REJETS A SUSPENSION
Tu le vantes. Tu n'es | que Vemneux de Dieu
(1d., Le satyre).
C'est le destin. Il faut | une proie au trépas
(Id., Orientales).
Alors tremblante, ainsi | que ceux qui font te m,il
(Id., Les pauvres gens).
Sûr. — Sûr de tout hormis | cVavoir demain sa tête
(Id., Cronnvell).
Il reprit : — Enjambez le mur et le fossé, Et restez là ; ce point | est un peu menacé.^ Ce cimetière étant I la clef de la bataille. Gardez-le. — Bien. — Ayez | quelques hottes de paille. — On n'en a point. — Dormez | par terre. — On dormira
(Id., Le cimetière d'Eylau).
Avons-nous, avec ces nombreux exemples, épuisé tous les types de rejet, signalé toutes les nuances délicates dont ils sont susceptibles? Nullement ; mais nous pensons en avoir suffisamment expliqué les principes et le mécanisme, pour que tous lescas particuliers deviennent facilement intelligibles. On comprendra par exemple que dans le passage suivant le rejet à l'hémistiche du mot «surtout » constitue une sorte de repos qui renforce le mot précédent en renvoyant sur lui l'attention :
On parle, on cause, on rit \ surtout ; — - j'aime le rire. Non le rire ironique aux sarcasmes moqueurs. Mais le doux rire honnête.
(Id., Contemplations).
On ne sera pas embarrassé non plus par les rejets à suspension dans lesquels les éléments attendus sont retardés par une proposition incidente :
Il en fait des dieux ; quitte, \ et je l'aime ainsi mieux, A faire des liards ensuite avec ces dieux
(Id., La colère du bronze).
Ce phénomène n'est pas étranger à la prose ; mais le rvthme des vers en double la valeur.
' On ne le peut pas ; mais, \ comme l'on sait son rôle, Qu'on peut ainsi que lui le jouer, si l'on veut Que Ton le représente à sa place, on le peut
(La Fontaine, Bagotin).
Qu'on le livre, ou ma main | va, sans que rien l'arrête, Avecque ce chenet, fendre plus d'une tête
(Id., IJnd.).
Il y a même dans ce genre des rejets à rebondissement, si l'on peut s'exprimer ainsi, où le membre de phrase rejeté est interrompu par une proposition parenthétique qui ravive l'attente et donne lieu en quelque sorte à un nouveau rejet :
. J'ai tant de joie au cœur que maintenant j'ignore Si ce n'est pas heureux — je ris, moi qui pleurais ! — De te perdre un moment pour te ravoir après !
(Hugo, Le roi s'amuse].
LES VERS DE DOUZE SYLLABES AUTRES QUE L ALEXANDRIN CLASSIQUE A QUATRE MESURES.
A. — Levers romantique.
A l'époque classique la coupe du milieu du vers est d'ordinaire encore marquée à la fois par le rythme et par la syntaxe ; le mot qui fournit la sixième syllabe et celui qui fournit la septième n'appartiennent pas au même groupe grammatical. Quand ces deux mots sont étroitement unis par la syntaxe et que la coupe n'est plus marquée que par le rythme, il y a rejet à l'hémistiche ; c'est une des catégories de vers qui ont été étudiées au chapitre précédent. Quand, avec la même cohésion syntaxique, le rythme aussi cesse de marquer la coupe, il n'y a plus de coupe du tout ; c'est le vers romantique.
Le vers classique avait ordinairement trois coupes, qui répartissaient ses douze syllabes en quatre groupes ; le vers romantique, n'ayant plus la coupe du milieu, n'en a en général que deux, et ses syllabes sont groupées en trois mesures. On peut donc, pour éviter les périphrases, désigner ces deux vers de douze syllabes l'un par le nom de télramètre et l'autre par celui de trimètre.
Ce dernier a reçu le nom de vers romantique parce qu'il a été employé surtout par Victor Hugo et depuis lui. Sur son origine, on peut consulter Revue des lariff lies romanes, t. XL VI, p. 5 et suiv.
Le vers romantique n'est pas une transformation du vers classique, sans quoi ce dernier n'aurait pu réapparaître qu'artificiellement à côté de lui. La chrysalide n'existe plus quand elle est devenue papillon. Loin d'être issus l'un de l'autre, ces deux types de vers sont la double postérité de l'ancien alexan-
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drin, auquel ils remontent directement chacun de leur côté. Leur coexistence est donc toute naturelle, et en réalité le vers romantique n'a guère pris place à côté du vers classique que comme vers à effet.
Becq de Fouquières a parfaitement exposé les rapports théoriques de ce mètre avec l'alexandrin classique ordinaire. Ayant d'une part le même nombre de syllabes que le tétramètre et d'autre part une mesure de moins, il est plus rapide approximativement d'un quart que le vers classique et sa durée totale est moindre approximativement d'un quart. On a rarement composé des pièces entières en trimètres romantiques. En somme « le vers romantique, comme le dit Becq de Fouquières, p. 102, n"a pas remplacé le vers classique, il s'est glissé dans ses rangs ; car, ce qu'il ne faut pas oublier, dans les œuvres des poètes modernes, les trois quarts des vers pour le moins sont assujettis aux rythmes classiques ».
L'arrivée d'un trimètre, c'est-à-dire d'un vers d'un autre type, après une série de tétramètres, produit forcément un certain effet, tandis que dans une pièce tout entière en trimètres aucun d'eux ne pourrait être remarqué pour le fait d'être un trimètre.
L'introduction d'un trimètre dans une série de tétramètres constitue un changement de mètre. Tout changement de mètre, produisant un contraste, frappe et éveille l'attention qui se porte aussitôt sur ce mètre nouveau, c'est-à-dire sur les idées qu'il exprime. Ce n'est là qu'un côté de la question : En quoi consiste ce changement de mètre ? en la substitution d'un mètre plus rapide à un mètre plus lent.
Voilà donc deux éléments que nous avons pu déterminer a priori : accroissement de vitesse et éveil de l'attention. Ils vont nous permettre de comprendre tous les efforts produits par l'introduction du rj^thme romantique dans le rythme classique :
1° Nous avons vu plus haut, lorsque nous avons étudié la structure intérieure du vers, que l'emploi d'une mesure plus rapide était propre à exprimer la rapidité ; il est clair qu'il en