RIME ET ENJAMBEMENT
f'n fjua/rièrnc coup.
Vite ouvrons...
La duègne attend llernaiii, (|ui doit venir par lescalier dérobé ; si c'est à la porte du grand escalier que l'on frappe, ce n'est pas lui : elle écoute donc avec attention pour se rendre compte si c'est bien à l'escalier dérobé que Ion frappe ; elle est un peu surprise, car elle n attendait pas le visiteur si tôt : mais au troisième couj) elle est bien certaine que c'est à 1 escalier dérobé, et elle s'empresse d'aller ouvrir, pendant que l'on frappe un quatrième coup. Le mot « dérobé » a donc ici une importance capitale et mérite bien le relief que lui donne sa position en rejet. V. Hugo était trop artiste pour sacrifier la facture d'un vers à des questions de polémique, et dès l'époque d'Hernani il était trop maître de son art pour ne pas donner à son vers la forme qu'il jugeait la plus propre à rendre les nuances de son idée.
Loin que la rime nuise à ces enjambements, elle leur fournit un appui qui n'est pas à dédaigner. Les romantiques l'ont si bien compris que c'est le jour où ils se donnèrent pleine liberté pour l'emploi de l'enjambement, qu'ils éprouvèrent le besoin de renforcer leurs rimes et réclamèrent la rime riche '.
Puisque la pause qui suit le vers contribue à mettre en relief le rejet en le détachant de ce qui précède, il va de soi que si la syntaxe comporte k cette place une coupure qui facilite la pause, l'effet de ce dernier n'en est nullement alfaibli.
1. (l'est ce que n"oiit pas vu les décMclents. E. Raynaud écrivait dans Le décadent du l"^'-!") janvier 1888 : « Les sectaires de la rime riclie oui été dans la nécessité d'à huser des rejets et de lenjambement afin qu'elle se fit moins sentir. Aussi voyez cette anomalie ; les mêmes gens qui ont tout fait pour rendre la rime distinguée ont également tout fait pour qu'on ne la distinguât point n. Au surplus il est très clair pour qui connaît bien 1 école décadente et les autres écoles analogues, que la principale raison qui a fait éprouver à leurs adeptes un besoin si impérieux de renoncer à la versification de leurs devanciers, c'est que, faute d'une culture littéraire sutlisante, ils n'en saisissaient ni les nuances, ni les effets, ni la variété, et qu'en un mot ils ne la comprenaient pas.
iO LE REJET
En voici quelques cas :
D'un érable noueux il va fendre sa tête. Lorsque le lils cVEgée, invincible, sanglant, L'aperçoit, à l'autel prend un chêne brùlanl, Sur sa croupe indomptée, avec un cri terrible. S'élance, va saisir sa chevelure horrible. L'entraîne, et quand sa bouche, ouverte avec etl'ort, Crie, il y plonge ensemble et la llamme et la mort
(CnÉMER, L'aveugle).
Et j'ai tout bonnement couru dans les offices Chercher la boîte au poivre ; et lui, pendant cela. Est disparu.
(Racine, Les plaideurs).
L'astre baisse, — il s'arrête au sommet des montaenes, Jette un dernier regard aux cimes des forêts, Et meurt. — Les nuits d'hiver suivent les soirs de [)rès
(Musset, Le saule).
Zini-Zizimi, soudan d'Egypte, commandeur Des croyants, padischah qui dépasse en g-randeur Le César d'Allemagne et le sultan d'Asie, Maître que la splendeur énorme rassasie. Svnc/e.
(Hugo, Zini-Zizimi).
Mais il vieillit enfin, et, lorsque vient la mort, L'âme, vers la lumière éclatante et dorée. S'envole, de ce monstre horrible délivrée
(Id,, Contemplations).
Quand il n y a pas de coupure syntaxique avant le rejet, la meilleure diction consiste d'ordinaire à prendre pour le rejet un ton plus ^rave que pour le dernier mot du vers précédent. Lorsqu'il y a une coupure, comme elle est précédée le ])lus souvent d'une proposition incidente ou parenthétique qui
l'intonation des rejets il
demande un ton plus grave que la movenne. le rejet appelle g-énéralement une élévation de la voix. Un rejet ne peut pas être dit correctement sans un changement notable de hauteur; mais en somme il importe assez peu que la modification ait lieu dans un sens ou dans l'autre. Dans les calculs que nous avons faits à ce point de vue sur des exemples variés, voici quelques-uns des cas les plus frappants que nous avons notés :
...et la lune ;ip — pa — rut ;| San — glaute
.sr./::
fa:: /.î
/■é> réC
c'est-à-dire que la voix, qui était h fa C sur la syllabe tonique du mot « lune ». baisse dun demi-ton sur l'atone qui vient ai)rt's. mais reg-agne aussitôt ce demi-ton sur l'atone suivante pour arriver à son maximum de hauteur sur la tonique « -rut ». La montée se fait sans secousses, par prog-ressions régulières de un demi-ton ou un ton. Après « apparut ». pause de la fin du vers, pendant laquelle la voix baisse pour attaquer le rejet une quarte plus bas. en r<?>. Dans daufres lectures, la voix n'était montée qu'à /'a? sur " -rut » et n'était retombée qu à mi sur (' Sanglante » ; l'efTet est du même ordre, mais beaucoup plus faible.
Dans l'exemple de Racine :
...et vous eu laissez vivre !| Un...
la contexture de Ihémisticlie. ({ui n'a pas d'accent net dans l'intérieur, permet une montée plus considérable et presque continue depuis «et » en i/^Jjusqu à << vivre » (jui commence en sol et continue à monter jusqu'à /« en passant par tous les intermédiaires. D'autre part le monosyllabisme du rejet facilite une
baisse de la voix beaucoup plus sensible : en fait nous avons trouvé le début de « Un » en la de 1 octave au-dessous, note siu- laquelle la voyelle ne s'arrête pas ; elle monte rapidement jusquà /Y'^pour rebaisser d'un ton et finir sur ut^. Cettechute d une octave produit un etTet d'une puissance énorme. Des lectures plus modérées n'ont accusé qu une baisse dune quinte: c'est déjà un changement d'intonation très frappant. Dans l'exemple de Chénier :
...et quand sa bouche, ouverte avec elFoi'l, Ij Crie...
« ellbrt )K appartenant à une proposition parenthétique, c'està-dire grave par nature, ne monte que jusquà fat, et, au lieu de baisser ensuite, la voix prend la pause pour point d appui afin de monter plus haut et d attaquer sur soli^ le mot « Crie », (jui l'entraîne jusqu à lu %. En somme un écart d une tierce majeure en deux syllabes. La marche est inverse des précédentes, mais n'est pas moins sensible, et l'effet produit est analogue.
Le cas de La Fontaine :
...et si jeusse eu pour maître |j Ln serpent...
est plus complexe, parce que le rejet a trois syllabes, ce qui ne permet guère de les garder sur la même note comme les deux de " Sanglante », et surtout parce que la phrase n'est pas finie avec le rejet, ce qui oblige à relever la voix sur la finale, comme on a déjà pu le remarquer sur la fin de « Crie ». Il va là plusieurs effets à combiner : pour les préparer la syllabe « mai- » finira plus bas qu'elle n'a commencé, et d'autre part la baisse de « Un » sera peu considérable pour permettre à u ser- » de baisser sensiblement atin de ménager un effet de montée sur '< -pent ». Donc « mai-» commence en sol et finit en sol\y ; puis vient la pause et « Un » est attaqué en fat et monte rapidement à sol ; mais « ser- » tombe à mi et « -pent »
REJET A l'hémistiche 43
commence sur /a pour monter juscju'îi si. Dans levers suivant, le rejet a quatre syllabes :
...eùl-il su jamais pousser si loin I/in^ralilude ?...
la phrase est Unie, mais cest linterrogation (|ui demande une montée sur la dernière syllabe. Le vers linit avec « loin " sur niihf ; la première syllabe du rejet ne baisse que jusqu'à /'e, mais la deuxième, comme dans le cas précédent, est plus bas (ré b) ; seulement la troisième prépare lintonation interrog-alive et remonte déjà jusqu'à f;i 7 ; enfin la dernière débute par soliy et va jusqu'à si 7.
Ces exemples suffisent pour indiquer les grands traits de la question, pour en faire entrevoir l'intérêt et pour montrer ([u elle est d une variété presque illimitée.
La césure, on l'a vu plus haut, est devenue à l'époque classique une simple coupe, mais une coupe attendue à une place déterminée, un point de repère fixe comme la fin de vers. N'étant plus qu'une coupe, sans pause, elle n'exige plus une coupure syntaxique très forte, mais elle appelle du moins un fléchissement sensible de la cohésion syntaxique. Elle divise le vers en deux hémistiches et pour que la phrase remplisse exactement le cadre qui lui est fourni par le mètre, il faut qu'elle aussi soit composée de deux groupes syntaxiques dont la séparation coïncide avec le milieu du vers. Si le premier groupe syntaxique déborde sur le second hémistiche, il y a rejet ou enjambement à l'hémistiche, et ce rejet est tout à fait comparable à ceux que nous venons de constater au commencement d'un vers. Gomme eux il a pour effet de mettre en relief le mot ou les mots qui le constituent, et comme eux il comporte un changement d'intonation.
Voici quelques exemples qui fournissent à la fois les deux espèces de rejet et qui montrent bien qu'elles ont une valeur équivalente :
...comme un cèdre au milieu des palmiers Fiècjne, el comme Pathmos | brille entre les Sporades (Hugo, Le travail des captifs \.
Puis tremble, puis expire, el la voix qui chantait S'cteinl comme un oiseau | se pose ; tout se tait
(Id., Evirudnus .
Il fit scier son oncle Achmet entre deux planches De cèdre, afin défaire | honneur à ce vieillard
(In., Sultan Mourad).
Lus en ne tenant compte que de la syntaxe et sans changement d'intonation, ces deux vers n'olFrent aucun sens ; on ne comprend pas quel honneur il peut y avoir à être scié entre deux planches. Mais « honneur » mis en rejet à l'hémistiche explique le rejet du commencement du vers et fait entendre que l'honneur consistait dans l'emploi d'un bois précieux. Bien dit, ce vers produit un merveilleux elfet.
Je veux, tout obéit, la matière intlexible (^ède ; je suis égal | presque au grand Invisible
(Id., Légende des siècles).
Tu t'es fait de ^ alet j brigand, et de bandit Courtisan.
(h)., Torquemada].
Farce qu'un est jaloux | des aulres., et honteux De soi
(Id., Hernani).
A Toulon le lourgon | les quille, le ponton Les prend.
(Id., Les châtiments).
Racine dit dans Les plaideurs, avec un rejet piquant ;
Mais j"aper(,'ois venir madame la comtesse
])e l^inihcsche. l'J le vient pour aU'airc qui presse.
REJET A I.'llÉMISTlCHi; 45
Molière produit exactement le même eifot dans Tartuffe par un rejet à l'hémistiche :
. . . Dites-lui seulement que je vien De la part de monsieur | Tartuffe, pour son bien,
et de même V. Hug'o dans I.ea cJi aliment s :
l"]n ntlaquanl monsieiu- ' Bonaparte, on nie fâche.
Cette question du rejet à Ihémistiche est fort importante, comme on le verra au chapitre suivant, aussi nous paraît-il bon d'y insister et de multiplier les exemples :
Et je nai pu trouver | de place pnur frapper
Racine, Androinaque).
De quel front immolant tout IMlat à ma Mlle. Fioi sans gloire. j"irois | rieillir dans ma famille 1
In.. Iphi(fénie).
. . .Lui dire qu'un cœur n"aime point par autrui. Que vous vous mariez | pour rous, non pas pour lui
tMoi.iKRE, Tartuffe.
Hé bien I vous le voyez, ma mère, si j ai droit: Et vdus pouvez juger | du reste par lexploit
(Id., Tartuffe .
On pourroit bien punir ces paroles infâmes,
Ma mie; et l'on décrète | aussi contre les femmes
Id., Ihid.).
Ce n'est rien seulement qu'une sommation. Un ordre de vider ; d'ici, vous et les vôtres
Id., Ibid.,.
46 l'^- REJKt
El tous font éclater un si puissant courroux Qu'ils semblent tous venger | an pèr'e comme vous
(GoRNEU-LE, Cinna).
\'ous ? Mon Dieu! mêlez-vous | de boire, je vous prie
(BoiEEAi', Siilire III).
\'irent que le Satan [ de pierre souriait
(Hugo, Balherl).
Non. — Voilà notre nuit | de noces commencée
(in., lie ma ni).
Dieu jeune, viens aider ] sa jeunesse. Assoupis
(CuÉMER. Le malade).
La mort derrière lui ] surgit., pendant qu'il chante
(IIiMio, Contemplations).
Mais au lieu de trouver | sa belle., il surprendra Le Destin séduisant | sa fille. A ce spectacle
(La Fontaine, Bagotin).
Et la perruque alors | ruffil et fui crinière
1 IIlgo, diinleinplations).
Princes, votre façon | d'être lâches me gêne
ili).. Eriradnus].
Mais tu ne prendras pas | demain h ri^'lernel
(In., \;ipoléi>n II).
Un ennemi qu'on porte | en terre n'est pas lourd
iId., Le roi s'amuse).
Et vous n'avez rien au | de pins dans cette ville ? Davenant. — Non, milord.
Gromaveel. souriant. — Pas rendu de \isite civile, Par exemple, à certain | Sluart^?
Davenant, atterré, à part. — Coup imprévu !
(Id., Cromwell).
f:FFET l'AB DlSr.ORDANCE 47
Puisque lefïet est dû au désaccord entre le mètre e( la syntaxe, il est évident ([ue plus la cohésion orammaticale sera forte au milieu du vers, plus la discordance sera accusée et plus l'elîet sera sensible. Dans tous les exemples précédemment cités il y aurait ou au moins il pourrait y avoir en prose un accent tonique sur la sixième syllabe. Dans les suivants il n'y en aurait pas, et le changement d'intonation sera d'autant plus considérable, Tellet sera d'autant plus puissant que le mot qui termine le premier hémistiche sera plus faible, plus insig-nitiant, plus vide :
\'oilà longtemps qu'il n'a j lue quelqa un ; il ijàille
(HiGo, L'uicfle ilu cas(/ae).
Mais qu'un traître qui n'est | hardi quii moirenser
Racim;, Milhridate).
El près de vous ce sont | des sols que tous les hommes
MoLiKRE, Tarluffe).
Plus de salaire, el moins | de peine: j'en conviens
I Hugo, Le pape .
Us sont maudits. Quel est | leur crime'! Ils ont aimé
(Id., Conlemplalions).
Je jure de quitter | loul pour le satisfaire
(GHÉ^'IER, LOarislijs .
Que tu me serviras | mieux, étant plus méchant
(Hugo, 7 o rq u e m a da ) .
Qu'on me laisse et qu'Asalph ] sew/ demeure avec moi
[Racine, Esl/ien.
Seigneur, si j'ai trouvé | grâce devant vos yeux
(Id., Ibid.).
LE RKJET
Le char plonge. La mer, de son soupir puissant, l'^mplil le ciel sonore où la pourpre se traîne, Et, plus clair en lazur [ noir de la nuit sereine, Silencieusement s'argente le croissant
(Heredia, Nymphée).
. . .L'usage, il faut que je le dise, \'euf que ce soit d'abord | moi qui l'ouvre et la lise
HiGO, Huij-Blas).
Une reine n'est pas | reine sans la beauté
(lu., EviniJnus).
Sachez que nous n'avons ] rien au-dessus de nous
(1d., QueU/ii'un met le holà).
Car la défunte étoit | hude , et, de bonne foi
(La Fontaine, Baf/otin).
Seigneur, je ne rends point | compte de mes desseins
( R ACiNK , Iph i(/én ie ) .
Toi, mon maître? — Oui, coquin. m"oses-tu méconnoitre? — Je n'en reconnois point | iVaulre qu'Amphitryon
(MoLiKRi:, Amphitryon .
Ces vers ont tous un accent sur la sixième syllabe. Gomment un mot qui n'aurait pas d'accent en prose peul-il en avoir en vers? Par l'efïet du rythme. Le rythme des vers n'est pas le même que celui de la prose, et c'est )e rythme seulement qui peut appeler un accent sur une syllabe où la prose n'en admet pas. C'est ainsi qu'il y a un accent tonique sur la onzième syllabe de ce vers de La Fontaine :
Que vous êtes joli 1 Que vous me sem/;/ec beau ! et de celui-ci de Musset :
Le siècle qui l'a vu s'en est appe/é grand.