CONTRE-ÉPREUVE
Propre n'est qu'une épitcte de nature comme rustique ; il n'est pas question dans le même morceau de tables qui seraient sales \ tout cet émistiche n'est d'ailleurs qu'une cheville misérable.
La nature est en nous plus diverse et plus sage ; Chaque passion | parle \ un différent langage
(Id., Art poétique).
Parle n'a aucune valeur; c'est différent qui est important et rien ne le met en relief.
D'après notre analise, ces exemples qui ne concordent pas avec nos observations précédentes sont de mauvais vers. Mais n'est-ce pas pour les besoins de notre cause que nous présentons les choses sous cet aspect, et ne pourrait-on pas, en renversant l'ordre des facteurs, rendre plausible avec un peu d'abileté une conclusion absolument contraire à la nôtre? En réalité des exemples isolés ne sauraient aboutir qu'à des présomptions. Le seul moyen démonstratif dont nous disposions, c'est de prendre dans un grand poète un morceau d'une certaine étendue, et de montrer que tout au long il concorde avec nos explications: il en résultera forcément que Fauteur a cherché ou du moins senti la valeur de ses effets conformément à notre téorie. Nous citerons un passage de liolia; on en trouverait aisément chez les bons poètes quantité d'autres équivalents qui fourniraient une conclusion analogue. Après les explications que nous avons données dans ce chapitre tout commentaire est inutile :
Pauvreté î Pauvreté! | c'est toi \ la courtisane.
C'est toi I qui dans ce lit as poussé cet enfant
Que la Grèce eût jeté sur l'autel de Diane.
Regarde; | — elle a prié | ce soir \ en s'endormant...
Priél I — Qui donc, grand Dieu! | C est toi | qu'en cette vie
Il faut I qu'à deux genoux elle conjure | et prie;
Cest toi I qui, chuchotant dans le souffle du vent,
Au milieu des sanglots d'une insomnie | ambre,
Es venue un beau soir murmurer à sa mère :
« Ta fille est belle | et vierge^ \ et tout cela | se vendl »
Pour aller au sabbat, | cest toi | qui l'as lavée,
Comme on lave les morts pour les mettre au tombeau ; C'est toi I qui, celte nuit, quand elle est arrivée, Aux lueurs des éclairs, | courais \ sous son manteau ! Bêlas \ I qui peut savoir | pour quel \\q destinée. En lui donnant | du pain, \ peut-être | elle était née?
Pauvre fille ! à quinze ans | ses sens j dormaient encore; Son nom | était Marie, et non pas Marion.
On pourrait songer à une quatrième subdivision : du moment que les mesures plus lentes peuvent servir à mettre en relief ce qu'elles contiennent, les mesures plus rapides pourraient servir à efiacer ce qui n'a pas d'importance. C'est logique du moins, mais en fait c'est un raisonnement décevant. Le poète s'efforce de faire des vers bien pleins, de ne rien dire qui ne mérite d'être dit; ce qui ne vaut pas la peine d'être exprimé, il ne cherche pas à le mettre dans l'ombre, mais à l'éviter. C'est pour obtenir des mesures à relief quM tolère celles qui n'en ont pas ; ce n'est pas pour obtenir des mesures sans relief qu'il emploie les autres. De même dans une exposition de peinture, celui qui distribue les places des tableaux entourera volontiers les meilleurs des pires pour faire ressortir davantage les premiers ; mais il ne mettra pas les bons à côté des mauvais avec le dessein d'effacer ces derniers. Ce résultat sans doute sera atteint, mais non cherché.
LE VERS ROMANTIQUE, ET LES AUTRES VERS DE 12 SILLABES RITMÊS AUTREMENT QUE L'aLEXANDRIN CLASSIQUE A QUATRE MESURES.
A. — Le vers romantique.
On appelle vers romantique un vers de douze sillabes, employé surtout par Victor Hugo et depuis lui, qui n'a pas d'accent ritraique sur la sixième sillabe. Ce vers n'a généralement que trois accents ritmiques et par conséquent trois mesures au lieu de quatre. En sorte que pour éviter les périfrases, on peut désigner ces deux vers de douze sillabes Tun par le nom de tétramètre et l'autre par celui de trimèlre.
Sur l'origine de ce vers, voyez Revue des langues romanes, t. XLVI, p,5sqq.
M. Becq de Fouquières a magistralement exposé les rapports de ce mètre avec l'alexandrin classique ordinaire. Ayant d'une part le même nombre de sillabes que le tétramètre et d'autre part une mesure de moins, il est plus rapide approximativement d'un quart que le vers classique et sa durée totale est moindre approximativement d'un quart. On a rarement composé des pièces entières en trimètres romantiques. En somme a le vers romantique, comme le dit M. Becq de Fouquières, p. 102, n'a pas remplacé le vers classique, il s'est glissé dans ses rangs ; car, ce qu'il ne faut pas oublier, dans les œuvres des poètes modernes, les trois quarts des vers pour le moins sont assujettis aux rythmes classiques ». C'est pour cela que dans le chapitre précédent, où il n'est question que des vers classiques, nous avons pu, sans le moindre inconvénient, tirer une bonne part de nos exemples des poètes du XlX^siècle ; et c'est pour cela que nous avons à nous occuper du trimètre dans l'étude des moyens d'expression.
Il est évident en effet que l'arrivée d'un trimètre, c'est-àdire d'un vers d'un autre tipe, après une série de tétramètres,
produit un certain effet ; tandis que dans une pièce toute entière en trimètres aucun d'entre eux ne pourrait être remarqué pour le fait d'être un trimètre.
L'introduction d'un trimètre dans une série de tétramètres constitue un changementde mètre. Toutchangement de mètre, produisant un contraste, frappe et éveille l'attention qui se porte aussitôt sur ce mètre nouveau, c'est-à-dire sur les idées qu'il exprime. Ce n'est là qu'un côté de la question : En quoi consiste ce changement de mètre? en la substitution d'un mètre plus rapide à un mètre plus lent.
Voilà donc deux éléments que nous avons pu déterminer a priori : accroissement de vitesse et éveil de l'attention. Us vont nous permettre de comprendre tous les effets produits par l'introduction du ritme romantique dans le ritme classique :
l'* Nous avons vu plus aut, lorsque nous avons étudié la structure intérieure du vers, que l'emploi d'une mesure plus rapide était propre à exprimer la rapidité; il est clair qu'il en est de même d'un vers plus rapide et que l'augmentation de vitesse qu'il apporte correspondra bien à la représentation d'un mouvement rapide, fisique ou moral. En voici quelques exemples. La plupart des vers romantiques que nous citerons sont empruntés à Y. Hugo ; il est à peu près le seul poète qui en ait fait un emploi judicieux et déterminé par l'idée à exprimer. Chez les autres poètes modernes ils viennent le plus souvent au asard et ne peuvent guère être considérés que comme des négligences, autorisées par un grand exemple mal compris. Dans ce cas ce sont de véritables vers faux.
De moment en moment le sort est moins obscur, Et l'on sent bien | qu'on est emporté | vers l'azur
(Hugo, Contemplations).
Le cheval | galopait toujours | à perdre haleine
(Id., Le petit roi de Galice).
Et souvent il avait dans le turf ébloui,
Senti courir | les cœurs de femlmes après lui
(Id., Les trois chevaux).
Enfin, dans l'air brûlant et qu'il embrase encor, Sous le pistil géant qui s'érige, il éclate, Etrétami|ne lance au loin | le pollen d'or
(Hkbedia, Fleur séculaire).
Ce trimètre est tout à-fait justifié par le sens; maleureusement le vers se trouve dans un sonnet et le rend faux. Comme Ta montré M. Becq de Fouquières, chapitre XVII, dans une strofe, et à plus forte raison dans un sonnet, qui ne repose que sur le parallélisme, les vers qui se correspondent doivent être isométriques.
D'autres, d'un vol plus bas croisant leurs noirs réseaux. Frôlaient le front baisé par les lèvres d'Om[)hale, Quand, ajustant au nerf la flèche triomphale, L'Archer super |be fit un pas | dans les roseaux
(Id., Stymphale).
Le changement de ritme marqué par le trimètre est parfaitement propre à peindre le mouvement du éros ; mais il rend le sonnet faux comme le précédent.
Leur bouche, d'un seul cri, dit : Vive l'empereur ! Puis, à pas lents, | musique en têlte, sans fureur. Tranquille, souriant à la mitraille anglaise, La garde impériale entra dans la fournaise
(Hugo, L'expiation).
Le mouvement de la garde est peint par le trimètre ; c'est un mouvement lent comme celui de l'exemple précédent. Si l'on nous objectait que nous avons annoncé tout à Feure des mouvements rapides, on nous ferait une querelle de mots. Lorsqu'on a des scrupules, il faut toujours remonter aux principes. Or l'arrivée d'un trimètre après un tétramètre constitue une accélération, et est par conséquent propre à exprimer une augmentation de vitesse, c'est-à-dire le passage d'un mouvement lent à un mouvement plus rapide, ou bien, comme
ici, le passage de rimmobilité à un mouvement lent, à un mouvement quelconque. Un trimètre succédant à un tétramètre peint un changement, par contraste ; c'est pourquoi dans ce dernier exemple le mouvement n'est pas exprimé par le vers qui contient le mot « entra », mais par celui qui nous montre que la garde s'ébranle, se met en marche ; au moment où elle entre dans la fournaise, elle ne fait que continuer son mouvement, elle ne le commence pas.
Le mouvement peut être en outre, comme nous Tavons vu plus aut dans notre étude sur l'emploi des mesures rapides, purement imaginaire ou moral :
Hélas ! vers le passé tournant un œil d'envie, Sans que rien ici-bas puisse m'en consoler, Je regarde toujours ce moment de ma vie Où je l'ai vue | ouvrir son aile | et s'envoler
(Id., Contemplations, A Villequier).
Et des vents inconnus viennent me caresser, Et je voudrais | saisir le monde | et l'embrasser
(Leconte de Lisle, Glaucê).
Fautil que tant d'objets si doux et si charmants Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète ! Ah ! si mon cœur | osoit encor | se renâammer !
(La Fontaine, IX. 2).
Le mouvement est là purement intellectuel ; il est dans l'esprit de l'auteur ou de ses personnages. Mais ce n'est pas seulement à un élan de désir ou d'entousiasme que convient ce moyen d'expression ; tout mouvement intellectuel peut s'en accommoder. Ainsi dans les deux exemples suivants le même procédé sert à peindre la rapidité d'un partage supposé :
As-tu des dés? — J'en ai. — Celui qui gagne prend Le marquisat ; | celui qui perd | à la marquise
(Hugo, Éviradnus).
Sois l'aube ; je te vaux, car je suis la raison. A toi les yeux, | à moi les fronts. | 0 ma sœur blonde...
(Id., Contemplations).
ENUMERATION SINTETIQUE 37
Ici c'est non seulement la rapidité du partage, mais aussi son immensité qui est enjeu. L'immensité s'exprime en effet, nous l'avons vu, par des mesures lentes quand on la parcourt lentement et par des mesures rapides quand on Tembrasse d'un seul coup :
Et d'un bout | de la salle immense | à l'autre bout, Dompté par Toeil terrible où la colère bout, Le troupeau monstrueux en renâclant recule
(Heredia, Centaures et Lapithes).
2" « Toute augmentation de vitesse détermine une présentation plus rapide des idées et des images D'autre partie
temps pendant lequel nous pouvons considérer chaque élément d'idée ou chaque idée composante est devenu proportionnellement plus court Une accélération nous fera donc
sentir, par le resserrement des sons, le groupement plus étroit des idées ou des faits : en rapprochant les unités, elle nous fait éprouver la sensation de la collectivité » (B. de Fouquières, 337, 340). Le trimètre est donc particulièrement propre à contenir une énumération à trois termes qui envisage une question sous toutes ses faces, en épuise les aspects ; grâce au rapprochement sintétique dû à l'accélération, il fait de ces trois termes un tout, une unité qui résume la question :
Et quel plaisir de voir, sans masque ni lisières,
A travers le chaos de nos folles misères,
Courir en souriant tes beaux vers ingénus.
Tantôt légers, | tantôt boiteux, | toujours pieds nus !
(Musset, Sur la paresse).
(( Le dernier vers est délicieux de légèreté et de vivacité», dit Arvède Barine dans son étude sur A. de Musset. Noter que les trimètres sont extrêmement rares dans les Poésies nouvelles.
Faisait sortir l'essaim des êtres fabuleux Tantôt des bois, | tantôt des mers, | tantôt des nues
(Hugo, Le sacre de la femme).
et tous ces morts, saignant
Au loin, d'un continent à l'autre continent, Pendant aux pals, | cloués aux croix, | nus sur les claies
{Id., Sultan Mourad).
Il est sans peur, | il est sans feinte, | il est sans tache
(Id., La paternité).
Il est cynique, | il est infâme, | il est horrible
(Id., La pitié suprême).
Rois, je sens que tout ment, demain trompe aujourd'hui, Le jour est lou|che, l'air est fuyant, | l'onde est lâche
(Id., Le détroit de VEuripe).
Et de ces trois cents coups il fit trois cents soldats. Gardiens des monts, 1 gardiens des lois, | gardiens des villes
(Id., Les trois cents).
Avoir du combattant l'éternelle attitude. Vivre casqué, | suer l'été, | geler l'hiver
(Id., Le petit roi de Galice).
Je jure de garder ce souvenir, et d'être
Doux au failble, loyal au bon, | terrible au traître
{\ï).,ihid.).
Toujours la nuit ! | jamais l'azur ! | jamais l'aurore I
(Id., Contemplations).
Elle est la terre, | elle est la plaine, | elle est le champ
(Id., La Terre).
Ah ! les oarystis ! Les premières maîtresses ! L'or des cheveux, | l'azur des yeux, | la fleur des chairs (Verlaine, Poèmes saturniens).
Heureux d'ê|tre, joyeux d'aimer, | ivres de voir
(Hugo, Le sacre de la femme).
Ne plus penser, | ne plus aimer, | ne plus haïr
(Th. Gauiikr, Théhaïde).
3" Si nous nous rappelons en outre que l'arrivée d'un trimètre après une série de tétramètres, surprend l'esprit par le contraste qui en résulte, éveille l'attention et l'oblige à s'appliquer sur ce trimètre même, nous comprendrons que le trimètre, mettant en un relief singulier l'idée qu'il exprime, est tout désigné pour contenir l'idée la plus importante d'une tirade, celle qui la résume, qui la conclut, l'idée la plus grandiose ou la plus inattendue, l'élément qui contient la quintessence de l'idée, le fait ou l'image qui produit une antitèse avec ce qui précède, en un mot l'idée destinée à frapper l'esprit du lecteur ou de l'auditeur. En voici des exemples variés:
Aimer est le grand point, qu'importe la maîtresse ? Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse : Faites-vous de ce monde un songe sans réveil. S'il est vrai que Schiller n'ait aimé qu'Amélie, Goethe que Marguerite, et Rousseau que Julie, Que la te Irre leur soit légère ! | — Ils ont aimé
(Musset, La coupe et les lèvres).
Ils ont bouleversé la mer, troublé ses flots. Et dispersé si loin devant eux les écumes Que l'eau de l'Hellespont va se briser à Cumes, Je sais cela. | Je sais aussi | qu'on peut mourir
(Hugo, Le détroit de l'Euripé).
C'est la fin du discours de Thémistocle.
Une fraternité vénérable germait;
L'astre était sans orgueil et le ver sans envie ;
On s'adorait | d'un bout à l'au | tre de la vie
(Id., Le sacre de la femme).
Et viennent opposer au passage d'un crime Le Christ immense | ouvrant ses bras | au genre humain
(Id., L'aigle du casque).
Idée grandiose et contraste.
Il vit à quelques pas du seuil d'une chaumière.
Gisant à terre, | un porc féti | de qu'un boucher
Venait de saigner vif
[Id., Sultan Mourad).
C'est le nœud du sujet; c'est en même temps Tantitèse la plus frappante que l'on puisse opposer à Mourad, le sultan trionfant.
Ayant levé la tête au fond des deux funèbres
Il vit un œil, | tout grand ouvert | dans les ténèbres,
Et qui le regardait dans l'ombre fixement
(Id., La conscience).
C'est le sujet même de la pièce.
Que l'homme ait le repos et le bœuf le sommeil ! Vivez ! croissez ! | semez le grain | à l'aventure! Qu'on sente frissonner dans toute la nature, Sous la feuille des nids, au seuil blanc des maisons, Dans l'obscur tremblement des profonds horizons, Un vaste emportement c^'amer, dans l'herbe verte, Dans l'antre, dans l'étang, dans la clairière ouverte, D* aimer sans fin, | d'aimer toujours, | d'aimer encor. Sous la sérénité des sombres astres d'or
(Id., Contemplations).
L'idée essentielle est croissez et multipliez , aimez ; c'est celle qui est exprimée dans les deux trimètres ; le second rentre d'ailleurs dans notre deuxième catégorie.
Hors un peu d'herbe | autour des puits, | tout est aride ; Tout I du grand midi sombre | à l'implaca | ble ride
(Id., Le petit roi de Galice).
Le trimètre contient en somme une description complète du lieu, description que reprend le vers suivant avec son Tout, qui par un moyen contraire produit un effet analogue.
Elle était là debout près du gibet, la mère ! Et je me dis : | Voilà la douleur ! | et je vins
(Id., Contemplations).
Le poète a cherché des maleureux partout , parmi les suppliciés, les martirisés ; il n'a rencontré que des eu-
reux ; arrivant à la mère de douleurs il est sûr d'avoir trouvé , (Voix la rapidité du mouvement ; c'est en même temps pour lui une sorte de conclusion. Mais un peu plus loin dans le même morceau, reconnaissant que ce n'est pas encore là le maleureux qu'il cherche, il s'écrie :
Quoi? ce deuil-là, Seigneur, n'est pas même certain! Et la mère, qui râle au bas de la croix sombre, Est consolée, | ayant les soleils | dans son ombre!
L'idée contenue dans le dernier vers doit être mise en relief puisqu'elle est surprenante aux ieux du poète ; ce résultat est obtenu par le changement de mètre et par l'adoption d'un ritme plus rapide qui jette plus vivement en avant la raison qui suffit à consoler cette mère. Toujours dans la même pièce, nous lisons encore :
Les croyants, dévorés dans les cirques sonores, Râlaient un chant, | aux pieds des bê ;tes étouffés.
C'est ici l'idée la plus frappante que l'auteur ait trouvée, celle qui exprime le mieux ce qu'il veut faire entendre.
Dans la pièce de Hugo intitulé « Suprématie», le trimètre apparaît plusieurs fois dans des situations analogues : le puissant dieu Vâyou ayant dit à la « clarté» que rien ne pouvait lui résister, qu'il pouvait tout emporter.
L'apparition prit un brin de paille et dit :
— Emporte ceci, — Puis, avant qu'il répondît,
Elle posa | devant le dieu | le brin de paille.
Le premier de ces trois vers n'est pas un trimètre, mais il demande une observation. Le mot « prit o i remplit une mesure et a par conséquent une importance considérable ; est-ce pour mettre en relief ce qu'il i a d'extrordinaire à voir une « clarté » prendre quelque chose ? ce serait un effet du plus mauvais goût. La valeur exceptionnelle donnée à ce mot par le ritme et la faiblesse de la coupe qui le suit, est destinée simplement à attirer l'attention sur l'objet que l'apparition va opposer aux efforts monstrueux du dieu : a un
brin de paille». Mais le troisième vers est un trimètre parce qu'il énonce le fait qui noue le sujet. Après la description des eflorts de Vâjou, cet autre trimètre :
Le brin de paille | aux pieds du dieu | ne bougea pas
est une conclusion. Après Vâyou, vient Agni qui, lui, est capable de tout brûler :
— Brûle ceci, Dit la clarté , | montrant au dieu | le brin de paille.
C'est une proposition analogue à la première ; le procédé est le même. Agni se met à Tœuvre, et ce qu'il fait n'est pas moins effrayant que ce qu'a fait son compagnon. Quand il eut fini
Il vit le brin de paille à ses pieds, qui semblait N'avoir pas même | été touché | par la fumée.
Ces quatre trimètres ne sont pas seulement des propositions ou des conclusions: ils contiennent en outre l'idée qui s'oppose de la façon la plus frappante aux prétentions orgueilleuses des dieux.
On pourrait être tenté de lire quelques-uns des vers cités dans ce chapitre autrement que nous ne l'avons indiqué, c'est-à-dire en tétramètres. Nous reconnaissons que l'ésitation est parfois permise. Aussi ne croyons-nous pas devoir passer à une autre question avant d'avoir essayé d'indiquer dans la mesure du possible à quoi on peut reconnaître un trimètre. Nous avons défini le vers romantique un vers de douze sillabes qui n'a pas d'accent ritmique sur la sixième. Pour qu'un vers puisse être un trimètre, il faut que le mot auquel appartient la sixième sillabe et celui auquel appartient la septième soient très étroitement unis par le sens. Mais précisément dans ce cas il n'i a aucun indice matériel qui montre qu'un vers a ou n'a pas d'accent ritmique à la sixième place. Les poètes se sont bien gardés de noter le ritme dans leurs vers et ils ont eu raison. Nous savons pourtant que les vers de Hugo ont tous un accent tonique sur la sixième sillabe, même dans le cas où il n'i en aurait pas en prose. Ainsi en