LES COUPES
Cependant il i a une coupe après «faisait». C'est que la coupederémistiche, qui était très forteanciennement, comme nous Tavons dit, est allée continuellement s'affaiblissant, et dans les vers dont nous nous occupons en ce moment elle est aussi faible que possible, Guyau a déjà fait très judicieusement la remarque suivante {Les problèmes de l'esthétique contemporaine^ p. 188) : « On a dit que la césure marquait un repos, une suspension de la voix ; ce n'est pas très exact, car, si la voix insiste à cet endroit, elle peut fort bien ne pas se suspendre, et le doit même dans laplupart des cas ». Dans ce vers de Hugo :
Des dieux d'airain, posant leurs mains sur leurs genoux,
il n'i a pas plus de suspension et de repos entre « posant » et ({ leurs mains » qu'entre les deux mots de cet émistiche de Racine : c adorer TÉternel » ; mais il i en a juste autant. Il i a dans les deux cas le passage d'une mesure à une autre mesure, d'une sillabe qui porte à la fois un accent tonique et un aocent ritmique à une sillabe qui n'en porte aucun, mais pourrait également les porter tous deux comme dans ce vers de Musset:
Et le pâle àésert \ rou\Q sur son enfant ou dans cet autre du même poète :
Le siècle qui Ta vu s'en est appeAi | grand .
En sorte que, si nous voulons conserver ce terme « la coupe » nous devrons le définir : le passage d'une mesure à une autre mesure. Il n'est plus question dès lors uniquement de la coupe de l'émistiche ; il peut i avoir une coupe à n'importe quelle place du vers, et il i a autant de coupes dans un vers que d'accents ritmiques, le dernier accent ritmique d'un vers étant suivi d'une coupe qui sépare ce vers du suivant ou plutôt sa dernière mesure de lapremière du suivant. Une coupe peut-être marquée par une légère suspension, un léger repos quand le sens l'exige, mais ce n'est nullement nécessaire ; la preuve c'est que, lorsque le mot qui porte l'accent ritmique se
termine par une sillabe féminine, la coupe est avant cette sillabe. Dans le vers suivant|de Racine, pour prendre un exemple frappant, il i a une coupe après Mada-:
Je connois l'assassin. — Et qui, Mada|me? — Vous.
Nous venons donc d'établir que les vers de Hugo qui ont un accent ritmique sur la septième sillabe et n'auraient pas en prose d'accent tonique sur la sixième ne sont pas des trimètres. Quelle est leur valeur spéciale et le genre d'effet qu'ils produisent ? La voix donnant un accent à un mot qui en prose n'en aurait pas, à un mot souvent dépourvu de toute importance, attire l'attention d'une manière extraordinaire sur le mot qui suit la coupe ou, si ce mot lui-même a peu de valeur, sur tout le second émistiche.
Une reine n'est pas \ REine sans la beauté
est un exemple du premier cas. Cet autre, emprunté à Ruy- Blas, est encore peut-être plus frappant ; on apporte une lettre à la reine et, au moment où elle s'appprête à la lire, la duègne se lève et lui dit :
. . .L'usage, il faut que je le dise.
Veut que ce soit d'a^ori | moi | qui l'ouvre et la lise.
Le relief de ces mesures monosillabiques est dû beaucoup moins ici au ralentissement qu'elles supposent qu'à ce qu'elles sont en quelque sorte des rejets du premier émistiche comme le mot « brille » dans ce vers :
. . .comme un cèdre au milieu des palmiers Règne^ \ et comme Pathmos | brille \ entre les Sporades
[Le travail des captifs),
ou le mot « noir » dans ce passage de M. de Heredia :
Le char plonge. La mer, de son soupir puissant,
Emplit le ciel sonore où la pourpre se traîne.
Et, plus clair | en l'azur | noir \ de la nuit sereine.
Silencieusement s*argente le Croissant
(Nymphée)
FAUX TRIMETRES 4 7
L'effet est même plus considérable quand le dernier mot du premier émistiche est à peu près dénué de valeur propre, à cause de l'accent artificiel qu'on lui donne.
Dans le second cas l'attention se porte sur tout Fémistiche :
Mais Diderot était | digne du pilori
fait antitèse avec ce vers :
Pigault-Lebrun allait à votre goût austère
et le relief du second émistiche accentue Tantitèse.
Les vers relativement rares qui, bien qu'ils aient l'accent ritmique sur la septième sillabe, auraient en prose un accent tonique sur la sixième ne rentrent pas dans cette catégorie et peuvent être des trimètres :
La foi na|ge, le droit flo|tte, le vrai tournoie
{Religions et Religion).
Mais dans quels cas en sont-ils, et dans le tipe beaucoup plus fréquent où la sixième sillabe est étroitement unie par le sens à la septième sans que l'accent ritmique soit sur cette dernière, à quoi reconnaît-on un trimètre ? Puisque ce n'est pas à la forme du vers c'est évidemment au fond, à l'idée exprimée. D'abord tous ceux dans lesquels il i a une énuraération à trois termes parrallèles sont des trimètres :
Tantôt des bois, | tantôt des mers, \ tantôt des nues Doux au fai(ble, loyal au bon, | terrible au traître Le jour est lou|che, l'air est fuyant, | l'onde est lâche.
Cette catégorie de vers est largement représentée chez V. Hugo, mais les deux autres lesontfort peu, infiniment moins que ne l'a dit M. Becq de Fouquières et que certains ne l'ont cru après lui. Ils ont trop souvent confondu avec des trimètres lestétramètres à césure faible. La distin ition est d'ailleurs parfois délicate, et c'est alors le goût seul qui peut trancher la quej^tion. Il faut, pour chaque cas, examiner de très près le
texte et le contexte, voir quel e<t le genre d'eifet qui convient le mieux à l'idée exprimée, et si le poète a voulu mettre en relief un mot, une expression ou le vers tout entier. Si on lit en trimètre le second de ces deux vers :
Ils mettent l'affreux bât de la bête de somme A des esprits, | comme eux pensant, | comme eux vivant (Les qiiatres vents de l'esprit),
on le met en relief parle fait^ puisqu'il vient après un tétramètre. Mais c'est une lecture brutale qui supprime toutes les nuances. Si Ton veut donner à chaque mot sa valeur réelle, on le lira en cinq mesures :
A des esprits^ 1 comme eux 1 pensant, | comme eux [ vivant ;
alors « pensant » et a vivant » auront toute la signification dont ils sont susceptibles, et non seulement ces deux mots, mais aussi l'expression a comme eux » ; et cet efi'et sera dû bien moins au ralentissement du débit obtenu par cette nouvelle division qu'à l'attente suscitée par l'accent ritmique du mot « eux » et au changement d'intonation sur les mots «pensant » et « vivant » qu'exigela faiblesse du repos placé devant eux. Voici quelques vers empruntés aux Quatre vents de V esprit [Horreur sacrée) qui feront sentir exactement en quoi consiste la suspension de la voix à cette place :
Les psaumes, la chanson | monstrueuse du mage Ezéchiel
Elle est exactement la même entre u chanson » et « monstrueuse » qu'entre « mage » et « Ezéchiel ».
C'est dans une lueur | mystérieuse, faite D'aube et de soir
C'est qu'Horace ou Virgile ont vu soudain le spectre Noir se dresser.
Elle est exactement la même entre « lueur » et « mystérieuse » qu'entre « spectre » et (c noir ».
Nous examinerons encore quelques exemples de faux trimètres :
CHANGEMENT d'iNTONATION 4 9
Mais en tout cas qu'il fût tout ce qu'il pouvait être, C'était I un garnement | de dieu | fort mal famé
{Le satyre).
C'est une conclusion, et nous savons qu'un trimètre conviendrait parfaitement ; mais l'expression « un garnement de dieu » en une seule mesure serait vulgaire et passerait inaperçue. Le tétramètre, un tétramètre de ce tipe, la détaille et lui donne toute sa valeur en faisant de ces deux mots « de dieu » un rejet du premier émistiche. L'effet produit par la troisième mesure de ces faux trimètres est exactement le même que celui qu'on obtient en faisant enjamber un mot d'un vers sur l'autre :
A Toulon, le fourgon | les qui\iie, le ponton Les prend ; \ sans vêtements, sans pain, sous le bâton...
(Les Châtiments).
Puis tremble, puis expire, et la voix qui chantait S'éteint \ comme un oiseau | sepose ; tout se tait
[Eviradnus).
Ces exemples n'ont pas besoin de commentaire. En voici un qui fera encore mieux saisir une chose qu'il est bien difficile de faire comprendre par des explications, la qualité particulière de l'intonation qui convient à la troisième mesure de ces faux trimètres ; elle est exactement la même que celle qui convient aux rejets :
Il fit scier son oncle Achmet entre deux planches De cèdre, | afin de faire | honneur | à ce vieillard
(Sultan Mourad).
Les deux mesures « de cèdre » et «honneur» ont exactement la même valeur et la même intonation. Sans le rejet, le second vers serait inintelligible.
Voici d'autres exemples pour lesquels un commentaire sera souvent superflu maintenant :
Mourad fut saint ; | il fit | étrangler \ ses huit frères
[Ibid.y
Et j'ai beau combiner les lignes de sa main,
Je n'y vois | de danger | réel | — que pour demain
[Cromwéll)t
paroles de Manassé qui examine la main de Cromwell la veille du jour du couronnement.
Et vous n'avez | rien vu | déplus \ dans cette ville ? Davenant. — Non, milord.
Cromwell, souriant, — Pas rendu de visite civile, Par exemple, | à certain | Stuart ? |
Davenant, atterré^ à part. — Coup imprévu !
{Ihid.).
Quel est son nom? — Richard | Cromwell. \ — Mon fils !
[ — Lui-même] (Ibid.).
Vers à cinq mesures. C'est Carr qui dénonce à Cromwell les noms des membres du complot. Il arrive au dernier qu'il veut désigner, le fils du protecteur. Il i a beaucoup de Richards, mais un seul Richard Cromwell. L'indépendant Carr a eu Tabileté de réserver ce nom pour la fin, et il double son effet en en séparant les deux éléments, en faisant attendre le plus possible celui qui est décisif.
Je ne vois rien en vous qui soit à dédaigner. Et vous estime enfin | trop | — pour vous épargner
{Ibid.).
C'est Cromwell qui parle aux conjurés qu'il vient de faire saisir par ses soldats ; le mot a trop » est en rejet à l'émistiche et l'eff'et qu'il produit est tout à fait identique à celui que V. Hugo a obtenu ailleurs par un contre-rejet à l'émistiche :
Je les donnerais! | — sauf^ \ plus tard, à les reprendre ! cf. supra p. 116*.
* L'effet d'un contre-rejet est d'ailleurs, d'une manière j^énérale, à
TRIMETRES OU TETIlAMETRES 51
Mais faites donc valoir le vice radical De l'affaire. — Ils n'ont pas | le droit. \ — Plaidez la cause
{Ihid.),
Paroles de Jenkins à Richard Cromwell qui veut empêcher le meurtre de son père. Tout le caractère de Jenkins, « le magistrat intègre », est dans ce mot « le droit ».
Qu'après avoir dompté l'Athos, quelque Alexandre Aille donc | relever | sa robe \ à la Jungfrau !
[Le régiment du baron Madruce).
En trimètre c'est presque une inconvenance ; en tétramètre c'est une idée inattendue et une image grandiose qui s'accorde bien avec le reste de la pièce.
Nous avons | l'infini, I sublijme transparence ;
Nous avons | la traînée | effrayanjte de feu
Qui vient vers l'homme | avec | un messa| ge de Dieu,
(on serait porté à voir dans ce dernier vers un vrai trimètre, destiné à peindre la rapidité, mais ce serait banal : la première mesuresuffit pour rendre cet effet. Ce qui estimporlant, c'est de mettre en relief l'idée « un message de Dieu » ; pour cela le poète donne un accent ritmique au mot « avec » et l'intonation qui en résulte marque l'effet cherché)
Et qui fait | frissonner } l'omlbre, blêmir | la roche, Fuir I l'orfraie | et hurler | les loups, | à son approche [Les quatre vents de V esprit, Un£ rougeur au Zénith).
Ces deux vers en trimètres, c^est de nouveau banal et sans valeur ; la division en cinq mesures met en lumière les sujets inattendus « ombre, roche, orfraie, loups ».
peu près le même que celui d'un rejet. Comparez à cet exemple d'Hernani: Parce qu'on est jaloux | des autres^ et honteux De soi 1...
celui-ci de Toute la lyre :
Je médite
Sur la terre bénie \ au fond des cieux, | maudite Au fond des temples noirs par le fakir sanglant.
Si l'on veut la preuve que Hugo pouvait employer « avec », suivi de son régime, avec un accent ritmique, on la trouvera dans l'exemple suivant tiré également des Quatre vents de resprit :
Et saisir Oldenbourg, Nassau, Hambourg, Hanovre, D'un tour de main, avec le riche, avec le pauvre, Avec châteaux, budjets et millions, avec Prêtres et sénateurs, le Tedeum au bec.
Car nous n'admettons pas qu'un vers, i eût-il rejet, contrerejet ou enjambement, puisse ne pas se terminer avec un accent ritmique. Il i a de même un accent ritmique sur « avec » dans le vers suivant :
Et jouer | à la boule | avec J les têtes-rondes
{Cromweîl).
Juvénal noir rongé par la muse, est un lieu
Autant qu'un homme, | un mont 1 de haine, | et s'accoutume
A la colère j ainsi | que Vésuve | au bitume.
Le génie | est un puits | d'éruptions ; | un cri
Sort d'un cratère | ou bien | d'un poète | attendri
(Les quatre vents de l'esprit).
Aucun de ces vers n'est un trimètre. Toute leur valeur expressive naît de la faiblesse du repos permis pas le sens à l'émistiche, qui oblige à des intonations particulières et met en relief le mot qui suit la coupe. Supposons qu'on ait par exemple :
Un cri | sort d'un cratère | ou bien | d'un doux poète,
le vers serait coupé classiquement, mais perdrait toute expression. Il serait banal et plat. Ce sont ces variétés d'intonation qui différencient nettement les vers de Hugo des vers purement classiques qui ne sont coupés comme ceux-ci qu'en apparence.
Parfois l'ésitation est permise et les deux lectures sont à la rigueur possibles :
Un crapaud | regardait le ciel, | bête éblouie
[Le crapaud)»
TRIMÈTRES OU TÉTRAMETRES 5 3
C'est une idée surprenante, la forme du trimètre lui convient. Mais celle du tétramètre
Un crapaud 1 regardait | le ciel^ \ bête éblouie
n'ôte rien à l'inattendu de Tidée et annonce bien mieux le sujet de la pièce par le relief qu'elle donne aux mots « le ciel » ; le ciel c'est la pureté, lui c'est l'être immonde, le ciel c'est l'espérance, lui c'est le paria, le ciel c'est la charité, lui c'est le réprouvé qui va être en butte à la aine.
Dans « Les lions», après avoir décrit la ville de Gur comme une cité immense, très forte, très puissante, très peuplée, le poète dit :
Or ce lion était gêné par cette ville.
Si on lit ce vers en tétramètre on met particulièrement en évidence l'idée exprimée par le mot « gêné » ; cette idée est imprévue, elle indique un lion d'un caractère particulièrement peu accommodant; mais le contraste produit par la lecture de ce vers en trimètre ne suffit-il pas à mettre en relief le naturel de ce lion et à en faire soupçonner la puissance? et n'obtient-t- on pas par là un effet plus simple, moins appuyé ?
Si Ton veut bien relire maintenant les vers que nous avons cités comme trimètres dans notre première et notre troisième catégories, on reconnaîtra aisément que pour la plupart cette lecture se justifie par d'excellentes raisons tandis que parfois la lecture en tétramètres fausserait le sens :
L'Archer superbe fit | un pas \ dans les roseaux, ou prêterait au ridicule :
Puis à pas lents, musique | en ^e|te, sans fureur;
cette décomposition d'une expression toute faite et la mise en relief du mot a en tête » suggérerait par antitèse l'idée triviale d'une position contraire.
B. — Les trimètres de Racine
Si Ton met à part quelques vers des Plaideurs dans lesquels Racine a voulu donner à son stile une allure plus vive, se rapprochant davantage de celle de la prose, tels que ceux-ci :
C'est dommage : | il avoit le cœur | trop au métier
Et je faisois | claquer mon fouet | tout comme un autre
Et j'ai toujours | été nourri | par feu mon père Dans la crainte de Dieu, Monsieur, et des sergents,
on peut dire des trimètres de Racine ce que Th.de Banville disait des licences poétiques : « 11 n'y en a pas ». Cependant M. Becq de Fouquières en a cité de nombreux exemples et l'on pourrait aisément augmenter la liste qu'il en donne.
Il en est même plusieurs où l'on pourrait trouver un mojen d'expression analogue à l'un de ceux que nous avons signalés dans les trimètres de Hugo, c'est-à-dire qu'ils contiennent une des idées les plus importantes de la scène où ils se trouvent. En voici quelques-uns :
Et Mardochée | est-il aussi | de ce festin ?
(Esther), ''^
Roi sans gloi|re j'irois vieillir | dans ma famille
{Iphigénie). * ';
Madame? Savez-vous quel serpent inhumain Iphigénie | avoit retiré | dans son sein? ' /^i ' (a
[Ibid.].
Et je n'ai pu | trouver de pla|ce pour frapper
[Andromaque). / ' ' ^
Que feriez-vous de plus, si des rois vos aïeux
Ce jeune enfant | étoit un res|te précieux ? ^ ,
(Athalie)^