I.V' MUET
Quand Te suit la voyelle tonique comme dans prie, pries, prient, il comptait également toujours pour une syllabe en ancien français; il n'est plus jamais prononcé aujourd'hui. Ici l'usag-e des poètes n'a pas suivi la prononciation, si ce n'est quand l'orthographe elle-même s'y est conformée comme dans les imparfaits en -oio, -oies, devenus ais, dans le subjonctif soie, soies devenu sois, dans eaue devenu eau. Les mots dans lesquels Ye continue à être écrit ne peuvent entrer dans l'intérieur d'un vers que si l'e est final et élidé devant une voyelle. Telle est la règle classique ; elle comporte une exception : les imparfaits et les conditionnels en -a/en^ et les deux subjonctifs aien/ et soient peuvent entrer dans l'intérieur d'un vers sans que leur e compte pour une syllabe. Les poètes du siècle dernier ont commencé à étendre cette liberté à toutes les linales de verbes en -aient, -oient, -ient, -uent, -éent, -ouent:
En second lieu nos mœurs qui se croient plus sévères
(Musset).
Les yeux qu'on ferme voient encore
(Sully-Prudhomme).
Rient eu dessous, mettant leurs masques de travers
(Bolchor).
Les mondes fuient pareils à des gniines vannées
(Suixv-Pridhomme).
On ne saurait que les louer de cette g-énéralisation ; il est temps qu'elle devienne complète et qu'on ne rencontre plus dans nos vers d'archaïsmes comme celui-ci :
On dit qu'elle a des gens qui se noi-eni pour elle
i' Musset) .
Ces mêmes imparfaits en -aient placés à la rime constituent une rime masculine ; mais Hugo emploie encore voient : soient
comme rime féminime. En réalité toutes ces rimes sont masculines puisque Ve ne se prononce pas.
Pour les formes en -e, -es la règle classique est impitoyable ; elle n'en accepte aucune dans l'intérieur du vers. Mais il y a bien longtemps que les poètes ont éprouvé le besoin de les admettre conformément à leur prononciation, c'est-à-dire sans compter le. Ronsard disait déjà : « Tvi dois oster la dernière e féminine, tant des vocables singuliers que pluriers qui se Unissent en ee et ées, quand de fortune ils se rencontrent au milieu de ton vers. Exemple du féminin plurier :
Roland avait deux épé-es en main.
Xe sens-tu pas que ces deux épé-es en main ofîencent la délicatesse de Faureille? Et pour ce, tu dois mettre :
Roland avait deux épes en la main
...Autant en est-il des vocables en oue et ne comme roue, joue, nue, venue et mille autres qui doivent recevoir syncope au milieu de ton vers, si tu veux que ton poème soit ensemble doux et savoureux. Pour ce tu metti-as : rou', jou', nu', etc. ». On trouve déjà cette suppression de Ve au xv'' siècle. Aux xvi*^ et XYU*" elle est fréquente :
Toy qui levant la veue trop haute
(BAÏf, 8 syll.).
A veu' d'œil mon teint jaunissoit Et la livrée du capitaine Lassée d'un repos de douze ans
(Régnier).
(Marot, 8 s.).
(Malherbe, 8 s.).
Mantoue, tu ne vois point soupirer la province
(Corneille).
L e MUET
Bon 1 jurer ! ce serment vous //'e-t-il chn^antage ?
(La Fontaine).
lié bien, me plains-je à tort ? me joues-ln pas, Amour?
(La Fontaine).
A la queue de nos cliiens, moi seul avec Drécar
(Molière, Les Fâcheux).
Les Ilots contre les ilôts font un /-e/» «-ménage
(MoLiKKE, Dépit amoureux).
Mais il faut dii-e que les mêmes poètes, sans en excepter Ronsard, comptent cet e pour une syllabe dans d'autres passages. Ils ne saffranchissent de la règ-le que timidement et exceptionnellement :
Mais comme crois. Destinée fatale
(Marot, 10 s.
Ah ! longues nuits d'hiver, de ma me bourrelles
Et par lui la cité de Troie fut brûlée Ne me reproche point qu'oisif j'fl/e vécu
(Ronsard
fRoNSARD
Ronsard
La partie brutale alors veut prendre empire
(Molière, Le dépit amoureux
Anselme, mon mignon, c/v"e-t-elle à toute heure
(Molière, Etourdi).
Dans la première moitié du xix*^ siècle les exemples sont plus rares, mais non moins significatifs:
Pas un qu'avec des pleurs tu n'aies balbutié
(^ Musset, Xamounaj.
M. Grammunt. — Le vers français. 30
Avant que lu n'aies mis la main à ta massue
(Hugo, Feuilles cl automne).
Un vieux pirate grec l'avait troure gentille
(Musset, Namouna).
Que mes joues et mes mains bleuiront comme celles D'un noyé...
(Musset).
Ne m'a-t-il pas jetée sous tes pas comme on trouve
(Lam.\rtine, Jocelyn).
Tout sur terre où nous voilà.
Etait en /•e/?jue-ménag'e
(Banville).
Le crucifix, le bloc, Vépée hors de la gaine
(Leconte de Lisle).
La Baie des Trépassés blanche comme la craie
(Brizeux).
Les poètes décadents ont accentué cette tendance ; nous attendons qu'elle se réalise complètement et que tous les mots de ce genre entrent librement dans le vers à n'importe quelle place.
Enfin quand Ve vient après une consonne soit dans l'intérieur, soit à la lin d un mot, il était encore toujours prononcé et comptait toujours pour une syllabe en ancien français. Aujourd'hui il n est plus prononcé que dans les conditions que nous avons déterminées dans les Mémoires de la Société de Linguistique^ VllI, o3-90. 11 en était déjà de même au xvii^ siècle; cf. Thurot, II, 748. En poésie d'après la règle classique il doit toujours faire syllabe. Ici les poètes se sont montrés plus timides que dans les cas précédents. Pourtant dès le xvi® siècle on voit se manifester une tendance à supprimer l'e muet là où il ne se prononce pas :
Tu t'abuses toi-même, ou tu me porte envie
(Desportes).
Le MLLT 467
La suppression do \s permet de justifier pour les yeux l'élision de le ; eu réalité cette graphie prouve qu'on ne prononçait ni le ni Ys. C'est le même artifice que l'on trouve dans Agrippa d'Aubig-né :
Toi, Seigneur, qui abats, qui blesses, qui guéris. Qui donnes vie et mort, qui lue et qui nourris,
et ailleurs dans le même Desportes :
Jupiter, s'il est vrai que tu lusse" amoureux;
Malherbe a blâmé l'orthographe de ce vers et aussi celle des deux suivants où c'est Ve qui n est pas écrit :
Des charbons imilils et des herbes méchantes...
Des fortes mains à' HercuV veux-je arracher la masse.
Ronsard supprime de même parfois un e muet final :
Fait à houppes de soie, et si bien elV le traite
(Ronsard, Eglocjues).
Mais plus ell nous veut plonger Et plus eir nous fait nager.
(Ronsard, 7 syll.).
Chez les modernes, si on laisse de côté les chansonniers qui sont à part, les exemples sont fort rares, mais il faut reconnaître qu'ils n'ont rien de choquant :
Que tu ne puisse encor sur ton levier terrible
(Musset, La coupe et les lèvres).
Et recouvrant le fer de son hourlet d'écorce
(Lamartine, Jocelyn).
Quelque soit la main qui me serve
(I^AMARTiNE, RecueilleineiUs).
Tu \ emporte, il est vrai ; mais lorsque tu m'abats
(Lamartine, La mort de Jonathas) ;
il était bien facile de dire : Tu l'emportes, c'est vrai... mais le \'ers n'y aurait rien gagné.
Parmi les décadents c'est M. Jean Moréas qui a le plus nettement accusé cette tendance. Seulement il ne paraît pas s'être toujours rendu exactement compte de l'état réel de la langue ; car il lui arrive parfois de supprimer des e qui se sont toujours prononcés et d'en compter que l'on ne prononce pas. 11 est évident que notre poésie doit arriver à brève échéance à ne plus compter que les e qui se prononcent et à négliger ceux qui sont réellement muets. Notre vers ne pourra qu y gagner en sonorité.
Il est à peine besoin de rappeler que pour cette question, comme dans tout le cours de ce livre, nous ne considérons que le français proprement dit et que les prononciations provinciales, comme celle du Midi où l'on prononce vingte-cinq en trois S3'llabes, sont pour nous sans intérêt.
2° La diérèse. — Il s'agit des groupes de deux voyelles dont aucune n'est e et dont la première est /, o«, o, «, c'est-à-dire une voyelle susceptible de devenir semi-voyelle. Doivent-ils être comptés pour deux syllabes ou pour une seule? Historiquement la question est fort complexe ; on en trouvera une esquisse dans notre Petit traité. Les règles classiques (relatées en grande partie chez Quicherat) sont purement empiriques, artificielles, parfois contradictoires et souvent flottantes.
On trouve fréquemment des contradictions pour le même mot chez le même poète :
Le sud, le nord, Vou-est et l'est et Saint-Mathieu A cause du vent d'ouest tout le long de la plage Rome était la tru-ie énorme qui se vautre
(Hugo).
Id.).
(ID.)
LA DIÉRÈSE 469
Les soupiraux infecls et nairés par les Iriiies
{lu.).
De sa vue, hier eiicor, je faisais mon délice
(Coppée).
Or, ce fut hi-er soir, quand elle me parla
(ID.)
Et baisant tout bas son roii-ei
(Musset).
Ne chercherait-on pas le rouet de Marguerite ?
(Id.).
Marqué du fou-el des Furies
(Musset).
J'oserais ramasser le fouet de la satire
Me font rire. Piaillez, mesdames les chou-ettes
(Hugo).
Pas de corbeau goulu, pas de loup, pas de chouette
(Id.).
Oh! laffreux su-icide ! C>h ! si j'avais des ailes
(Musset).
Mon enfant, un suicide. Ah ! songez à votre âme
(Id.).
Sur la terre où tout jette un miasme empoisonneur
i^HuGo).
Mêlé dans leur sépulcre au mi-asme insalubre
(Id.).
L'opi-um, ciel liquide
Th. Gautier, 6 svll.u
D'opium usé
;Id., 4 syll.
C'est le pendant des syllabes « communes » chez les poètes classiques latins, qui leur permettaient d'emploj^er dans le même vers le mot pafreni, par exemple, indifféremment avec la première sjdlabe long-ue ou brève. C'est la marque la plus évidente d'une lang-ue artificielle, et bien cpie ce ne soit en apparence qu une chose sans importance elle peut avoir les conséquences les plus graves et devenir un g'erme de mort pour la poésie qui l'admet. Il n'y a qu'un principe admissible : se conformer a la prononciation de la lang-ue vivante. La poésie de l'ancien fran(,'ais faisait ainsi ; mais la prononciation a notablement changé sur ce point comme sur beaucoup d'autres. La poésie d'aujourd'hui ne peut suivre que la prononciation d'aujourd'hui. On doit compter pour deux syllabes « (les) passions », comme « (nous) passions». On trouvera la prononciation actuelle de ces groupes exposée en détail dans les Mémoires de la Société de Linguistique, VllI, p. 71 et suivantes (article cité plus haut).
On peut noter d'ailleurs sur ce point une tendance des poètes à se conformer à la prononciation à mesure qu'elle évoluait. Le fait le plus caractéristicjue est l'emploi uniquement avec diérèse depuis l'époque classique (grâce surtout à l'influence de Corneille) des groupes dont la première voyelle est / quand ils viennent après une liquide précédée d'une autre consonne :
Vous devri-ez pleurer nos morts
(Sully-Prud'homme).
Le sangli-er lancé comme un rocher qui roule II travaiUait sans plainte, oiivri-er soHtaire Jainie. Philée ainsi parla le quatri-ème
(iD.).
(ID.)
(Id.).
LA SYNÉRÈSE 471
Sous les verts marronniers et les peupli-ers blancs
(Musset).
On peut constater aussi nombre de synérèses réalisées depuis la période de l'ancien français et accueillies par nos poètes : écu-plle en ancien français, mais
Mille petits cailloux volaient vers son éciielle
(Catille Mendès).
di-acre en ancien français, mais
Gomme un diacre à Noël, à côté du curé
(Musset).
Mais à côté de cela combien devons-nous relever de contradictions et l'on peut mêm.e dire de reculs: quotidien dans Augier, mais
Pour g-agner notre pain, tâche quolidi-enne
assiette dans Musset, mais"
De te voir à ce point hors de ton assi-elle
piéton en ancien français, mais
Embaumaient, énervants, et sur \es pi-étons
bruire en ancien français, mais
La chute du moulin bru-il comme autrefois
piano chez Musset, mais
Pareil au pi-ano de valse et de quadrille
(CoppéeI
(Augier).
(Coppée")
(Coppée)
(Coppée).
Ces exemples sont dautant plus mauvais qu'il s'agit de vers familiers.
Il ressort clairement de là que, pour cette question, nos poètes sont actuellement comme le limier qui a perdu la piste et qui court de droite et de g-auche en quête d'un indice qui le remettra sur la bonne voie. Comme la dit Becq de Fouquières, « faute de s'être rendu compte des principes supérieurs de la métrique qu'ils appliquent instinctivement, les poètes ont parfois des audaces irréfléchies qui les jettent en dehors des règ-les les plus certaines, ou au contraire ils hésitent à briser les entraves d'autres règles que rien ne justifie)). Dans les cas de ce genre, c'est au théoricien à leur montrer le vrai chemin.
3^ L'/i ASPIRÉ. — L'/i dit aspiré ne s'aspire pas et même ne se prononce pas du tout, mais détermine une prononciation particulière devant lui: il empêche la liaison d'une consonne et l'élision d'une voyelle. Cet état est flottant aujourd'hui et depuis fort longtemps ^ ; la langue tend à supprimer totalement Y/i aspiré et les effets qu'il produit (voir le détail de la question dans les Mémoires de la Société de linguistique, VIII, p. 86 et suivantes), mais cette évolution, empêchée par les livres et l'enseignement, n'est pas encore terminée. La poésie n'a pas qualité pour devancer la langue parlée. Pourtant certains poètes ont cru pouvoir parfois élider une voyelle devant un h aspiré :
Très mauvais gite hormis qu'en sa valise
(La Fontaine).
1. i< La plus saine et la plus commune opinion est qu'il faut dire et écrire allé sans h... Or est-il que je pose en fait, après le témoignage d'une quantité de personnes irréprochables, auquel je joins encore ma propre observation, que dans tous les livres on n'a point vu alte imprimé ni écrit avec un h » (Vaugelas, 11, 335). Cf. Molière, Dépit amoureux, 975 :
Nous verrons. Mais Lucile... Aile ! son père sort.
lIi aspiré 473
Je meurs au moins sans être haï de vous
(Voltaire).
Des vers de ce g-enre font regretter que ces exemples ne soient pas encore devenvis des modèles.
Quand ces réformes relatives à Ve muet, à la diérèse e?t à 17i aspiré seront délînitivement accomplies nous aurons conservé le beau vers syllabique de Racine et de Hugo, mais avec un compte de syllabes conforme à celui de la lang-ue réellement vivante. Il sera lui-même rendu par là plus vivant et en même temps plus sonore et plus harmonieux. Nous l'avons vu en effet, l'harmonie est d'autant plus g-rande que les éléments qui entrent en jeu pour la constituer sont mieux modulés : l'e muet qui n'existe dans les vers que par une prononciation artificielle, quoique oblig-atoire, ne vaut pas pour la modulation une voyelle plus nette et mieux timbrée.
Voilà donc une première tendance : elle porte sur la langue. La seconde, que nous annoncions tout à l'heure, touche d'une manière beaucoup plus intime à la facture même du vers. Quand notre vers est devenu rythmique tout en restant syllabique il a acquis parla dans une certaine mesure un caractère bizarre. En effet la superposition de ces deux systèmes presque incompatibles produit forcément une sorte de discordance. Dire qu'un vers est syllabique c'est faire entendre qu'il a un nombre de syllabes fixe, avec au besoin un point de repère quelque part (la césure de l'hémistiche) et rien de plus. Un vers rythmique au contraire a un nombre fixe d'accents rythmiques ou de mesures déterminées par eux et un nombre de syllabes quelconque. Or notre vers classique a un nombre de syllabes fixe avec un nombre de mesures qui ne l'est pas obligatoirement. Sans doute le nombre des syllabes de chaque mesure n'est fixe et égal que dans le type relativement rare 3. 3. 3. 3:
Ma fortu I ne va prendre | une fa | ce nouvelle
(Andromaque).
Le plus souvent, il est très variable, mais non pas libre, car le total des syllabes comprises dans un hémistiche ne peut pas être inférieur ni supérieur à six. Hugo et ses successeurs ont fait craquer la cuirasse hémistiche. Ils ont ainsi donné plus de liberté au rythme et plus de variété aux mesures; mais ils ont simplement substitué à la cuirasse étroite de l'hémistiche une cuirasse plus ample, celle du vers. Le total des mesures comprises dans un vers ne peut pas comprendre un nombre de syllabes autre que douze.
Une évolution commencée ne s'arrête que lorsqu'elle est achevée. Tant qu'elle n'a pas atteint son terme, une phase appelle la suivante. Celle qui s'imposait après Hugo consistait à briser cette dernière entrave. Les décadents l'ont tenté avec juste raison :
Et j'aurais voulu voir | son om|bresur la mer Et son visai ge pendant qu'il rêvait | à voix haute Debout à la proue | et hii parler | peut-être, Car le navire | était ancré | près de la cote ; Mais les rochers | me le cachaient | et cette tête Qui dort | sur mes genoux, | lourde et charmante, M'a fait rester j assis | dans l'aube blanche...
(H. DE Régnier, Lhomme et la Sirène).
L'avenue, | comme un lit de fleuve | aux berges plates, Entre des pentes | aux gazons fins | et miroitants, Et jusqu'aux bois, | aux Hgnes là-bas, | des mers lointaines, Entre des arbres, | et des corbeilles | écarlates, L'avenue, | tel un cours de fleuve | intermittent, Roule et roule | les sombres flots | de ses ondes humaines.
(R. DE Souza).
Dans ces deux passages Régnier et Souza comptent encore les syllabes à peu près à la classique, et croient avoir fait œuvre fort originale quand ils ont mis côte à côte des vers qui n'en ont pas exactement le même nombre.
La dilîérence du total des syllabes est en effet peu considé-