‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son harmonieChapitre 20 sur 115 · TRI M ÊTRES DU XVU'" SIÈCLE · texte numérisé non relu

TRI M ÊTRES DU XVU'" SIÈCLE

lecture se justifie par d'excellentes raisons tandis que parfois la lecture en tétramètres fausserait le sens :

L'Archer superbe lit | un pas \ dans les roseaux.

Ce rejet ferait tellement ressortir « un pas » qu'il semblerait que le poète a voulu insister sur ce fait que l'archer n'a pas fait « deux » pas. Ce serait un contresens. Dans le vers :

Puis à pas lents, musique | en ^elte, sans fureur,

cette décomposition d'une expression toute faite et la mise en relief du mot a en tête » sug'gérerait par antithèse l'idée triviale d'une position contraire.

Y a-t-il des trimètres avant les poètes romantiques ? Certainement; en voici deux de d'Aubig-né :

Traîner les pieds, | mener les bras, | hocher la teste

[Les tragiques).

Jamais le bien, | jamais rançon, | jamais la vie

( Vengeances).

En voici un de Corneille, dans Suréna :

Toujours aimer, | toujours souffrir, | toujours mourir.

Plus haut, p. 63, on en a vu un de La Fontaine; en voici deux autres :

Que de portes ! | quel bruit de clefs ! | quel tintamarre !

(Le Florentin).

Maudit château ! | maudit amour ! | maudit voyage !

[Ragotin).

Mais au xvii'' siècle ils sont à peu près exclus des genres nobles. Racine en a peut-être quelques-uns dans Les plaideurs, c'est-à-dire dans sa comédie ; mais il n'en a sûrement aucun

dans ses trag-édies. Ceux que certains ont cru y reconnaître ne résistent pas à un examen attentif. Ce sont tous des tétramètres à césure faible, ayant pour etîet de mettre en relief les premiers mots du second hémistiche ou le second hémistiche tout entier, comme ceux que nous avons cités aux p. 28, 45, i-7, 48 .Dans son livre sur L'évolution du vers français au XVII'^ siècle, M. Souriau a essayé de démontrer qu'il y a des trimètres dans les tragédies de Racine, mais il n'y a nullement réussi. Les lectures qu'il propose n'ont pour effet que de supprimer toutes les nuances. Même levers du rôle de Monime qu'il cite avec les commentaires si caractéristiques de Brossette et de Du Bos, vient à l'encontre de sa thèse. Racine, rapporte Du Bos, avait appris à la Champmeslé « à baisser la voix en prononçant les vers suivants, et cela encore plus qu« le sens ne semble le demander :

Si le sort ne m'eût donnée à vous.

Mon bonheur dépendoit de l'avoir pour époux. Avant que votre amour m'eût envoyé ce gage, Nous nous aimions,

afin qu'elle pût prendre facilement un ton à l'octave au-dessus de celui sur lequel elle avait dit ces paroles :

Nous nous aimions,

pour prononcer à l'octave :

Seigneur, vous changez de visage.

Ce port de voix extraordinaire dans la déclamation étoit excellent pour marquer le désordre d'esprit où Monime doit être dans l'instant qu'elle aperçoit que sa facilité à croire Mithridate, qui ne cherchoit qu'à tirer son secret, vient de jeter elle et son amant dans un péril extrême ». M. Souriau ajoute (p. 440) : « On remarquera que dans ce passage l'hémistiche disparaît à cause de cet artifice de diction». En aucune manière; il n'y a pas d'arrêt après (( nous nous aimions », il y a

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seulement un brusque changement de ton. Ce mot « Seij^neur » vient comme un cri couper et interrompre son récit jusque là paisible, et s'il y a un léger repos, une légère suspension de la voix dans ce vers, c'est après ce mot « Seigneur », c'est-àdire à la coupe de l'hémistiche. En prononçant les mots (( nous nous aimions» elle remarque dans la physionomie de Mithridate un mouvement subit qui lui arrache instantanément et comme malgré elle ce cri « Seigneur», et c'est en poussant ce cri, quelle comprend la ruse dont elle a été dupe et embrasse les conséquences de sa crédulité ; d'où l'arrêt, extrêmement court d'ailleurs, qui peut séparer ce mot « Seigneur » des suivants.

Chez les contemporains et surtout chez les successeurs de V. Hugo les trimètres ne sont pas rares; mais aucun n'a su manier cet instrument avec autant de virtuosité. Leurs trimètres sont rarement justifiables par le sens, et trop souvent ils ne peuvent être considérés que comme des négligences, voire comme de simples vers faux. En voici quelques exemples :

Respecte, ô Voyageur, si tu crains ma colère, Cal humble toit | de joncs tressés | et de glaïeul

(Heredia, Hor forum deus).

Cet andalou | de race arabe, | et mal dompté, Qui mâche en se cabrant son mors ensanglanté

(Id., Les conquérants de Vor).

Et le beau carnassier qui ne va que par couples Et qui I par dessus tous les félins | est cité

(Id., IJnd.).

J'ai forcé ce ragot; je t'en offre la hure ! — Ruyz dit, et tend le chef livide et hérissé Qu'il tient empoigné par l'horrible chevelure

(Id., La revanche de Diego Laynez) ;

on ne sait comment couper ce dernier vers. Le suivant n'est pas meilleur :

En Tan mil et cinq cent vingt-quatre, avec cent hommes

(Id., Les conquérants de Vor).

Le premier vers de Cromicell est peut-être pire :

Demain, vingt-cinq juin mil six cent cinquante sept.

Ces derniers exemples, à proprement parler, ne sont pas des vers. Il ne sufïit pas pour faire un vers d'aligner douze syllabes l'une après l'autre; il faut que ces douze syllabes soient rythmées et même que le rythme soit net. Ces vers n'ont pas de rythme.

Mais il n'est nullement nécessaire pour qu'un trimètre soit bon qu'il soit construit exactement comme ceux que nous avons cités. Le trimètre romantique n'est qu'une étape dans l'évolution de l'alexandrin classique. V. Hugo s'est astreint à y conserver toujours une séparation de mots après la sixième syllabe, et à ne pas mettre devant cette séparation un mot essentiellement atone, comme un article, ou surtout un e posttonique. D'autres poètes ont renoncé à ces observances, qui n'étaient qu'un reste et un rappel d'une phase antérieure. Voici cinq exemples qui sont aussi bien rythmés que n'importe lesquels de V. Hugo :

Sur les murailles, | sur les arbres, | sur les toits

(Leconte de Lisle).

Serait-ce point | quelque jugement | sans merci?

(ID.)

C'est maintenant | que j'aime mieux, | que j'aime bien !

(E. Rostand, Cyrano).

Que tous ceux | qui veulent mourir | lèvent le doigt

(lD.,//j/ty.).

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