‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son harmonieChapitre 29 sur 115 · ACCÉLÉRATIONS ET RALENTISSEMENTS · texte numérisé non relu

ACCÉLÉRATIONS ET RALENTISSEMENTS

et de ces ralentissements continuels du débit ; ils seront tentés de nous dire ceci : Alors, d'après votre théorie, pour bien dire les vers, il faudra tantôt parler avec une lenteur désespérante, tantôt avec une rapidité qui amènera fatalement à bredouiller. Il n'en est rien ; d'abord ces différences de vitesse n'ont la rigueur mathématique que nous leur avons attribuée qu'en théorie ; dans la pratique la quantité de l'accélération ou du ralentissement n'est qu'approximativement celle que nous avons indiquée. D'autre part nous avons vu que ces changements étaient d'un cinquième, d'un huitième ; nous en avons même signalé un qui est d'un vingt et unième, c'est-à-dire presque nul. Mettons les choses au pis : supposons le cas extrême oii il y a ralentissement ou accélération de moitié ; c'est ce qui se produit par exemple lorsqu'un monomètre de 6 syllabes, vers très rare, précède ou suit un tétramètre de 12 syllabes. Chacun sait que la vitesse moyenne du débit de la poésie est moindre que celle du débit de la prose, c'est-àdire du langage ordinaire lorsqu'il ne présente rien de particulier: personne n'en est choqué. Une accélération apportée dans le débit de la poésie le rapproche de celui de la prose ; dans le cas extrême où l'accélération est du double, on passe du débit de la poésie au débit moyen d'une conversation familière. 11 ne faut pas oublier que dans un entretien très simple sur le moindre fait divers, il y a en quelques minutes des variations de vitesse, accélérations ou ralentissements, beaucoup plus considérables. Celles de la poésie sont généralement suffisantes pour être sensibles ; elles ne sont jamais assez grandes pour être choquantes.

Avant de quitter ces questions de théorie nous devons signaler, pour l'écarter, un préjugé très généralement répandu encore aujourd'hui : c'est que les petits vers sont plus légers, plus vifs que les grands. Il en est sans doute ainsi quelquefois, mais pas toujours. La légèreté ou la vivacité d'un vers dépend de sa rapidité. Or le vers de 3 syllabes par exemple a exactement la même vitesse que le vers classique de 12; il n'est ni plus léger, ni plus vif. Le monomètre de 4 syllabes a la même

vitesse que le tétramètre de 16. La vitesse ne dépend pas du nombre des syllabes, mais du rapport qui existe entre ce nombre et celui des mesures. Les plus lents des vers français sont le dimètre de 4 syllabes, vers extrêmement rare, et l'hexamètre de 12, qui ont exactement la même vitesse. Puis vient le trimètre de 7 syllabes, vers très rare également, qui est un peu moins lent. En troisième ligne, le dimètre de 5 syllabes, vers rare, et le pentamètre de 12, dont la vitesse est à peine plus considérable que celle du vers précédemment cité.

Si nous passons à l'étude des poètes qui se sont particulièrement disting-ués dans le vers libre, nous rencontrons au premier pas un nom qui éclipse tous les autres, celui de La Fontaine. Il est universellement reconnu pour le grand maître du vers libre. Un seul paraît avoir eu le génie nécessaire pour l'égaler dans cet art, Alfred de Musset..., malheureusement il s'y est rarement exercé.

On répète depuis longtemps que dans les fables de La Fontaine les vers s'allongent ou se raccourcissent suivant l'idée exprimée par le vers. Cela ne veut pas dire grand'chose, ce n'est pas très clair ; aussi s'est-on empressé d'en faire un dogme, et de l'accepter sans examen.

Sans doute il est arrivé à certains critiques de faire une ou deux remarques sur les petits vers de La Fontaine, mais la plupart du temps ce n'a été que pour commettre de grossières erreurs que l'on répète cependant. Ainsi Chamfort à propos de ces deux vers :

Même il m'est arrivé quelquefois de manger Le berger,

dit : « Remarquons ce petit vers ; il semble qu'il voudrait bien escamoter un péché aussi énorme ». C'est un contresens absolu, comme nous le verrons en temps et lieu ; mais il paraît que c'est très spirituel ; aussi depuis cent années joint-on ce jugement à un nombre effrayant d'autres erreurs que l'on continue à enseigner à nos jeunes gens sous prétexte d'en faire des humanistes et des hommes.

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