CLASSAIENT
Boileau se place notablement plus bas avec 34 vers sur 100; mais il ne faut pas oublier que s'il n'avait pas tant de vers discordants, il figurerait au premier rang avec Racine puisqu'il a comme lui 20 vers sur 100 en triades ou djado-triades.
Quant à Lamartine, il est nettement le dernier, non pas tant parce qu'il ne donne que 33 vers ayant une bonne harmonie (c'est en somme le même chiffre que Boileau), que parce que sur ces 33 vers il n'en a que 14 en triades ou dyadotriades.
Certains s'étonneront peut-être de trouver l'harmonieux Lamartine en si mauvaise place. Nous ne saurions mieux faire que de les renvoyer à l'article qu'a publié sur lui Leçon te de Lisle. Ils y trouveront très nettement exposées les raisons pour lesquelles ce poète perd tant k être examiné de près.
Les statistiques de ce genre peuvent servir à comparer non seulement deux poètes entre eux, mais aussi les diverses œuvres d'un même poète. Ainsi il est très remarquable que les différentes pièces qu'un poète a composées à une même époque fournissent en g-énéral à peu de chose près les mêmes chiffres ; tandis qu'il n'en est pas toujours de même pour deux poèmes dont l'un est postérieur de quinze ou vingt ans à l'autre. La comparaison des 100 premiers vers de L'année terrible avec les 100 premiers d'Aymerillof est très suggestive à cet égard. Si on lit successivement ces deux morceaux on sent bien vite que ce n'est plus le même art : le poète est devenu vieux ; la poésie a baissé, la langue et le rythme ont perdu leur souplesse, mais l'harmonie a augmenté ; l'auteur a sensiblement perfectionné son instrument à ce point de vue qui est malheureusement dans une certaine mesure secondaire. L'étude de l'harmonie par statistiques peut donc fournir un précieux concours pour étudier l'évolution de Tart d'un poète.
LHARMOME DL;S VEKS DK MUIiNS DE DOUZE SYLLABES
Le vers de douze syllabes est depuis le xvii'' siècle le vers français par excellence. Becq de Fouquières a montré lorsqu'il s'est occupé du rythme à quoi il devait son triomphe et sa supériorité. C'est au nombre de ses syllabes, douze, qui est « celui dont les éléments peuvent se grouper suivant le plus grand nombre de combinaisons, chaque groupe étant, avec le nombre total, dans un rapport exact et facile à apprécier... Le nombre de douze est celui que l'oreille analyse le plus aisément puisqu'elle peut le diviser en groupes de deux, de trois, de quatre ou de six sons » (p. 10). L'étude que nous venons de faire sur l'harmonie fait comprendre sans explications, que le raisonnement appliqué au rythme par Becq de Fouquières convient également bien à l'harmonie.
Un vers de douze syllabes isolé est un vers : il a son rythme complet et son harmonie forme un tout. Un vers de dix syllabes isolé n'est un vers que dans certaines conditions. Les vers qui n'ont que huit syllabes ou moins de huit syllabes ne sont des vers qu'à C(mdition de n'être pas isolés. Il va de soi que si l'harmonie au lieu d'appartenir en propre à un vers se répartit sur tout un groupe, elle perd de sa précision, devient beaucoup plus vague. Elle devient en même temps beaucoup moins intéressante ; aussi nous bornerons-nous à donner quelques indications sur Iharmonie des vers de moins de douze syllabes.
Le vers de dix syllabes, le grand vers de l'ancienne poésie française, peut être souvent considéré comme une unité. Dans ce cas son harmonie se ramène à six dyades ou à deux dyades et deux triades réparties dans un ordre que détermine la place de la coupe.
HAUMOMI; Di;S |)li;(;ASVLLABKS 439
Voici quelques exemples coupés après la quatrième syllabe. On notera que le second membre du vers comprend tantôt deux triades, tantôt trois dyades :
Maint chef périt, maint héros expira :
Et sur son roc Proniéthée espéra é ù 11" n à é é è é a
De voir bientôt une fin à sa peine.
C'étoit plaisir d'observer leurs efforts; é è è i à è é é è n
C'étoit pitié de voir tomber les morts. é è I c ê è h" é é à
La Fontaine, \'II, 8).
Rappelons que la syllabe oi se prononçait ?rè à l'époque de La Fontaine ; cela nous dispensera de tout commentaire sur notre notation.
Ajoutons ici trois exemples modernes, devix de Hugo et un de Musset (coupé à 5). On remarquera combien sont inférieurs aux autres en harmonie les vers qui commencent par deux triades et par conséquent ne tiennent pas compte de la coupe :
Que de printemps passés avec leurs fleurs ! é è e" o" a é a è è é
iiO LHARMOME DES PETITS VEKS
Que de feux morts et que de tombes closes 1 é é ô à é é è u^ è ô
Se souvient-on qu"il fut jadis des cœurs? eue" »" i ti aie é
Se souvient-on qu'il fut jadis des roses ? eue" »" ;' (/ ai é ô
Elle m'aimait. Je l'aimais. Nous étions è é è è é è è u é u"
'médiocre).
Deux purs enfants, deux parfums, deux rayons.
(Contemplai io n s )
Jeunes amours, si vile épanouies, é é a II i i é a u i
Vous êtes l'aube et le matin du cœur.
u è è ô é é a e" lï ê
Charmez l'enfant, extases inouïes!
(médiocre).
(médiocre)
Va, quand le soir vient avec la douleur, é o" é a e^ a è a u ë
HABMONIE DES DECASYLLARES
Charmez encor nos âmes éblouies, a é o'^ n n a è é ii i
Jeunes amours si vile évanouies !
[Conlemplalions) .
J'ai dit à mon cœur, à mon faible cœur : é i Si II" è a u" è è è
N'est-ce point assez d'aimer sa maîtresse ? è é e° a é è é a è è
médiocre
Et ne vois-tu pas que changer sans cesse, é é a il a é o" é o" è
C'est perdre en désirs le temps du bonheur? è è o'^ é i ê o" û à è
Il m'a répondu : Ce n'est point assez, i a é u" u ù è e" a é
Ce n'est point assez daimer sa maîtresse ; é è e" a é è c a è è
médiocre
442 l'harmomk des petits vers
Et ne vois-lu pas que changer sans cesse Nous rend doux et chers les plaisirs passés ! Il o" Il c è é è i a é
(Musset, Chanson).
L" harmonie du vers de 8 syllabes est forcément divisée en quatre dyades. En voici quelques jolis exemples :
Tirois qui pour la seule Annette / / 1 u n è a è
Faisoit résonner les accords é è é à é è a à
Dune voix et dune musette a è è é ii é ii c
Capables de toucher les morts, a a é é u é é à
Chantoit un jour le long des bords o" è é" u é u" c à
D'une onde arrosant des prairies (7 11" a à o" é è i
HARMOMI; DES (>CTOSVLI,AHK.S
Dont Zéphyre habitoit les campagnes fleuries. h" é i u i c c II" H è é t
(La Fontaine. X. I I
Un mort .s'en alloil tristement
S'emparer de son dernier oîte; o" a é ê h" è é i
in curé s'en alloil <^aiment e" n c o" a è é o"
Enterrer ce mort au plus vite.
0° è é è n 6 ii i
Id., VII. 11
Ce que le tlot dit aux rivages, è é è ù i 0 ) a
Ce que le vent dit aux vieux monts, ù é è o"" i 6 o »"
Ce que l'astre dit aux nuages, è è a è i n iia
444 r.HAlOIOME DES PETITS VERS
C'est le mot inelFable : Aimons !
è è ô i è a eu"
' Hugo, Conlernjjhitioiu)
Si vous n'avez rien à me dire i 11 ,t é e" a è i
Pourquoi venir auprès de moi ? u a c i n è è a
Pourquoi me faille ce sourire u a é è é c u i
Qui tournerait la tète au roi ?
i II é è a è ô a
Avez-vous vu dans Barcelone a é u ii 0" a è à
Une Andalouse au sein bruni ?
" o" a II ô e" u i
(Id., I/juL
Pâle comme un beau soir dautomne a é à é" ô a ù à
LKs sTitoi'iiKS i:.\ Pirnis vers
C'est ma jiiaîtresse, ma liomie 1 ù a è i' c il lô
La marquera cl'Amaëf^ui.
<■/ a é a a ac i
(Musset, L'andalouse).
Dans les deux derniers exemples cités le dernier vers n'a pas d'harmonie propre. Le fait est très fréquent dans tous les vers de moins de 12 syllabes quand ils sont ii^roupés en strophes, comme c'est ici le cas; ils ne constituent plus alors des unités. Mais on remarquera bien vite que ces strophes sont d'autant plus agréables qu'elles contiennent un plus grand nombre de vers ayant leur harmonie propre.
Le principal charme des strophes en petits vers vient de la variété du rythme, de la rime et des voyelles. C'est pourquoi la suivante est très défectueuse ;
Pour le bal qu on prépare Plus d'une qui se pare Met devant son miroir Le masque noir
(^Musset, Venise);
toutes les rimes sont en -a/- ; il en résulte ime monotonie désagréable.
Pour les vers de moins de 8 syllabes, ils ne vont que par strophes ou par séries; la rime leur suffît. Dilférentes combinaisons sont possibles, aucune nécessaire, pour l'harmonie vocalique. Très agréables sont celles qui recouvrent le rythme. 11 peut y avoir correspondance d'un vers à l'autre; ils forment alors des unités par groupes; le fait est d'ailleurs rare : c'est