‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son armonieChapitre 80 sur 135 · EXEMPLES DÉFECTUEUX · texte numérisé non relu

EXEMPLES DÉFECTUEUX

Et, qu3i.nd on a ^uel^u'un qnon hai/ ou qui c?éplaît

(Molière, Misanthrope).

Comme un arbre au printemps que le ver pi^'ue au cœur

(Lamartine, Jocelyn).

Tout art t'est é/ranger, comba^/re est ^on partage

(Voltaire).

Ingrat à ^es bontés, ingra/ à ton amour

(iD.)

T'a te révoUes, tu f'irri^es,

0 mon Ame, de ce que ^el

Ne comprend pas tous tes méri/es

Et met ton /aient sous Tau^el

Tu fen aigris ! mais, Ame vaine.

Pourquoi, d'un soin aussi profond.

N'es-fa pas promp/e à firer peine De ce que rf'au/res te surfont ;

De ce que tout lecteur sincère, Te prenant au mot de devoir, Te tient en son estime chère Bien plus que tu sais ne valoir?

(Sainte-Beuve).

B. — Continues

Les autres consonnes sont les nasales, les liquides et les spirantes(fricatives,sifflantes et chuintantes). Elles font presque toutes onomatopée. Leurs noms mêmes sont pour ainsi dire des définitions et désignent assez bien la nature de chacune. Il est assez rare de trouver l'une d'elles employée à l'exclusion des autres, car en général on en réunit plusieurs pour exprimer simultanément différentes nuances concourant à un même but. Cela ne nous empêchera en rien de déterminer exactement leurs valeurs, puisque nous le faisons à priori. Nous pourrons d'ailleurs citer quelques exemples où chacune

est employée presque à l'exclusion des autres ou du moins avec une fréquence tellement supérieure qu'elle reste seule en lumière. Puis nous examinerons l'emploi combiné des unes et des autres en laissant dans le jeu son rôle à chacune. l" Les nasales n et m sont pour ce qui est du point d'articulation dentales ou labiales; mais ces qualités ne viennent en lumière que si le voisinage d'autres fonèmes dentaux ou labiaux les met en relief. Sinon c'est la qualité nasale qui ressort particulièrement, et à ce point de vue les nasales sont des continues et des fonèmes mous. Nous avons déjà vu que les voyelles voilées par la nasalité sont propres à exprimer la lenteur, la mollesse, la langueur; les consonnes nasales, soit employées seules, soit avec des voyelles nasales, peuvent exprimer de même la douceur, la mollesse, la langueur, la timidité :

Cette heure a pour nos sens des impressions douées Comme des pas muets qui marchent sur des mousses

(Lamartine).

Reposait mollement nue et surnaturelle

(Hugo, Le Satyre).

Elle meurt dans mes bras d'un mal qu'elle ?nd cache,

(( dit la nourrisse de Phèdre, Œnone, dans un vers sans muscles pour ainsi dire, humide et amolli comme un sanglot, où l'allitération de la consonne m quatre fois répétée a une valeur TYiusicale bien sensible pour toute oreille un peu délicate » (Stapfer, Racine et V. Hugo).

Hippolyte, ô ma sœur! tourne donc ton visage, Toi, mon âme et mon cœur, mon tout et ma moitié

(Baudelaire, Femmes damnées) ;

de la répétition des m et des voyelles nasales se dégage une impression de mollesse et de langueur, le ton devient caressant comme un baiser.

Une bouche mutine où la petite moue D'Esr^iéralda se mêle au sourire et se joue

(Th. G.vutirr, Albertus).

EXPRESSION DK LA LIQUIDITE 25 3

0 mon souverain Roi !

Me voici donc tremblante et seule devant toi. il/on père mille fois m*a dit dans mon enfance Qu'avec nous tu juras une sainte alliance

(Racine, Esther) ;

timidité et douceur due à l'union des m et des voyelles nasales, — puis dans le vers suivant Esther ausse le ton parce qu'elle s'enardit en rappellant à Dieu son alliance et sas promesses.

2° Les deux liquides / et r doivent être à notre point de vue soigneusement séparées. La première / est seule purement une liquide et propre à exprimer la liquidité:

Le f/euve en s'écou/ant nous /aisse dans ses vases

(Lamartine, Recueillements),

L'immense Mer sommeille. E//e hausse et ba/ance ^'es hou /es où /e C\qI met d'éc/atants î/ots

(Leconte dh Lisle) ;

dans ce dernier exemple le mélange à peu près régulier des s avec les / peint le balancement, cf. p. 183.

Seul, et, derrière /ui, dans /es nuits éterne//es, Tombaient p/us /entement /es p/umes de ses ai/es

(Hugo, Fin de Satan) ;

les /peignent le glissement; les occlusives dentales expriment les chutes successives.

La seconde, r, est une vibrante qui se prononce avec un roulement plus ou moins net et plus ou moins fort*. Sa valeur n'est pas exactement la même selon qu'elle s'appuie sur des voyelles claires ou aiguës ou bien sur des voyelles éclatantes ou sombres. Dans le premier cas il exprime plutôt un grincement comme dans les mots qHncey\ briser^ crisser^ etc. :

' Nous avons surtout en vue ici Vr lingual ; Vr grasseyé ne s'articule pas de la même manière, mais les diiférentes impressions qu'il produit au point de vue expressif, suivant la nature de la voyelle sur laquelle il s'appuie, sont tellement analogues à celles que produit l'r lingual dans les mêmes conditions, qu'il n'i a pas lieu de le considérer à part.

Mais la légère meurtrissure Mordant le cristal chaque jour

(Sully-Prudhomme, Le vase brisé) ;

c'est le second r de meurtrissure et celui de cristal qui déterminent la qualité expressive de tous les r de ces deux vers.

Mieux qu'aucun maître inscrit au livre de maîtrise, Qu'il ait nom /?uyz, Arphé, Ximeniz, Becerril, J'ai serti le rubis, la perle et le béryl, Tordu l'anse d'un vase et martelé sa frise. Dans l'argent, sur l'émail où le paillon s'irise. J'ai peint et j'ai sculpté, mettant Tâme en péril. Au lieu du Christ en croix ou du Saint sur le gril, 0 honte ! Bacchus ivre ou Dauaé surprise

(Heredia, Le vieil orfèvre) ;

M. J. Lemaître a fait sur ces deux strofes dans ses « Contemporains », II, 58, des remarques qui ne sont ni très exactes ni très précises, mais au fond il a entrevu le fénomène et senti l'effet produit.

L'r peut exprimer aussi une sorte de grondement aigu, un grondement qui ressemble à des cris :

Le perfide triomphe et se rit de ma rage

(Racine, Andromaque),

paroles d'Hermione au moment où Pyrrhus est à l'autel épousant Andromaque; c'est un grondement commençant en notes aiguës.

Mais le plus souvent le grondement est sourd, et dans ce cas Tr s'appuie sur des voyelles éclatantes comme dans grogner, grommeler^ et surtout sur des voyelles sombres comme dans gronder, ronron^ rauque, ronfler, bourdon, ou du moins les r ainsi placés sont plus nombreux que ceux qui s'appuient sur des voyelles claires et ils donnent la note générale :

d'éclairs et de tonnerres

Déjà grondant dans l'ombre à l'heure où nous parlons

(Hugo, Burgraves, I, 7).

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