LES DURÉES
que la précédente, comme on le voit au deuxième vers (!'"'' et 4" mesures), au troisième (S*^ mesure), au quatrième (4^ mesure). 11 n'est pas rare, dans les mesures à plusieurs syllabes, que la hauteur ondule, aussi bien que la durée, mais toutes deux indépendamment. Les deux mouvements sont parallèles dans la première mesure du troisième vers, mais ils diversrent dans la troisième mesure du même vers. On remarquera que dans les quatre mesures à 3 syllabes du cinquième vers, qui toutes présentent un accroissement parallèle de la durée et de l'intensité, il y a fléchissement de la hauteur avec la syllabe du milieu ; mais il faut se garder d'y voir la règle des mesures à trois syllabes ; elle est démentie par les deux mesures qui constituent le second hémistiche du vers précédent. En somme, la hauteur, la durée et l'intensité ne sont pas forcément liées l'une à l'autre aux temps forts, et sont très indépendantes l'une de l'autre aux temps faibles.
Les vers d'une même tirade ont-ils même durée ? Ce n'est nullement obligatoire ; le deuxième et les trois suivants ont sensiblement même durée : 453, 448, 443 et 450 centisecondes ; mais le premier est plus court d'un quart, et le dernier est plus long- d'un cinquième. Les hémistiches sont quelquefois à peu près égaux, comme ceux du premier vers (176 et 160 cs.)i ou ceux du troisième (220 et 228 es.) ;
1 . Les mesures se comptent d'un temps marqué à l'autre, c'est-àdire que dans l'intérieur d'un vers elles commencent imniédiatement après un temps marqué et se terminent avec le suivant, et qu'au début d'un vers elles commencent après le silence et se terminent avec le premier temps marqué. Le temps marqué p jrte sur toute la syllabe qu'il frappe, tant sur les éléments consonantiques que sur la partie vocalique. On pourrait s'en rendre compte par des expériences très simples, si Ton n'en était suffisamment averti par l'oreille. La syllabe l'ythmique comprend l'implosion de son premier phonème, qu'il soit consonantique ou vocalique ; elle se termine avec la dernière vibration de sa voyelle si cette dernière est suivie d'une pause (fin du vers) ou d'une consonne essentiellement explosive ; ainsi dans « courbés comme » l'implosion du c de comme appartient à la deuxième mesure.
mais souvent ils dilTèrent dune quantité très notable, comme dans le dernier (248 et 30i es., c'est-à-dire 1/5 environ) et surtout dans le quatrième (279 et 16i es., c'est-à-dire environ 2/5).
Les mesures aussi sont tantôt à peu près égales et tantôt plus ou moins inégales. x\insi la troisième et la quatrième mesures sont égales entre elles au premier vers, au deuxième et au troisième, et dans les trois cas il s'agit d'une mesure à quatre syllabes suivie d'une mesure à deux. Mais au premier vers la deuxième mesure a duré une demi-seconde de plus que la première ; au troisième vers, c'est la première qui a dépassé la deuxième de près d'une demi-seconde. Mais tout cela est sans importance puisqu'en définitive l'inégalité n'est jamais assez considérable pour que le rythme soit rompu, et l'égalité n'est jamais assez continue pour engendrer la monotonie.
Ce qui est plus intéressant, c'est qu'au quatrième vers la première mesure, qui est monosyllabique, si elle est fortement dépassée en durée par la deuxième qui a cinq syllabes, dépasse à son tour légèrement la troisième et très sensiblement (d'un quart) la quatrième, qui ont toutes deux trois syllabes. Ces phénomènes soulèvent une question : comment s'opèrent ces raccourcissements des syllabes dans les mesures qui en ont plus de trois et ces allongements dans les mesures qui en ont moins de trois ? Quels sont les éléments de la syllabe dont l'élasticité permet cet étirement ou cette
Si la voyelle est suivie d'une sonaute essentiellement implosive (cestà-dire suivie d'une autre consonne) cette consonne implosive appartient à la syllabe rythmique ; ainsi dans » absorbe » 1'/' appartient à la syllabe rythmique, mais l'implosion du h de -Le appartient à la mesure suivante.
C'est pour ces raisons qu'aux deux premiers vers nous avons mis à part la syllabe sourde -Ir qui les termine ; elle est en dehors du rythme et tombe dans la pause. De même aux vers 4 et 5 nous avons mis à part l'm de « homme, Rome », parce que, même sans prononcer l'e, c'est une résonance essentiellement explosive.
ALLONGEMENT CONSONANTIQUE 93
contraction ? Est-ce uniquement la partie vocalique, ou aussi la partie consonantique? C'est l'une et l'autre, et souvent par parts à peu près égales ; mais dans les cas où la voyelle est par nature très brève et en quelque sorte inallongeable, c'est la consonne qui fournit à peu près tout. Quelques exemples préciseront ce point. Voici d'abord un vers de La Fontaine, déjà étudié aux pages 23 et 48 :
Que vous ê| tes joli ! | Que vous me semblez | beau!
Les quatre mesures de ce vers ont duré respectivement 83, 91, 127 et 80 centisecondes. L'o fermé du monosyllabe « beau » est allongeable presque à volonté, et en effet il a occupé 53 centisecondes ; mais l'implosion sonore du b (que l'on appelle une momentanée lorsqu'on ne considère que son explosion) a duré 27 es., alors que celle du h de « semblez », qui n'est dans aucune condition spéciale, n'avait duré que
9 es. ; l'allongement de cette implosion l'a portée du simple au triple.
L'exemple de Musset, déjà examiné à la page 14, est plus frappant parce qu'il présente une voyelle difficile à allonger, et il est plus riche en enseignements parce qu'il est plus complexe :
Il était nu comme Eve à son premier péché...
Hassan était donc nu^ mais nu comme la main,
Nu comme un plat dargent, nu comme un mur d'église.
Nu comme le discours d'un académicien.
Au premier vers Vn du mot « nu » a duré 14 es. et Vu
10 es. ; c'est bref pour une syllabe qui porte le temps marqué. Au premier hémistiche du deuxième vers, le mot (( nu » a déjà une certaine importance, à cause de l'idée qu'il contient et de la place qu'il occupe : il rappelle en y insistant l'idée exprimée dans le premier vers et il constitue une syllabe rythmique devant une coupure syntaxique. Aussi, bien qu'il
94 VARIÉTÉ KYTHMIQUK
appartienne à une mesure à quatre syllabes, il sallong-e déjà d'une manière sensible : son n dure 17 es. et son u 22. Au deuxième hémistiche il est repris avec une insistance plus accusée et ilfait partie dune mesure àdeux syllabes; ce dernier fait l'oblige à s'allonger, mais \ n seul y pourvoit : il passe à 21 es. tandis que Vu reste à 22. La violence de l'insistance est marquée par l'aug-mentation de hauteur et d'intensité ; dans le premier hémistiche Vu et Vu avaient été dits tous deux sur re.,, dans le deuxième Yn est sur la.^ (une quinte) et lu est sur ré.^ (une octave). Dans le deuxième hémistiche Yn est deux foisplus intense que dans le premier, et 1 intensité de r« a triplé.
C'est dans ce deuxième hémistiche que la progression sémantique a donné à ce mot « nu » son maximum d'insistance ; les deux vers suivants ne font que reprendre la même idée sous des formes diverses, mais sans que la progression continue ; l'effet a été produit, on baisse un peu le ton ; l'insistance n'est plus que dans la triple l'épétition du mot <( nu )), qui est dit les trois fois de la même manière, mais avec une intensité moindre d'un tiers, tant pour Yn que pour l'u, etavec une hauteur qui a baissé pourl'n à /a,, et pour 1 u à ut.^ ; mais ici ce monosyllabe constitue à lui seul une mesure et compense en partie par son allongement ce qu'il perd en hauteur et en force : Vu trouve le moyen de gagner 3/100 de seconde (25 es.) et Yn gagne davantage encore ; il va jusqu'à 26 es.
Cette augmentation de durée et d'intensité des consonnes, à laquelle il ne semble pas qu'on ait pris garde jusqu'à présent, a une importance de premier ordre dans notre versification. C'est elle qui joue le principal rôle dans la constitution du rythme de certains hémistiches. Quand dans un hémistiche il n'y a pas d'autre mot apportant un accent tonique que celui qui fournit la sixième syllabe en doit-on conclure que cet hémistiche ne constitue qu'une mesure ? Ce serait choquant dans une série d alexandrins où tous les autres hémistiches ont en principe deux mesures. En fait cet hémis-
IMPLOSION CONSON ANTIQUE 95
tiche aussi a deux mesures, et leur séparation est marquée par le prolongement d'une implosion consonantique. Voici quelques exemples empruntés aux deux pièces de Musset intitulées Xamouna et A Ninon ; ils sont tous dans le même ton badin et ont été dits dans la même série et à la même allure :
Nu comme le discours d'un académicien.
Dans le deuxième hémistiche l'implosion du c de <( académicien » a duré 38 es., tandis que celle du c de « comment » dans :
Mais comment se fait-il, madame, que Ton dise
^.^ n'a duré que 23 es. Dans:
' ^e Ma lectrice rouvrit, et ie la scandalise
Ve.sest.
1^ <rès I"" •
j ^,^ ' 1 implosion du g-roupe consonantique se a duré 57 es. tandis
, ''.^'^ que celle du même groupe dans le mot (( discours » du vers:
Nu comme le discours d'uu académicien
n'avait duré que 34 es.
Dans les hémistiches ordinaires le rvthme est marqué par un accent d'intensité intérieur ; ici il Test par une durée d'implosion, qui constitue une véritable coupe et répartit les syllabes de Thémistiche en deux groupes. Durant cette coupe les organes vocaux ne restent pas inactifs, même si l'implosion est muette, et c'est précisément là ce qui distingue une coupe d'une jDause ; durant une pause les organes vocaux restent inertes. L'élément habituel d'intensité est remplacé par un élément de durée. Mais la durée de l'implosion est-elle ici le seul agent du rythme ? L'intonation n'y joue aucun rôle ; les cinq premières syllabes de ces sortes d'hémistiches sont
souvent dites sur la même note ou oscillent autour d'une même note sans guère s'en écarter de plus d'un quart de ton. L'intensité • aussi est d'ordinaire assez uniforme ; pourtant il y a une syllabe qui l'emporte légèrement sur les autres; l'etTort fourni pour l'implosion rejaillit sur la voyelle qui suit, mais faiblement. Dans les deux exemples cités l'augmentation n'est guère que d'un huitième ; c'est à peine sensible. Quoi qu'il en soit, au point de vue rythmique, l'oreille est satisfaite; mais, habituée à la syllabe intense intérieure, elle trouve le rythme de ces sortes d'hémistiches moins net que celui des autres. Ils lui font une impression particulière, qui les rend aptes à exprimer, suivant les cas, la légèreté, la rapidité ou l'ampleur.
La question est d'ailleurs fort complexe et variée ; nous n'essaierons pas ici de l'épuiser, mais d'autres exemples nous y feront pénétrer plus avant. Danj? le deuxième hémistiche de ce vers :
Peut-être cependant que vous m'en puniriez,
l'implosion du /> de « puniriez » a duré 40 es., tandis que celle du p de « cependant » n'avait duré que 19 es. L'intensité de 1'^/ qui suit le p est presque le double de celle des voyelles des syllabes précédentes ; c'est peu, mais c'est déjà sensible à l'oreille. Dans :
Si je vous ledisais, pourtant, que je vous aime,
l'implosion du d a duré 27 es., tandis que celle du d de « cependant » au vers précédent n'avait duré que 9 es. L'j qui suit le d est deux fois plus long que celui de ni dans « puniriez », et son intensité est largement double de celle des voyelles des syllabes précédentes. Dans :
Gomment le dirait-on si l'on n'en savait rien,
l's de « savait » a duré 42 es., tandis que celui de « comment