‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son harmonieChapitre 27 sur 115 · PLACE DE LA CONSONNE ALLONGÉE · texte numérisé non relu

PLACE DE LA CONSONNE ALLONGÉE

se fait-il » n'avait duré que 20. L'a ne dépasse que de I/o en intensité les voyelles avoisinantes.

Il résulte de ces exemples que la place de la consonne prolongée ne dépend en rien de la syllabe tonique qui termine riiémistiche.Dans « si je vous le disais » cette consonne ouvre la cinquième syllabe, dans « que vous m'en puniriez » c'est la quatrième, dans « d'un académicien » c'est la troisième. Ici encore pas de système binaire.

La consonne qui fournit le prolongement est d'ordinaire la première consonne du mot qui contient la sixième syllabe. En voici d'autres exemples empruntés à V. Hugo :

Et les éGorgements et les éFentrements

(L'àne).

Le /?ajeunissenient de la Z)écrépitude

[Relie/ions el religion).

On ne sait quel sinistre aAéantissement

{Le titan).

Je suis le misérable à Perpétuité

[Fin de Satan).

Mais il arrive, soit à cause de la nature des consonnes, soit à cause du sens', que c'est une consonne de liaison qui se charge de fournir la durée nécessaire :

Les 7'héolog-iens, les (Z) universités

[Religions et religion).

Ses Prostitutions, ses (Z) avilissements

[Contemplations).

Que les /Rhinocéros et que les [Z ) éléphants

[Vart d'être grand-père).

1. Il ne faut jamais oublier qu'un vers n'est pas composé d'éléments morts, et que lorsqu'on le dissèque, on ne doit pas opérer comme sur un cadavre ; on fait de la vivisection.

^L GuAMMoxT. — Le vers français. 7

Il peut même se faire qu'il y ait plus d'une consonne prolongée dans riiémistiche. Ceci n'a rien de surprenant; en somme ces augmentations de durée accompagnées de très faibles augmentations d'intensité sont un système de compensations qui remplacent un temps marqué constitué dans les hémistiches ordinaires par une intensité forte ; il n'est pas nécessaire que ces compensations apparaissent d'un coup. L'implosion la plus longue fournit la coupe et les autres complètent le total dont l'oreille a besoin pour trouver son compte :

Les GaliniaT'ias et les /?éQuisitoires 30 es. 24cs. 30CS.22 es.

{Années funestes] .

Les a/)ora7'ions de ces cuistres entre eux

34 29 (7o»/e la lyre).

Pui?ifica7'ion du feu, je te bénis

24 22 {Ihid.).

ILZ-uminaT'ions sous les grands arbres noirs 33 28 [Ihid.).

Il est Z)omeS7'iqué suPérieuremenl '

31 32 (Théâtre en liberté).

C'est le d qui fournit la .coupe parce que les 32 es. de si sont déjà un total où \s entre pour L3 es. et le t pour 19. Observations analogues sur les exemples suivants :

Des MdédiCT'ions, des in/)ig-eS7'ions 30 43 34 39

(Les quatre vents de V esprit).

1. On notera que la consonne renforcée n'est jamais rinitiale d'un hémistiche.

EFFET d'attente 99

Je Que.ST'ionnerai les savants, ces apôtres

37 37 [Helicfinns et religion).

C'est par un prolong'einent, consonantique ou vocalique suivant les cas, que se produisent la plupart des effets d'attente. Il en est ainsi dans ce vers de La Fontaine [Bagotin), où il y a un effet d'une puissance énorme :

... il m'a planté Un coude dans le creux de lestoniac, terrible ;

l'a de « estomac », bien que peu allongeable par nature, a duré 34 es. tandis que \ ou de coude n'en a duré que 22 et Veii de « creux » que 30 ; et surtout l'implosion du t de <( terrible », qui commence immédiatement après cet a, a duré aussi 3i- es., tandis que celle du / de « estomac » n'a duré que 15, celle du c de « creux » It, et celle du c de « coude » 19.

On a un effet analogue, quoique plus faible, dans ce vers de V. Hugo [Zim-Ziz-imi) :

Puis il a renvoyé ses esclaves, bâillant,

où l'implosion du h a duré 35 es., tandis que celle des trois d du vers précédant avait varié entre 6 et 9. De même encore dans celui-ci :

Le jeta mort à terre, et s'envola terrible

{L'ai (fie du casque),

où la de « s'envola » a duré 25 es., tandis que celui de « jeta » n'en a duré que 13, et où le /de « terrible » a duré 28 es., tandis que celui de «jeta » n'en avait duré que 11.

L'effet qui introduit un rejet à l'hémistiche n'est au fond qu'un effet d'attente. Dans les rejets d'un vers sur l'autre l'effet est produit surtout par la pause entre deux mots unis grammaticalement et aussi par un changement d'intonation qui est d'ordinaire considérable, comme on l'a vu aux

pages 41 et suiv. ; dans les rejets à rhéniistiche l'intonation joue d'ordinaire un rôle très effacé et l'intensité un rôle à peu près nég-lig-eable ; c'est la durée qui fait tout. Nous avons dit plus haut, p: 48, que dans les vers qui ont un rejet à Thémistiche et qui n'auraient pas d'accent sur la sixième syllabe s'ils taient de la prose, le rythme donne un accent à cette sixième syllabe. Il n'y avait pas lieu dans ce chapitre de préciser davantage ; mais c'est ici qu'il convient de voir au juste en quoi consiste cet accent. Est-ce un accent proprement dit, c'està-dire une augmentation notable d'intensité ? Non pas ; bien que l'oreille puisse aisément s'y tromper, ce n'est qu'une augmentation de durée. C'est un ou plusieurs prolongements, qui constituent un système de compensations tenant lieu de la coupure syntaxique absente et de l'accent d'intensité absent également.

Nous distinguerons deux cas : 1" la septième syllabe est tonique ; 2° la septième syllabe est atone, et pour chacun de ces deux cas nous examinerons un exemple. Pour bien comprendre l'effet du rythme sur la diction de ces vers, nous la comparerons à ce que serait leur diction en prose, c'est-à-dire sans effet de rejet.

Une reine n'est pas reine sans la beauté

(Hugo, Eviradnus).

L'intensité des quatre syllabes « rein(e) n'est pas rein(e) », éites comme de la prose, est proportionnelle aux chitïres 6, 2, 3, 8 ; en vers il y a une syllabe de plus (-ne du premier reine) et les chiffres deviennent 6, 3, 3, 2, 10. Ici l'intensité joue un rôle parce que la septième syllabe est tonique, et la particularité qui distingue son allure dans les deux cas, c'est qu'en prose l'intensité augmente légèrement de la syllabe (' n'est » à la syllabe «pas », tandis qu'en vers la syllabe « pas » est plus faible d'un tiers que la syllabe « n'est » ; par le fait le contraste avec la syllabe tonique qui vient après est plus saisissant. D'accent d'intensité sur la sixième syllabe, pas trace.

VERS ET PROSL;

La hauteur, en prose, est la même sur les deux syllabes <( n'est pas » et monte d'un demi-ton avec le « reine » qui suit. En vers la hauteur baisse d'un demi-ton de <( n'est » à « pas » et remonte de deux tons avec « reine ».

Il y a donc dans ce cas une ditTérence et pour l'intensité et pour la hauteur entre la prose et le vers, mais en définitive pas très sensible. Où la différence est énorme, c'est en ce qui concerne la durée. D'une manière générale la durée des- phonèmes est d'un quart plus courte en prose qu'en vers (rapport de 3 à 4). Ce sont exactement les différences que nous trouvons pour le p de « pas >. et pour la voyelle ei du premier (( reine » ; mais l'a de « pas », qui n'a duré que 11 es. en prose, en a duré 48 en vers ; il a plus que quadruplé. C'est ce prolongement qui accentue le mot « pas » et suscite l'attente. L'augmentation de durée se manifeste aussi sur d'autres syllabes, mais beaucoup plus faiblement et d'une manière moins sensible : sur le mot « n'est » et sur le deuxième « reine » ; leur durée est presque deux fois plus longue dans le vers que dans la prose.

Voici un exemple du second cas :

La plus belle s'était épanouie en femme

(Id., Le sacre de la femme).

En prose l'intensité reste égale sur les quatre syllabes « s'était épa- » ; elle double presque avec « nou- » et atteint son maximum avec « -ie » (rapport : 4, 4, 4, 4, 7, 24). La hauteur monte lentement, par demi-tons, de « s'é- » à « nou- » et rebaisse déjà sur(( ie » pour préparer la note plus grave de « en femme ».

En vers la hauteur et l'intensité vont la main dans la main, ou plutôt suivent une marche parallèle, car les variations ne sont pas exactement proportionnelles, ^'oici les chitfres de l'intensité vocalique pour « s'était épanouie » : 6, o, 3, 2 |, o, 8. Voici les notes : ré^.^, re'o, siy, la^, ui^, f^i- C'est évidemment là une allure très différente de celle de la prose ;

mais l'oreille ne peut pas s'en rendre compte avec précision. La dissemblance s'accentue et devient frappante si l'on considère les durées. Le phénomène reste essentiellement le même que dans l'exemple précédent : la voyelle qui précède la coupe est devenue presque 8 fois plus longue. On notera que l'implosion du t qui suit cette voyelle a plus que doublé, ce ({ui s'explique de soi-même, et d'autre part que Vn n'a pas augmenté de durée dans le vers, ce qui tient à la même cause qui a fait diminuer de hauteur et d'intensité l'a de « pas » devant « reine» et celui de « pa- » dans (( épanouie » : on se ramasse sur soi-même pour mieux bondir. Pour le reste lés durées sont sensiblement le double en vers, ce qui n'est pas le cas ordinaire mais se comprend fort bien ici : en prose il y a, entre la syllabe tonique de (( belle» et celle de« épanouie », cinq syllabes atones, ce qui les oblige à précipiter leur allure ; en vers il y en a six, mais elles sont réparties par la coupe en deux groupes, ce qui leur permet de s'étaler. Au surplus voici les chiffres, qui nous dispenseront d'un plus ample commentaire ; sous chaque phonème la première ligne donne en centisecondes les durées de la prose et la seconde celles du vers :

ai

ou

ie

De ce chapitre où sont esquissées des questions si complexes et si variées, on pourrait être tenté de tirer des conclusions multiples. Nous n'en indiquerons qu'une : c'est que dans l'étude du rythme il ne faut pas séparer de l'examen de l'intensité celui delà durée et même celui de la hauteur. L'intensité entraîne toujours avec elle la durée et souvent la hauteur ; la réciproque n'est pas vraie. Mais souvent l'une de ces trois qualités tient la place d'une autre par compensation, et l'oreille est toujours assez malhabile à discerner exactement la part qui revient à chacune. *

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