REJETS LONGS
Il n'y en aurait pas dans la prose ordinaire. Un mot comme (» pas» dans :
Une reine n'est pas l'eine sans la beauté
a donc un accent rythmique, et il en résulte que ce mot, dont le traitement contraste si fort avec celui qu'il aurait en prose, attire l'attention avec une intensité vraiment extraordinaire sur le rejet qui le suit.
Dans les exemples que nous avons examinés jusqu'à présent le rejet n'est que d'une mesure et souvent il est renforcé encore par le fait que c'est une mesure lente, inférieure à trois syllabes. Mais le rejet peut être plus long et remplir tout un hémistiche ou davantage :
Non, non, je ne veux rien. Je vois que vous voulez Etre à Monsieur Tartuffe.
(Molière, Tartuffe).
Regarde dans ma chambre et dans ma garde-robe Les portraits des Dandins.
(Racine. Les plaideurs).
N'a-t-on point de présent à faire, Point de pourpre à donner : c'est en vain qu'on espère Quelque refuge aux lois; encor leur ministère A-t-il mille longueurs.
(La Fontaine, XI, 7).
Soit que je n'ose encor démentir le pouvoir De ces yeux où j'ai lu si longtemps mon devoir
(Racine, Britannicus).
Mais plus le rejet s'allonge, plus sa force diminue. Le rejet long est plus intéressant et plus fort après le premier hémis-
M. Gmammont. — Le vers frai^çais . 1
tiche qu'après le vers complet, à cause du peu d'importance sémantique du mot qui le précède, soit que ce dernier ait peu de signification par lui-même, soit que sa valeur propre soit affaiblie par le rejet. On a vu au chapitre précédent qu'un bon moyen de mettre un mot en relief consiste à lui faire remplir à lui seul une mesure ayant moins de syllabes que la inoyenne et sur laquelle par suite le rythme oblige à traîner et à insister. Mais si le mot à mettre en relief a trois syllabes ou davantage ou si c'est une locution constituée par un groupe de mots, ce moyen est évidemment inutilisable. C'est alors qu'intervient le rejet long à l'hémistiche; c'est même son principal emploi. Quand Boileau dit dans VArf poétique :
La nature est en nous plus diverse et plus sage; Chaque passion parle | un dilîérent langage,
ce n'est pas le mot « parle » qui est important ; sa mise en relief surprend et serait même choquante, car on n'a pas coutume d'entendre les passions parler. Le mot principal c'est « différent » ; ce qui est intéressant c'est que les passions s'expriment chacune en un langage différent \ mais le mot (( différent » a trois syllabes, et l'expression complète « un différent langage » en a six. Le mot « parle », placé comme il est, ne fait qu'attirer fortement l'attention, qui se porte tout entière sur le rejet; lui-même est etTacé par le rejet et ne garde de sa valeur propre que juste assez pour annoncer la métaphore. Même observation sur les exemples suivants :
Le plus vil artisan eut ses dogmes à soi. Et chaque chrétien | fut \ de différente loi
(Boileau, Satire XII).
A la fin sur quelqu'un de nos vices couverts Le public malin ] jette | un œil inévitable
(Id., Satire XI).
Ce procédé, d'un emploi courant au xvu"^ siècle, est d'ordi-
REJETS DU XVIl" SIÈCLE 51
naire encore un peu gauche chez Boileau; il est souvent plus habile chez ses contemporains :
Je veux croire en aveugle, étant sous votre empire, Tout ce que vous aurez j la honte de me dire
(Molière, Les fâcheux).
Crois-tu qu'un juge n'ait | qu'à faire bonne chère ?
(Racine, Les plaideurs).
Quand ma partie a-t-elle | été réprimandée'?
(Id., IJnd.).
On s'étonne, on la presse; elle dit bonnement Que son hymen se va | conclure au firmament
(La Fontaine, Le fleuve Scamandre).
Comme l'esclave avoit ] plus de sens que la dame
(Id., La matrone cVEphèse).
Et pour moi dont Tâme est | ronde comme un cerceau
(Id., Ragotin).
Un petit homme veuf | d'une petite femme
(Id., Ihid.).
Ce n'est pas « veuf » qui est important pour La Fontaine, mais « d'une petite femme », car c'est avant tout la petitesse qu'il veut faire ressortir dans le portrait de Ragotin,
Qui, dans une petite et proche élection. Petitement possède une petite charge.
Chez V, Hugo le procédé atteint à la virtuosité :
Comme si de ces fleurs ayant toutes une âme, La plus belle s'était | épanouie en femme
(Hugo, Le sacre de la femme).
Et la lumière était ] faite de vérité
(Id., Ihid.).
Mais est-ce qu'on peut être [ offensé par son père ?
(Id., La paternilé).
Puissé-je encor ne pas | me réveiller pendu
(Id., Cromwell).
Donc je suis, c'est un titre à n'en point vouloir d'autres, Fils de pères qui font | choir la tête des vôtres
(Id., Ilernani).
Or ce lion était | gêné par cette ville
(Id., Les lions).
Avec ton dévouement, ta fureur, ta fierté. Et ton courag-e, ils ont | fait de la lâcheté
(Id., L'année terrible).
Et ces êtres n'ayant | presque plus face d'homme
(Id., Contemplations).
Il vit le brin de paille à ses pieds, qui semblait N'avoir pas même été | touché par la fumée
(Id.. Suprématie) .
Sachez qu'on ne doit pas pendre un bon gentilhomme ;
Et qu'il n'est dans ce monde, où tous droits nous sont dus,
Que les vilains qui soient | faits pour être pendus
(Id., Marion de Lorme).
De ces divers types de rejets il n'y a pas lieu de séparer les contre-rejets. On dit qu'il y a rejet quand un élément syntaxique dépasse l'élément rythmique dans lequel il est contenu pour la plus grande partie, et l'on dit qu'il y a contrerejet quand un élément syntaxique commence dans le vers ou dans l'hémistiche qui précède celui où il est contenu pour la plus grande j)artie. Ce dernier aussi peut se produire tant au milieu du vers qu'à la fin, et à peu près avec la même valeur :
... Je médite Sur la terre bénie \ au fond des cieux, maudite Au fond des temples noirs par le fakir sanglant
(Hugo, Toute la li/re).