‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son armonieChapitre 69 sur 135 · ECLATS DE VOIX · texte numérisé non relu

ECLATS DE VOIX

Il i a différentes idées et différents sentiments dont l'expression suppose des éclats de voix. Telle la réclame d'un bateleur :

Gai ! tapez sur la caisse et soufflez dans le fifre ; Braillez vos salvumfac, messeigneurs ; en avant Des églises, abri profond du Dieu vivant, On dressera des mdts avec des oriflammes, Victoire ! venez voir les cadavres, mesdames

(Id., Châtiments) ;

les éclats de voix de la colère : Voici un exemple où la colère commençant par le sarcasme avec voyelles claires finit en éclatantes par les éclats de voix de la menace :

Va profaner des dieux la majesté sacrée : Ces dieux, ces justes dieux n'auront pas oublié Que les mêmes serments avec moi ton lié. Porte au pied des autels ce cû?Mr qui m'abandonne ; Fa, co?/rs ; mais crains encor d'y trouver Hermione

(Racine, Andromaque, IV, 5).

Il i a d'ailleurs presque toujours dans l'expression de la colère mélange avec les voyelles éclatantes de voyelles aiguës qui rappellent les cris et de quelques voyelles sombres dont nous étudierons la valeur au chapitre suivant :

Mais d'un aveu trompeur voir ma flamme applaudie, C'est une trahison, c'est une perfidie Qui ne sauroit trouver de trop grands chatime^nts ; Et je puis towt permettre à mes ressewtime^zts. Oui, oui, redoutez toat après un tel outrage, Je ne suis plus à moi, je suis tout à \a rage. Percé du coup mortel dont vous m'assassinez, Mes sens par la raison ne sont plus gouvernés; Je cède aux mouveme^zts d'une juste colère. Et je ne réponds pas de ce que je puis faire

(Molière, Misanthrope).

Voulez vous que je dise ? il faut qu'enfin j'éclate. Que je lève le masfjue, et décharge ma rate.

De folles on vous traite, et j'ai fort sur le coewr.

Le moindre solécisme en parlant vous irrite ; Mais vous en faites, vows, d'étranges en conduite. Vos livres éternels ne me contentent p«s, Et, hors un gros Plutarque à mettre mes rabats, Vous devriez brûler tout ce mewble inutile, Et laisser la science aux doctewrs de la ville ; M'ôter pour faire bien du grenier de céans, Cette longue lunette à faire pewr aux gens, Et cent brimborions dont l'aspect importune ; Ne point aller chercher ce qu'on fait dans la lune, Et vous mêler un peu de ce qu'on fait chez voms, Où nous voyons aller towt sens dessus dessows

(Id., Femmes savantes).

.... On rit de moi, vraiment, Et l'on croît qu'on peut tout me faire impunément. Soït. Essayez. Tâtez mon huraewr endurante. Combien de dards avait le serpent Stryx ? Quarante. Combien de pieds avait l'hydre Phluse ? Trois cents. J'ai broyé Stryx et Phluse entre mes poings puissants. Osez donc ! ^A ! je sens la colère hagarde Battre de l'aile antowr de mon front. Prenez garde ! Laissez-moi dans montrow plein d'ombre etdeparfwws. Que les olympiens ne soient pas importons. Car il se pourrait bien qu'on vît de quelle sorte On les chaise, et comment, pour leur fermer sa porte, Un ténébreux s'y prend avec les radieux, Si vous venez ici m'ennuyer, tas de dieux

(Hugo, Le géant aux dieux).

0 ciel ! qui vit jamais une pareille rage ? Crois-tu donc que je sois insensible à l'outrage ; Que je sowffre en mon sang ce mortel déshonnenr ? Aime, aime cette mort qui fait notre bonhewr. Et préfère du moins au souvenir d'un homme Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome

(Corneille, Horace).

Nous avons vu tout à Teure la réclame exprimée par les voyelles éclatantes ; Vorgueil n'est souvent en somme qu'une sorte de réclame personnelle ; d'où même procédé :

Yoin àc l'orgueil : un cri puissant comme d'ww cor, Des étoiles de sang sur des cuirasses d'or

(Verlaine, Sagesse).

Nous sommes les neveux du grand Napoléon !

(Hugo, Châtiments).

Est- il quelque ennemi qu'à présentée ne dompte ?

Paraissez, Navarrois, Maures et Castillans,

Et towt ce que l'Espagne a nourri de vaillants 1

(Corneille, Le Cid).

Moi, je suis Béhémot, l'éléphant, le colosse. Mon dos prodigieux, dans la plaine fait bosse

Comme le dos d'wn mont.

Je suis une montagne animée et qui marche ; Au déluge, je fis presque chavirer l'arche, Et quand j'y mis le pied, Veau monta jusqu'au pont

Je porte en me jouant, destowrs sur mon épaule, Les murs tombent broyés sous mon âano qui les Ïvôïq

Comme sous un bélier.

Quel est le bataillon que d'wn choc je ne rompe ? J'enlève cavaliers et chevawx dans ma trompe, Et je les jette en l'air sans plus m'en soucier !

(Th. Gautier, Qui sera roi).

L'orgueil est la note dominante de ce morceau ; les voyelles sombres i ajoutent par endroits l'idée de lourdeur inséparable de celle de ce colosse ; enfin c'est la légèreté qui est peinte dans le dernier vers par les voyelles claires.

Quand le ton de l'orgueil devient trionfant, il s'entremêle aux voyelles éclatantes un certain nombre de voyelles claires destinées à peindre l'allégresse :

Vous me reconnaissez, burgraves. — C'est le ma?tre. Celui qui subjugua l'Europe, et fit renaître

L'Allemagne d'Oihon, reine au regard serem ; Ceiuî que choisissazent pour jwge souverain, Comme bon emperewr, comme hon gentilhomme, Trots roes dans Mersebowrg et deux papes dans Rome, Et qui donna, touchant leurs fronts du sceptre d'or, La couronne à Suénon, la tiare à Victor; Celuî qui des Hermann renversa le vieux trdne ; Qui vainquit tour à toî*r, en Thraoe et dans Tcc)ne, L'emperewr Isaac et le cah'fe Arslan ; Celu^ qui, comprimant G^nes, Ptse, Milan, Etouffant guerres, crî's, furewrs, trahisons vî'les, Prît dans sa large ma?'n Tltahe aux cent v?iles ; Il est là qui vous parle. 11 surgît devant vows !

(HuGO^ Burgraves, II, 6).

Ma sœur, voici le bras qui \enge nos deux frères, Le bras qui rompt le cours de nos destms contraires. Qui nous rend maîtres d^Albe ; enfm voici le bras Qui seul fait aujourd'hui le sort de deux états ; Vois ces marques d'honnewr, ces témoins de magloî're. Et rends ce que tu does à Vheur de ma victoî're

(Corneille, i/orace, IV, 5).

Nous avons vu les voyelles claires exprimer un léger bruit, un doux murmure et au contraire les voyelles graves peindre un bruit éclatant ; nous avons vu d'autre part les voyelles claires peindre des objets petits, mignons, délicats ou des scènes gracieuses ; il est tout naturel que les voyelles graves et particulièrement les éclatantes s'appliquent aux idées contraires, qu'elles conviennent à la description d'un objet ou d'un personnage ou d'une scène grande, majestueuse, suscitant l'admiration :

Voyant ma petitiS'sse et voyant vos miracles

(Hugo, Contemplations, A Villequier),

opposition de la voyelle claire de «petitesse » avec la voyelle éclatante de «miracles», et devant l'un et l'autre de ces deux mots répétition des mêmes sons pour peindre deux actions

semblables. Voici de simples désignations de personnages grandioses ou puissants, ou de leurs actions:

Frédéric de Souabe, emperewr d'Allemagne

(1d., Burgi'aves, II, 6).

Charlemagne, empereur à la barbe fleurie

{Id., Aymerillol).

Ainsi Charles de France appelé Charlemogne, Exarque de Ravenne, emperewr d'Allemagne, Parlait dans la montagne avec sa grande voix

(Id., Aymerillot).

Plus tard une autre fois, je vis passer cet homme, Plus grand dans son Paris que Césor dans sa Rome

(Id., Feuilles d'automne).

Quoi, François de Valois, ce prince au cœuv de feu, Rival de Charles-Quint, un roi de France, un dieu, — A l'éternité près, — un gagnewr de batailles Dont le pas ébranlait les bases des murailles. L'homme de Marignan, lui qui, toute une nuit, Poussa des bataillons l'wn sur l'antre à grand bruit...

(Id., Le roi s'amuse).

Qu'est-ce que le Seigneur va donner à cet homme

Qui, plus grand que César, plus grand même que Rome,

ilbsorbe dans son sort \e sort du genre humain ?

(Id., Napoléon II).

MVnveloppant alors de la colonne no/re.

J'ai marché devant tows, triste et sewl dans ma gloire, Et j'ai dit dans mon cœuv : « Que vouloir à présent? Pour dormir sur un sein mon front est trop pesant. Ma main laisse l'effroi sur la main qu'elle towche. L'orage est dans ma voix, l'éclair est sur ma bowche; Aussi, loin de m'aimer, voilà qu'ils tremblent tows, Et quand j'ouvre les bras, on tombe à mes genowx

(Vigny, Moïse).

Contempler le bros fort, la poitrine féconde, Le talon qui douze ans, éperonna le mo>îde,

Et, d'un oeil flliûl, L'orbite du regard qui fascinait la fowle, Ce front prodigieux, ce crâne fait au raowle

Du globe impérial !

(Hugo, A la Colonne).

Car c'est lui qui, pareil à l'antique Encelade, Du trdne universel essaya l'escalade,

Qui vingt ans enta?sa, Remuant terre et cieux avec une parole, Wagrara sur Marengo, Champaubert sur Arcole,

Pélion sur Ossa !

(Id., ibid.).

D. - Voyelles sombres

Passons à l'autre catégorie de voyelles graves, les voyelles sombres : w, d, m". Les voyelles claires servant à peindre un bruit clair, les voyelles éclatantes un bruit éclatant, les voyelles sombres peindront bien un bruit sourd, comme dans le mot sourd lui-même, et en outre dans ronron, bourdon, grondement, ronfler, rauque, etc. :

Elle écoMte. Un bruit sourd frappe les sourds échos

(Hugo, Orientales).

J'entendais en passant les cowps sowrds du msirteau Qui clouait dans la nuit le bois de Téchafaud

(Lamartine, Jocelyn).

Avec des grondements que prolonge un lon^ râle

(Heredia, Bacchanale).

Les voyelles sombres sont le plus souvent dans ce cas entremêlées comme ici de voyelles éclatantes ; il suffît que le nombre des sombres soit plus considérable que celui des écla-

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