‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son armonieChapitre 75 sur 135 · EXPRESSION DE LA MOLLESSE · texte numérisé non relu

EXPRESSION DE LA MOLLESSE

Et déjà les vallons

Voyoient l'ombre en croissant tomber du haut des monts (La Fontaine, Phiîémon et Bancis),

Que les pontifes

Appelés aux accents de Tairam lent et sombre, De leur chant lamentable accompagnent mon ombre

(A. Chénier, Élégies).

A pas sourds, comme on voit les tigres dans les jongles Qui rampent sur le ventre en aWongeant leurs ongles

(Hugo, Châtiments).

Et dans mon être, à qui le sang morne préside, L'mpuissance s'étire en un long bâillement

(Steph. Mallarmé).

A la pâle clarté des lampes languissantes,

Sur de profonds coussms tout imprégnés d'odeur,

Hippoljte rêvait

(Baudelaire, Femmes damnées).

Pourtant je n'ai souci ni de la bise amère, Ni des lampes d'argent dans le blanc firmament

(Sainte-Beuve, poésies de J. Deloi-me).

On lit en note dans Tédition M. Lévy : «C'est sans doute à dessein que le poète a redoublé les sons en an, pour rendre l'efi'et du scintillement ». Cette observation n'est pas juste; d'abord il n'est pas question de scintillement dans ce vers, et pour le scintillement ce sont des voyelles claires qui conviendraient. La répétition des an peut produire l'effet de mouvements successifs et monotones , mais ces voyelles nasales peignent bien plutôt la clarté molle et immobile des étoiles.

Avant de quitter l'étude des voyelles une observation est nécessaire : nous sommes dans toutes ces recherches parti delà nature des voyelles pour montrer à quelles catégories

dMdéeselles pouvaient s'appliquer comme moyen d'expression. Cette métode présente de grands avantages, et tout d'abord elle écarte l'erreur qui consisterait à attribuer à un son telle valeur parce qu'il se rencontre plusieurs fois dans un vers qui exprime telle idée; mais elle présente un inconvénient, c'est que les idées dont l'expression demande Remploi de différentes catégories de fonèmes ne peuvent être étudiées d'un coup ; telle la colère que nous avons trouvée sous les vojelles aiguës, sous les vojelles éclatantes et sous les voyelles sombres et que nous rencontrerons encore à propos des consonnes. La métode inverse, consistant à partir d'une classification des idées pour rechercher quels sons peuvent convenir à l'expression de chacune aurait des inconvénients plus graves. Nous n'en considérerons qu'un : le dénombrement des diverses nuances d'idées possibles serait forcément incomplet; ce serait une énumération indéfinie et dont la classification rentrerait nécessairement dans le domaine de l'arbitraire ; en admettant que l'on arrive à déterminer quels sont les fonèmes qui conviennent à l'expression des diverses nuances d'idées considérées, ce qui paraît à peu près irréalisable, le résultat acquis pour une nuance ne pourrait en rien servir pour une autre ; ce serait chaque fois une recherche nouvelle à faire et l'on ne voit pas trop quel principe autre que le asard pourrait diriger cette étude. Tandis que, connaissant d'avance la nature et la valeur de chaque fonème, on peut prévoir, étant donnée une nuance quelconque d'idée, quels sont ceux qui conviendront à son expression. Ainsi je suppose que l'on ait à exprimer l'idée du silence. Il est évident qu'il faudra employer les sons les plus mous, les plus voilés que fournit la langue, c'est-à-dire les voyelles nasales :

Et, plus clair en l'azur noir de la nuit sereine, Silencieusement s'argewte le croissant

(Hkredia, Nymphée).

Disparaît. . . et les bois retombent au silence

(Id., Pan).

S'il s'agit du silence succédant à un bruit éclatant ou sourd, il faudra pour exprimer cette opposition un changement de

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