‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son armonieChapitre 45 sur 135 · LES MOTS EXPRESSIFS · texte numérisé non relu

LES MOTS EXPRESSIFS

mais la voyelle sombre indique un bruit sourd ou à peine audible, en tout cas pas aigu. C'est la nuance du son que le souffle produirait s'il en produisait un. De même gratter, ail. kraizfn expriment un grattement accompagné de bruits secs et éclatants, comme celui d'un chien qui gratte à une porte, d'un rat qui ronge une planche, mais ail. krilzeln « égratigner » indique un grattement dont le son serait grinçant s'il se faisait entendre. De même ritzen « égratigner, érailler ». La bise a un nom qui désigne un souffle par sa sifflante sonore z et un souffle mordant, aigu, grâce à sa voyelle aiguë i. Ces derniers mots ne sont déjà plus des onomatopées ; ce sont des mots expressifs. Ils n'imitent plus un bruit, ils suscitent ridée du bruit qui pourrait être produit par Taciion de ce qu'ils désignent. Il n'i a pas de ligne de démarcation bien nette entre les mots faisant onomatopée et les mots simplement expressifs, pas plus qu'entre les vers connus comme exemples d'armonie imitative et les vers simplement expressifs.

Casser suscite l'idée de quelque chose qui se rompt avec un bruit sec et éclatant ; b7Hser suppose un bruit aigu et grinçant ; broijnr un bruit modulé passant du son sourd lu au son éclatant a (la sillabe oi se prononce en réalité wa) ; rompre simplement un bruit sourd. Dans casser le bruit est momentané, il ne dure pas ; dans briser, broyer, rompre, Vr par son léger roulement, indique un bruit qui a une certaine durée. A propos de ces quatres derniers mots nous ferons une remarque qui s'applique à tous les mots expressifs et qui est d'une importance capitale pour le sujet qui nous occupe : les sons ne sont jamais expressifs qu'en puissance. Pour qu'ils deviennent expressifs en réalité il faut que le sens du mot dans lequel ils se trouvent se prête à l'expression dont ils sont susceptibles^ et mette leurs qualités en lumière : casser est expressif, tasser ne l'est pas, briser est expressif, griser ne l'est pas, broyer est expressif, corroyer ne l'est pas, il rompt est expressif, un tronc ne l'est pas. Pour plus de détails sxkv \q^ onomatopées et mots expressifs, voir l'article que nous avons publié sous ce titre dans la Revue des langues romanes, 1901, p. 97sqq.

En somme tous les sons du langage, voyelles ou consonnes

peuvent prendre une valeur expressive lorsque le sens du mot dans lequel ils se trouvent s'i prête ; si le sens n'est pas susceptible de les mettre en valeur, ils restent inexpressifs. 11 est bien évident que de même dans un vers s'il i a accumulation de certains fonèmes, ces fonèmes deviendront expressifs ou resteront inertes selon l'idée exprimée. Le même son peut servir ou concourir à exprimer des idées assez différentes l'une de l'autre, sans qu'il puisse toutetois sortir d'un certain cercle où l'enferme sa nature propre. Il n'i a guère d'idée, si simple soit-elle, qui ne soit complexe, et nous avons vu que ses différents éléments, ses différentes nuances peuvent être exprimées par le voisinage et le concours de sons différents ; de même évidemment dans un vers ; c'est-à-dire que dans un vers expressif il i a toujours plusieurs éléments variés qui entrent enjeu dans l'expression. Ce sont ces différents éléments que nous chercherons à isoler en déterminant le rôle et la valeur propre de chacun d'eux.

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