démonstration, nous i aboutirons. Nous déterminerons la valeur expressive des

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sons par des considérations étrangères aux vers dans lesquels ils peuvent être employés, et relatives à la nature même de ces sons, et les vers ne viendront qu'après, comme des exemples destinés à illustrer la téorie.

Et tout d'abord voyons comment les sons se comportent dant les mots expressifs. Il faut mettre dans une classe à part les mots qui sont proprement des onomatopées, c'est-à-dire des imitations ou des reproductions plus ou moins exactes de bruits, de cris existant dans la nature. Tel est le nom de l'oiseau coucou qui reproduit approximativement le cri de cet animal ; coasser qui désigne le cri de la grenouille, le reproduit aussi à peu près; cri- cri est le nom familier du grillon dont il imite le cri ; glouglou désigne le bruit que fait un liquide en s'écoulant par saccades du goulot d'une bouteille; le même mot désigne aussi le cri du dindon qui diffère notablement du bruit produit par un liquide, d'où il apparaît clairement que ces imitations, tout onomatopéiques qu'elles soient, ne sont qu'approximatives ; tic tac est une onomatopée désignant le bruit que fait le balancier d'une pendule. Si l'on se met en face d'un balancier et qu'on l'écoute en commençant au moment où il bat à gauche on entend tic-tac^ tic-tac ; si l'on cesse d'écouter et que l'on recommence au moment où il bat à droite il semble que l'on doit entendre tac-tic, tactic. 11 n'en est rien :1e balancier fait toujours tic-tac, tic-tac, ce qui montre bien que par ce mot tic-tac nous ne reproduisons pas exactement le bruit du balancier ; nous croyons entendre tic-tac parce que c'est ce que nous nous attendons à entendre, et si nous essayons de changer l'ordre pour entendre tac-tic nous entendons encore tic -tac, parce que la force de Tabitude l'emporte sur notre oreille. Et pourtant tic-tac est une excellente onomatopée; le balancier fait entendre en réalité deux petits bruits secs qui forcément diffèrent un peu l'un de l'autre ; c'est cette différence qui est indiquée par la modulation que produisent les deux voyelles i et a. La répétition de ces deux sillabes analogues qui commencent et finissent de même marque que le hruit est répété. Les deux voyelles, extrêmement brèves et sèches, peignent un bruit bref et sec. Cette qualité est encore accentuée parles deux occlusives sourdes qui ouvrent et ferment chaque

sillabe. C'est donc une onomatopée parfaite, mais ce n'est pas

une reproduction exacte des bruits qu'elle imite.

La plupart des onomatopées sont beaucoup moins exactes. Craquer^ claquer, fracas, ail. klatschen, kiappen, klappern^ krachen, knarren, knalleny knacken, contiennent tous deux éléments communs : une même occlusive sourde k, c, q^ consonne momentanée, dure et sèche et une vojelle éclatante a que sa brièveté rend sèche. Tous ces mots réunissent les conditions nécessaires pour peindre un bruit sec et éclatant, les diiférentes nuances de leur signification étant déterminées par la présence dans ces mots d'un r, d'un /, ou d'un n.

Le mot m contient un c comme les exemples précédents et un r comme quelques-uns d'entre-eux, mais sa vojelle, si elle est brève et sèche comme Ta, n'est plus éclatante comme lui, elle est aiguë ; il n'i a plus rien ici qui éclate, il i a quelque chose qui mord et à Toccasion qui grince.

Dans tous les mots qui expriment des bruits aigus nous avons des voyelles aiguës comme dans le mot aigu lui-même: cliquetis en est un exemple, ail. klirren en est un autre. Cliquet ne diffère de claquet que par cette nuance, par sa vojelle aiguë au lieu d'éclatante, et cela suffit pour distinguer les bruits que rendent ces deux objets dont le premier est en métal et le second en bois.

Les mots qui expriment un grincement j un bruit aigre contiennent tous un r et une vojelle claire ou aiguë comme les mots aigre et grincer eux-mêmes : tels ail. knirren « grincer (en parlant d'une porte) », ail. kritzeln a cracher (en parlant d'une plume), gratter avec une épingle sur un carreau », knirschen v grincer (des dents) », fr. crisser « grincer des dents ».

Les mots qui expriment des bruits sourds contiennent des vojelles sombres : fr. gronder^ ail. knurren « gronder », rauque, ronfler, ronron, bourdon.

Les qualités expressives des consonnes ne sont pas moindres que celles des vojelles, et le plus souvent les deux catégories de fonèmes combinent leurs effets dans le même mot. Siffler grâce à ses deux spirantes s et /peint un souffle et Yi nous indique que ce souffle est accompagné d'un bruit aigu. Dans le mot souffle il i a les mêmes éléments consonantiques,

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