MISE EN RELIEF
Puis il siulcrrompil, et dit à ses disciples : •
— Lazare, notre ami, | dort; \ je vais réveiller.
Eux dirent : — Nous irons, | maître, \ où tu veux aller.
Dort, c'est la parole capitale qui annonce ce qui va arriver : Jésus sait qu'il dort, les autres croient qu'il est mort. Maître ainsi placé et constituant à lui seul une mesure exprime toute l'admiration et toute la foi des disciples. Il a une valeur analogue dans la bouche de Marthe au dernier des trois vers suivants :
Quand Jésus arriva, Marthe vint la première, Et tombant à ses pieds, s'écria tout d'abord :
— Si nous t'avions eu, | maître, \ il ne serait pas mort.
On rencontre le mot mère à une place équivalente, avec la même valeur et la même expression admirative et confiante, dans ce vers de La Fontaine (IV, 22) :
Il a dit ses parents, | mè^ve ! c'est à cette heure...
Trois vers plus loin dans la même pièce de Hugo nous retrouvons le même mot maître en relief :
Puis reprit en pleurant : — Mais il a rendu l'âme.
Tu viens trop tard. Jésus lui dit : Qu'en sais-tu, femme?
Le moissonneur | est seul \ maî|tre de la moisson.
L'idée n'est plus la même, mais l'importance du mot n'est pas moindre et elle a pour effet d'annoncer qu'il va se passer quelque chose d'extraordinaire. Plus loin encore on lit les vers suivants :
Jésus dit : — Déliez cet homme, et qu'il s'en aille. Ceux qui virent cela | cri/|rent en Jésus-Christ,
où le mot crurent doit son importance k ce qu'il marque une
30 l'alexandrin classique
conclusion et oppose la conduite de la foule à celle des prêtres.
Voici pour terminer un passage plus étendu et plus suivi. Après les explications données dans ce chapitre tout commentaire est inutile :
Pauvreté ! Pauvreté ! | cesl loi \ la courtisane.
C'est toi I qui dans ce lit as poussé cet enfant
Que la Grèce eût jeté sur Tautel de Diane.
Regarde; \ — elle a prié | ce soir | en s'endormant...
Prié ! I — • Qui donc, grand Dieu ! | C'est toi \ qu'en cette vie
// faut I qu'à deux genoux elle conjure | et prie;
C'est toi \ qui, chuchotant dans le souffle du vent,
Au milieu des sanglots d'une insomnie | arrière,
Es venue un beau soir murmurer à sa mère :
(( Ta fille est belle | et vierge, \ et tout cela | se vendl »
Pour aller au sabbat, | c'est toi | qui l'as lavée.
Gomme on lave les morts pour les mettre au tombeau;
C'est loi I qui, cette nuit, quand elle est arrivée,
Aux lueurs des éclairs, | courais | sous son manteau !
Hélas! I qui peut savoir | pour quelle destinée.
En lui donnant | du pain, | peut-être \ elle était née?
Pauvre fille ! à quinze ans | ses sens \ dormaient encore; Son nom \ était Marie, et non pas Marion.
(Musset, Rolla).
On trouverait sans peine dans les œuvres de chacun de nos grands poètes quantité de pages qui se prêtent d'un bout à l'autre à une pareille dissection. Mais il ne serait pas moins aisé de recueillir chez les mêmes poètes nombre de vers plus ou moins isolés, dans lesquels apparaissent des mesures de deux ou de quatre syllabes, même de une ou de cinq, sans qu'il soit possible d'y découvrir ni licite d'y chercher la moindre intention de la part de l'auteur. En voici quelques exemples :
Oîi Vénus Astarté, | fi\[\e de l'onde amère
(Id., Ihid.).
tl
Tout moyen d'expression consiste essentiellement en un contraste qui éveille l'attention. Mais il y a deux points que l'on ne doit jamais oublier. C'est d'abord que le poète emploie souvent plusieurs moyens d'expression en même temps pour concourir à un même but. Ainsi on a vu plus haut des elîets produits à la fois par le ralentissement ou l'accélération de l'allure et le vocalisme (p. 16, 21, 22, 23), Ailleurs, comme dans ce passage de V, Hugo (Le Détroit de CEuripe), c'est le ralentissement de la mesure et en même temps la position des mots dans le vers :
Les deux mille vaisseaux qu'on voit à l'horizon
Ne me l'ont pas peur. 1 .rai \ nos quatre cents g-alères,
L'onde, l'ombre, l'écueil, le vent el nos colères.
Le mot « J'ai » constitue une mesure lente, et cela sufïît pour le mettre en évidence, mais ce qui contribue surtout à le faire ressortir c'est qu'il est placé entre la lin dune phrase qui cesse brusquement dans le corps même de l'hémistiche, et la coupe fixe du milieu du vers.
Le second point, qui est d'une importance capitale, c'est que l'attention mise en éveil par les moyens dexpression se porte sur ce qui le mérite. Dans le dernier exemple Thémistocle déclare que les deux mille vaisseaux des Perses ne lui font pas peur; pourquoi? parce qu'il a quelque chose qui le rassure. Le mot par lequel il l'annonce et qui est destiné à faire impression sur les auditeurs, arrive violent, insistant quoique bref, détaché par les deux coupes qui l'entourent, et il excite l'attention avec autant de puissance qu'il est pos- M. Grammont. — Le vers français . 3