‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son harmonieChapitre 10 sur 115 · I.E P.E.IF.T · texte numérisé non relu

I.E P.E.IF.T

sible. Mais sui- quoi s'apjjlique ti'tle attention? Essentielle ment sur ce qui suit. Ce qui importe n'est pas (( J'ai », car Thémistocle pourrait dire par exemple : « J'ai tous mes biens à labri ». Ce « J'ai », c'est le coup de poing- qu'emploient certains orateurs pour forcer leur auditoire à les écouter, et l'attention ainsi mise en éveil se soutient tant qu'elle trouve une matière dig-ne d'elle, c'est-à-dire ici tant ([ue dure 1 énumération des ressources sur lesquelles tous les Grecs peuvent compter :

. . . J"ai j nos quatre cents galères. L'onde, l'ombre, l'écueil, le vent et nos colères.

Dans l'exemple de Napoléon II :

C'est votre vieille j.;arcle 1 au loin ( jonchant la plaine,

la mesure lente « au loin » donne le temps d'envisager une immense étendue de terrain, et surtout de se demander ce que la vieille garde fait au loin ; l'attention reste soutenue tant que durent les mots ([ui donnent la réponse à cette question.

Dans les trois vers de Pompée, p. 27, il importe peu que Cornélie soit <( veuve », même deux fois, mais ce qui frappe, c'est qu'elle l'est « du jeune Crasse », c'est qu'elle l'est « de Pompée », c'est qu'elle est fille « de Scipion ». Seule, au troisième vers, la mesure lente « Romaine » g-arde pour ellemême toute l'attention qu'elle suscite, attention qui avait déjà été préparée parce que le vers précédent avait fini avant (jue la phrase fût terminée. La pause qui suit ce vers détache la fin de la proposition et la met en évidence. Il y a quelque chose d'analogue dans l'exemple du Détroit de VEuripc : la phrase, à peine commencée et annoncée à g-rand fracas par le mot « J'ai », se heurte à la coupe fixe du milieu du vers ; c'est un obstacle qui l'arrête ou la fait hésiter et qu'elle doit franchir avant de poursuivre sa marche régulière. Dans les deux cas il y a enjambement ou rejet.

DKFINÎTIONS 35

Le rejet est un effet de contraste produit par le fait que la phrase syntaxique ne cadre pas avec le mètre. Il y a discordance entre les deux. Quand le mètre est fini, la phrase ne l'est pas et déborde en partie sur le mètre suivant ; ou bien la phrase est terminée avant que le mètre le soit, et alors une nouvelle phrase commence avec la fin d un mètre pour se dérouler dans le suivant.

Dans le premier cas on dit qu'il y a rejet, dans le second qu'il y a contre-rejet.

Certains ont essayé d'établir des distinctions subtiles entre le rejet et l'enjambement. En réalité c'est une seule et même chose ; il y a rejet lorsqu une partie de la phrase grammaticale est rejetée sur le vers suivant, et 1 on peut dire dans le même cas qu'il y a enjambement parce que la phrase grammaticale enjambe sur le vers suivant.

Qu'est-ce qui résulte de cette discordance entre la syntaxe et le mètre au point de vue de la diction ? Doit-on dire la proposition d'un trait, comme font la plupart de nos acteurs, jusqu'à ce qu'elle soit terminée? Jamais. G est par une véritable aberration qu'on enseigne aux comédiens à dire les vers comme de la prose; le maître de philosophie de M. Jourdain savait déjà que les vers ne sont pas de la prose, et l'on n'aurait pas dû laisser perdre son enseignement. Quand il y a conflit entre le mètre et la syntaxe, c'est toujours le mètre qui l'emporte, et la phrase doit se plier à ses exigences. Tout vers, sans aucune exception possible, est suivi d'une pause plus ou moins longue. Si le sens finit avec le vers, on laisse tomber la voix avec la dernière syllabe :

Tout à coup la nuit vint et lajune apparut.

Si l'on maintient la voix haute et intense sur la dernière syllabe, on suscite ainsi l'attente de l'auditeur qui comprend que la phrase n'est pas finie. La pause qui vient après, et qu'il n'y a pas à craindre de prolonger, rend cette attente plus pressante ; aussi les mots qui suivent et sur lesquels cette attente se repose, ont le maximum de relief :

l38 t\: RKIET

Tout à coup la nuil vint el la lune apparut ||

Sanglante.

(Hugo, Les châtiments).

La voix, qui était haute avant la pause, devient plus grave pour le rejet.

En résumé il y a donc contraste entre le mètre et la syntaxe, contraste entre cette fin de vers qui est haute et les autres qui sont basses, contraste entre l'intonation (hauteur musicale de la voix) de la fin de vers et celle du commencement du vers suivant. Au surplus ces efîets de pause et de diction ne sont pas étrangers à la prose : o Ayant terrassé son adversaire, il Tétouffa de ses mains vigoureuses, puis il se releva ». Chute de la voix avec « leleva » ; mais si le texte donne : «. puis il se releva... souriant », la voix restera haute sur (( releva », et se suspendra un instant pour reprendre plus g'rave avec « souriant ". Mais TefTet sera toujours plus considérable en vers parce qu'il y a en outre le contraste entre le mètre et la syntaxe.

La Harpe, digne précurseur de nos critiques modernes qui ont enseigné aux acteurs à éviter de laisser sentir les fins de vers, prétendait que nos vers ne peuvent pas enjamber parce qu'ils riment. Au contraire ; la rime marque la fin du vers, et plus cette fin sera marquée, plus le rejet sera possible et sensible. La Harpe ne pouvait pas prévoir tout le parti que 1 on tirerait au xix*^ siècle de l'enjambement, mais il aurait pu savoir que chez les Grecs et les Latins on n'avait pu enjamber que parce que les fins de vers étaient toujours très nettes, et il aurait dii sentir les rejets si artistiques que l'on rencontre chez nos poètes du xv!!*" siècle. En voici quelquesuns :

Mais tout n'est pas détruit, et vous en laissez vivre Un... ^'oire tils, seigneur, me détend de poursuivre

(Racine. Phèdre .

Voici en quels termes la vache se plaint, dans Lliomme et

REJKTS Di: XVll* SII-.CLf: 37

in. couleuvre, de la méchanceté et de 1 ingratitude de l'homme :

Enlin me voilà vieille; il me laisse en un coin Sans herbe : s'il vouloil encor me laisser paître ! Mais je suis attachée; et si j'eusse eu pour maître Hn serpent, eût-il su jamais pousser si loin LincfraliUide? Adieu : j ai dit (;e que je pense

(La FoNTAiNii, X, -2).

Mais après certain temps soutirez qu on vous propose l^ n époux beau, bien fait, jeune et tout autre chose Que le défunt. Ah ! dit-elle aussitôt, Un cloître est l'époux qu'il me faut.

(Id., VI, -21).

Morne il m'est arri\é quelquefois de manger Le berger

(Id., VII, t).

La femme est toujours femme, et ne sera jamais Que femme, tant qu'entier le monde durera

(MoLiîiRii, Le dépit nmoureux).

Au XIX'" siècle les exemples sont extrêmement nombreux. Quelques-uns nous sufïîront :

Devant cette impassible et morne chevauchée, L âme tremble et se sent des spectres approchée, Comme si l'on voyait la halte des marcheurs Mystérieux que l'aube ellace en ses blancheurs

(Hugo, Lviradnus).

lit nous ne savons plus ce que nous avons l'ail /Je notre àme, l'ayant derrière nous laissée Au hasard.

(In., Toute la lyre).

Le crédit mobilier est une bonne affaire Pour les banques.

Id., Années funestes)

Un (les enfants revint apportant un pavé Pesant, mais pour le mal aisément soulevé

(lu.. Le crupuud).

Les balles sacharnaient, et son puissant dédain Souriail ; il levait son sabre nu... — Soudain

I lu. , Jean Chouan.

Comme ils parlaient, la nue éclatante et profonde S'enlr ouvrit, et Ion vit se dresser sur le monde

(Id., Napoléon II).

C'est le sceau de TÉlat. — Oui, le grand sceau de cire Bouffe.

(Id., Marion de Lornie,.

Il nest pas hors de propos de rappeler qu'ici le mot « rouge » évoque l'idée du sang- qui sera versé par les ordres du cardinal et que la pièce se termine par ce vers :

Regardez tous 1 voilà lliomme rouge qui passe.

Sans le rejet il n'y aurait pas d évocation.

Nous terminerons par un exemple cVIIernani qui a fait couler beaucoup dencre. On a dit que dans ce cas du moins le rejet n'était justifiable par rien, que dans cette pièce qui était en quelque sorte le manifeste du romantisme, ^^ Hugo avait voulu dès le second vers étonner le spectateur, et lui faire comprendre que l'on allait violer toutes les règles, même sans motif, pour le simple plaisir. Voici le début de la pièce avec l'indication des jeux de scène :

On frappe à une petite porte dérobée à droite. Elle écoule. On frappe un second coup.

Serait-ce déjà lui ?

Un nouveau coup.

C'est bien à Tescalier Dérobe.

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