‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son armonieChapitre 46 sur 135 · REPETITIONS DE FONEMES QUELCONQUES · texte numérisé non relu

REPETITIONS DE FONEMES QUELCONQUES

Nous commencerons par un ordre d'idées où la nature des fonèmes n'a aucune importance ; ce n'est que par leur répétition qu'ils jouent un rôle. Il s'agit de l'expression d'un mouvement ou d'un bruit répété, que ce mouvement ou ce bruit soit régulier ou irrégulier. Or dans les mots expressifs appartenant à cet ordre d'idées, l'expression est due à la répétition d'une sillabe : coucou^ d'une voyelle : cliquetis^ monotone^ ou d'une consonne : palpite. 11 est évident que dans un vers, qui est un élément plus long qu'un mot, on pourra obtenir des effets analogues par la répitition d'un ou de plusieurs mots, d'une ou de plusieurs sillabes, d'un ou de plusieurs sons.

Mais la question est complexe; nous avons déjà parlé d'un moyen d'exprimer un mouvement ou un bruit régulier ou irrégulier, à savoir le ritme. Nous avons vu comment le ritme peut devenir un moyen d'expression par ce fait qu'il rend plus lentes les sillabes d'une mesure qui en a moins de trois et plus rapides celles d'une mesure qui en a plus de trois.

Il est évident que pour peindre un mouvement régulier, une allure égale, le ritme 3-3, 3-3 pourra contribuer à l'expression :

Lui, gagnant | à pas lents 1 une roche | élevée

(Mdsskt, Nuit de mai).

Elle va I dans les bois, | se traînant | à pas lents

(Id., La servante du roi).

Muletiers | qui poussez | de vallée | en vallée Vos mules sur les ponts que César éleva

(Hugo, Le petit roi de Galice).

Quatre bœufs attelés, d'un pas tranquille et lent, Promenoient j dans Paris | le monarque | indolent

(BoiLEAU, Lutrin).

Vinrent, le régiment après le régiment, Et le long I des maisons | ils passaient | lentement

{Y{\JG0 ^Châtiments).

Tu gagnais | lentement | la maison | solitaire

(Musset, La coupe et les lèvres).

On n'entendait au loin sur Tonde et sous lescieux Que le bruit | des rameurs | qui frappaient | en cadence Tes flots harmonieux

(Lamartine, Le lac).

De même un ritme à mesures régulièrement inégales pourra contribuer à produire d'autres effets :

avait trouvé bon que cet antre

Bâti I pour les géants, | servît | pour les lions

(Hugo, Les lions).

Ceux d'Ascalon | du beurre, | et ceux d'Aser \ du blé

[\ï>.,ihid.).

A mêlé dans le sang enfiévré de mes reins Au rut I de l'étalon | l'amour | qui dompte l'homme

(Heredia, Nessus).

(Le rapport des mesures 2,4, 2,4 marque ici l'égalité du mélange et de la valeur des choses mélangées).

Du pied I dans les enfers, | du front | dans les étoiles

(Hugo, Légende des siècles).

Tant la ravine | est fauve, | et tant la roche | est âpre

(Id., ihid.).

N'ayez d'autre souci

Que d'aplatir | vos cœurs, | et d'arrondir | vos ventres

(Id., Année terrible)*

EXPRESSION d'un MOUVEMENT PAR LES SONS 171

Mais il i a lieu de noter d'abord que, pour que le ritme devienne expressif, il faut que Tidée exprimée le rende expressif. Sinon le tipe 3-3, 3-3 est précisément celui qui n'exprime rien : tout i est égal et rien n'a de relief :

Chacun sait j aujourd'hui | quand il fait | de la prose

(Musset).

Où Cologne ( et Strasbourg, | Notre-Dame | et Saiut-Pierrre

(ID.)

Il en est de même du tipe 2-4, 2-4 ; il tend à mettre en relief les mesures qui n'ont que deux sillabes, mais pour qu'il peigne deux mouvements parallèles il faut qu'il en soit question dans le vers ; il n'i a aucune expression de ce genre dans les vers suivants :

Je viens | selon l'usage | antique | et solennel

(Racinb). "^

Pourquoi | vous imposer | lapei|ne de son crime ?

(ID.)

Le ritme peut donc contribuer à peindre un mouvement, mais s'il est le seul moyen d'expression employé il ne le rendra pas très sensible. Tel ce vers de Lamartine :

Que le bruit | des rameurs | qui frappaient | en cadence.

Pour que le mouvement devienne très net, il faut en outre des rappels de sons, des répétitions de fonèmes, disposées de telle ou de telle manière, suivant que le bruit ou le mouvement à peindre est régulier ou irrégulier.

Reprenons à ce point de vue les exemples précédemmment cités : il nous suffiia de mettre en relief tipografiquement les sons répétés pour faire saisir sans commentaire l'eifet qu'ils produisent :

Elle va dans les hois se ir^inant à pas \ents... Lui gagnant à pas lents une roche élevée... Muletiers qui pousses de vallée en vallée... Et le long des maisons ils passaient lentement...

BkW pour les géants serv27 pour les lions... Ceux <i'Ascalon du beurre et ceux d'A%ev du h\é... Du piedc?aws les enfers, rfw front dans les étoiles... Tant la ravine es^ fauve et tant /a roche est âpre. Que rf'aplatîV vos cœurs et d'avvonàirvos ventres...

Comcne on le voit les rappels de sons contribuent encore plus que le ritnae à produire l'impression du mouvement demandée. Ils peuvent même suffire.

Le moyen le plus sensible de peindre un bruit ou un mouvement répété consiste simplement à répéter un mot ou quelques mots. Mais si ce moyen est le plus sensible, ce n'est pas le plus délicat :

Le flot sur le flot se replie

(Hugo, Napoléon II).

Ce vers ne veut pas dire qu'un flot se replie sur un autre une fois pour toutes, mais il fait sentir très nettement que les flots se succèdent et se replient les uns les autres continuellement et d'une manière indéflnie. C'est ainsi que la répétition de la sillabe mur dans le mot murmure fait que ce mot désigne un bruit répété et continu.

Après la plaine blanche, une autre plaine blanche

(Id., L'expiation) ;

ce vers suscite l'idée d'une succession indéfinie de plaines blanches.

Les larmes du matin qui pleuvent goutte k goutte

(Herkdia, Pan).

Dans le bruit de tes bords par tes bords répétés

(Lamartine, Le lac).

Et que le vent du nord porte de feuille en feuille

(Vigny, Le cor).

Cétoit ceci, cétoit cela

(La Fontaine, VII, 5).

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