‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son armonieChapitre 59 sur 135 · IRONIE AMERE · texte numérisé non relu

IRONIE AMERE

5" Nous venons de voir, dans les exemples de co/ère précédemment cités, les voyelles aiguës secondées par les autres voyelles claires contribuer à peindre non pas les éclats de la colère, mais ce qu'elle peut présenter d'aigre, de mordant, de mépris, d'ironie i^mère, incisive, sarcastique. Il est donc bien évident que si dans un morceau la colère passe au second plan alors que le mépris ou l'ironie surgit au premier, les moyens d'expression ne changent pas : voyelles claires, surtout aiguës :

Père de'naturel malheurewa; pohHque, Esclave a.mhitieux d'une peur chimérique, [Polyeucte fst donc mort !] et par vos cruautés Vous pensez conserver vos tnstes dtgnet^s ! La faveur que pour Iwi je vous avow offerte. Au lieu de le sauve?% précipite sa perte !

Eh b en ! à vos dépens vous verrez que Se'vère,

Ne se vante jamazs que de ce qu'il pew^ faire ;

Et par votre rwme il vous fera jwger

Que qut peut hien vous perdre eût pw vous prote'ger.

Continwez aux dieux ce service ft'dèle ;

Par de telles horreurs montrez-leur votre zèle

(Corneille, Polyeucte, Y, 6).

Dans ce morceau, l'indignation est dominée par le mépris (relevé par les occlusives labiales, cf. p. 266) surtout dans la première partie ; dans la seconde elle tourne à la menace. Dans le morceau suivant de Racine {Andromaque , IV, 5), où Hermione s'adresse à Pyrrhus qui vient de lui déclarer qu'il est décidé à épouser Andromaque, l'ironie recouvre la colère d'un bout à l'autre:

Seigneur, dans cet Siveu dépouille' d'artifîce, J'aime à voir que du moins vous vous rendiez justice. Et que voulant bien rompre un nœud si solennel, Vous vous abandonniez au crime en criminel. Est-il juste, après tout, qu'un conquérant s'abaisse Sous la servi'le loi de garder sa promesse ?

Non, non, la perfidie a de quoi vous tenter ; Et vous ne me chercheez que pour vous en vanfer. Quoil sans que ni serment ni devoir vous ret?*enne. Rechercher une Grecque, amant d'une Trojenne ; Me quitter, me reprendre, et retourner encor De la f?*lle d'Hélène à la veuve d'Hector ; Couronner tour à tour l'esclave et la princesse ; Immoler Troie aux Grecs, au Ms d'Hector la Grèce ! Tout cela part d'un cœur toujours maître de soi, D'un héros qui n'est pomt esclave de sa foi. Pour plaire à votre épouse, il vous faudroi^ peut-être Prodiguer les doux noms de parjwre et de traître. Vous veniez de mon front observer la pâleur, Pour aller dans ses bras rire de ma douleur. Pleurante, après son char vous voulez qu'on me voie ; Mais, seigneur, en un jour, ce seroiY trop de joie : Et sans chercher ailleurs des titres empruntes. Ne vous suffit-il pas de ceux que vous portez ? Du \ieux père d'Hector la valeur abattre Aux pierfs de sa famille expirante à sa vue, Tandis que dans son seiw votre bras enfonce Cherche un reste de sang que l'âge avoiY glace ; Dans des ruisseaux de sang Troie ardente plongée ; De votre propre mam Polyxène égorgée Aux yeux de tous les Grecs indignes contre vous : Que peut-on refuser à ces généreux coups ?

Dans un autre passage à'Andromaque (V, 5) nous trouvons une ironie si amère qu'elle va presque jusqu'à la rage : c'est Oreste qui feint d'applaudir aux dieux et à la destinée, faute d'expressions pour les maudire ; ce sont les plus beaux vers de son rôle :

Grâce aux dieux, mon malheur passe mon espérance ! Oui, je te loue, ô ciel, de ta persévérance ! Applique sans relâche au soin de me punir, Au comble des douleurs tu m'as (ait parvenir, Ta haine a pris plaisir à former ma misère ;

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