‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son armonieChapitre 92 sur 135 · RIMES TROP RICHES · texte numérisé non relu

RIMES TROP RICHES

Sans doute ces vers assonent entre eux ; mais leur assonance est choquante au milieu des rimes, tandis que celle de deux voyelles finales ne l'est nullement. Dans l'exemple suivant il n'i a pas même assonance :

Ces arbres, ces rochers, ces astres, cette mer; Et toute notre vie était un seul Siimer

(Lamartine, Novissima verba).

7«> Nous avons indiqué tout à Teure que dans nombre de cas la rime suffisante est préférable à la rime riche. 11 faut ajouter que dans aucun cas la rime ne doit être trop riche. 11 est rare que les éléments omofones puissent dépasser deux sillabes sans que l'auteur ait l'air de jouer sur les mots, ce qui ôte a la poésie toute valeur artistique. L'art peut être gai, il ne doit pas cesser d'être sérieux et grave. Nous ne voulons pas parler ici d'exemples comme les suivants qui ne sont pour la plupart que des plaisanteries :

Tous les soldais qu'Argant tua

Ne valaient pas Gargantua. . .

Dans la bataille, Bradamante

Ne frappait pas d'un bras d'amante. . .

On voit à l'hôpital maint prodigue alité Qui pleure amèrement sa prodigalité. . .

La croissante cherté de ces locaux motive Notre départ prochain par la locomotive. . . Au fauteuil de Delille on place Campenon. Atil assez d'esprit pour qu'on Vy campe ? — Non.

Nous songeons à des exemples sérieux , mais où les éléments omofones, fussent-ils monosillabiques, fournissent une répétition qui semble prêter au jeu de mots, comme la répétion maleureuse de la sillabe pai dans ce vers de Racine :

Hélas ! si cette paix, dont vous vous repaissez Couvroit contre vos jours quelques pièges dressés

[Britannicus, V, I).

A la rime l'effet est encore plus sensible et plus choquant que dans un même vers :

D'un portrait de Van Djck ; puis sur le fin tapis Agacer en jouant ses petits pieds tapis A l'ombre du jupon

(Th. Gautier, Elégies).

Assis sur ces rochers déserts^ Je suis dans le vague des airs Le char de la nuit qui s'avance

(Lamartine, Le soir).

Si son ordre au palais vous a fait retenir^ C'est peut-être à dessein de vous entretenir

(Racine, Britannicus, IV, 1).

Heur et malheur ! On vit ces deux hommes s'étreindre Si fort que l'un et l'autre ils faillirent s'éteindre

(Musset, don Paez).

Qui le saura? — Pour moi, j'estime qu'une tombe Est un asile sûr où l'espérance tombe

(Id., ibid.).

Oui, c'est fini; Tenfant a bu la coupe sombre ; Sa débile raison s'évanouit et sombre

(Hugo, La pitié suprême).

Un ouvrier d'Egine a sculpté sur la plinthe Europe, dont un dieu n'écoute pas la plainte

(Hugo, Rouet d' Omphale).

8° Reste la question complexe de la variété des rimes. Elle comprend deux points essentiels : Talternance des rimes masculines et féminines et la non assonance des rimes successives. Au moyen âge on ne voyait aucun inconvénient à faire des poésies tout entières en rimes masculines ou féminines, et l'on cultivait la laisse monorime où la répétition de la même assonance n'était limitée que par l'épuisement du vocabulaire. On reconnut au bout d'un certain temps qu'il résultait de ces deux pratiques une monotonie désagréable et peu artistique. L'art vit de variété aussi bien que de renouvellement. Aussi depuis le XVP siècle les poètes soigneux ont évité scrupuleu-

l'alternance des rimes 301

sèment la succession des rimes du même sexe et des rimes assonant entre elles. On ne saurait trop louer ceux qui ont introduit dans notre poésie cette observance délicate, et par contre on ne saurait trop blâmer ceux denos modernes décadents qui i ont renoncé^ constituant le asard seul arbitre de la succession des rimes. C'est un retour non pas à Tenfance de l'art, mais à l'absence d'art, et cbez la plupart de ceux qui s'en sont rendus coupables ce n'est pas l'indication d'une téorie réfléchie et arrêtée, ni d'une recherche, maleureuse peut-être, mais louable, ce n'est qu'une marque d'impuissance.

Pourtant on ne peut pas trancher ainsi la question en quelques mots. Nous ne saurions trop nous élever contre ceux qui disent : voici la règle ; tout ce qui s'en écarte est mauvais. L'art ne comporte pas de dogmes. Avant de se conformer à une règle il faut l'examiner et en peser soigneusement la valeur. Celle de l'alternance des rimes masculines et féminines était excellente à l'origine, elle est absurde aujourdui. Les poètes qui n'i ont pas obéi ont eu raison puisqu'elle est mauvaise, mais ils ont eu le grand tort d'i substituer le asard qui n'est pas un principe artistique. Cette règle était fondée sur la prononciation, comme il convient ; mais notre poésie a évolué et surtout notre langue a changé . La règle devait évoluer en même temps que la prononciation dont elle était l'interprète. Sont réputées rimes féminines toutes les finales terminées par un e muet et masculines toutes les autres. Cette difiérence était très réelle et très nette à l'époque où l'on prononçait tous les e à la fin des mots. Aujourdui on n'en prononce plus aucun à la pause ; ils ont disparu par évolution fonétique. En sorte qu'il n'i a plus la moindre différence sensible poup la finale entre bagarre et asard, entre un dé et une idée. Comme le disait déjà l'abbé d'Olivet au XYIIP siècle: a Nous écrivons David et avidcj un bal et une balle, un pic et une pique^ le sommeil et il sommeille, mortel et mortelle, un froc ei\\ croque, etc. Jamais un aveugle de naissance ne soupçonnerait qu'il y ait une orthograplje différente pour ces dernières sj'llabes, dont la désinence est absolument la même ».

La distinction établie par la règle n'existant plus aujour-

dui, cette règle est sans valeur. Mais l'évolution fonétique n'a-t-elle pas substitué une autre difîérence à celle-là? Est-ce que toutes les finales sont aujourdui masculines ? En aucune façon . La rime il chante était considérée comme féminine parce qu'elle se terminait par un e comme la plupart des mots féminins ; or la plupart des mots terminés par un e muet finissent dans la prononciation, après la chute totale de cet e, par une consonne. Ce sont là aujourdui les vraies rimes féminines, et tousles mots dont la prononciation se termine par une voyelle sont des rimes masculines. Le sentiment de cette distinction est très net chez le peuple qui dit couramment Vair est fraîche^ une centime, la moustique, la sulfate^ une légume, parce que les mots aiV, centime, moustique, sulfate, légume se terminent par une consonne; tandis qu'il fait masculins des mots tels que entrée, comme le prouve entre autres choses l'ortografe entrer du cirque. Il en résulte que si je dis :

J'aime mieux i croire Que d'i aller voir,

je fais deux vers de cinq sillabes qui riment richement, en rimes féminines. Il en résulte qu'une pièce comme celle-ci de Verlaine [Romances sans paroles), est rimée :

C'est le chien de Jean de Nivelle Qui mord sous l'œil même du guet Le chat de la mère Michel ; François-les-bas-bleus s'en égaie.

La lune à l'écrivain public Dispense sa lumière obscure Où Médor avec Angélique Verdissent sur le pauvre mur...

toute la pièce est ainsi ; ce sont d'excellentes rimes; il i en a quelques-unes dans le reste du morceau qui sont mauvaises par la faute du poète, mais cela n'ôte rien au principe. Seulement l'alternance des rimes masculines et féminines que le poète a cru fonder sur l'ortografe n'a rien de réel. En fait il i a alternance dans la première strofe, non pas que les rimes féminines soient la première et la quatrième, mais la

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