‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son harmonieChapitre 31 sur 115 · MOUVEMENT RAPIDE · texte numérisé non relu

MOUVEMENT RAPIDE

ces deux petits vers donnent des mesures k plus de trois syllabes, peignant la rapidité des restitutions : aussitôt que les deux personnages se sont compris, il y a échange immédiat des deux objets, conclusion de leur différend et de la fable.

Pâle étoile du soir, messagère lointaine, Dont le front sort brillant des voiles du couchanl, De ton palais d'azur, au sein du firmament, Que regardes-tu [ dans la plaine?

(Musset, Le saule).

Le vers de 8 syllabes fournit à l'auteur, sans qu'il soit obligé de ralentir les autres, une mesure rapide peignant la vivacité de son interrogation. Ici le mouvement nest pas matériel, il est dans l'esprit du poète. La même idée se retrouve exprimée deux fois un peu plus loin dans le même morceau par un procédé analogue :

Que cherches-tu \ sur la terre | endormie ?

Etoile, I où fen vas-tu, \ dans cette nuit | immense ?

L homme au trésor caché, qu'Esope nous propose, Servira d'exemple à la chose

(La Fontaine, IV, 20).

Le petit vers est insignifiant ; c'est une manière de sortir des considérations qui précèdent et d'arriver vite au sujet particulier de la fable par un mouvement rapide qui n'est que dans l'esprit de Tauteur.

On sait que La Fontaine n'aime pas à se perdre au commencement de ses fables en des considérations vaines et étrangères au sujet, mais au contraire à introduire ses personnages et à entrer en matière le plus rapidement possible. Il avait pour cela un merveilleux auxiliaire dans l'emploi de vers rapides et il en a fréquemment tiré parti :

Dans une ménagerie De volatiles remplie Vivoient le cygne et Toison

Un octog-énaii^e plantoit

Le chêne un jour dit au roseau

Un homme de moyen âge, Et tirant sur le grison, Jugea qu'il étoit saison De songer au mariag'e

Une grenouille vit un bœuf Qui lui sembla de belle taille

Une souris | tomba du bec | d'un chat-huant

:iu., III, V2).

(Id., XI, 8).

(Id., I, 22).

(Id., I, 17).

^Id.,I, 3).

;i»., IX, 7).

C'est un vers de 12 syllabes, mais un trimètre, c'est-à-dire un vers rapide.

Une fois que La Fontaine a exposé tous les événements de sa fable, qu'il n'a plus rien à nous dire, il la conclut brusquement. Ce sont souvent les petits vers qu'ilemploie pour attieindre ce but. Quelquefois c'est simplement la vitesse qui produit l'effet ; on passe vite sur cette fin qui est prévue à ce moment et par conséquent n'a plus qu'un intérêt secondaire. Mais le plus souvent il entre en jeu d'autres éléments que nous avons déjà rencontrés à propos du trimètre : la vitesse n'agit plus seulement comme rapidité, mais elle rapproche les idées en une sorte de synthèse qui convient parfaitement à un résumé, à une conclusion. Dans ce cas les vers de la fin ne sont pas des vers sur lesquels on passe légèrement, mais des vers que

CONCLUSIONS RAPIDES Hl

Ton met en relief: le changement de mètre y contribue considérablement :

C'est ce coup qu'il est bon de partir, mes enfants ! Et les petits, en même temps, Voletants, se culebutants,

Délogèrent tous sans trompette

(Id., IV, 22).

C(mclusion rapide de la fable, une fois que tout a été exposé.

Vous n'en approchez point. La chétive pécore S'enlla si bien qu'elle creva

(Id., I, 3).

Ayant décrit toute la scène, l'auteur termine en énonçant brusquement révénement final.

Et pleures du vieillard, il grava sur leur marbre Ce que je viens de raconter

(Id., XI, 8).

La faim le prit : il fut tout heureux et tout aise De rencontrer un limaçon

(Id., VII, 4).

Se trouvant à la fm tout aise et tout heureuse De rencontrer un malotru

(Id., Vil, 5).

Cesse donc de te plaindre ; ou bien, pour te punir. Je t'ôterai ton plumage

(Id., II, 17, Le paon se plaignant à Junon).

A une menace formulée ainsi dans un petit vers qui la met de cette façon en relief, il n'y a rien à répondre ; aussi la fable est finie.

J'ai vu, dil-il, un chou plus grand qu'une maison. F^t moi, dit l'autre, un pot aussi grand qu'une église.

Le premier se moquant, laulre reprit : Tout doux; On le fil pour cuire vos choux

(Id., IX, 1).

C'est le trait, qui conclut la discussion et la fable.

Tes coups n'ont point en moi fait de métamorphose ; Et tout le changement que je trouve à la chose, C'est d'être Sosie battu

(MouiîRE, Amphitryon).

La conclusion n'est pas obligatoirement celle de la fable ; elle peut être celle d'une période, d'un développement :

Enfin, quoique ignorante à vingt et trois carats, Elle passoit pour un oracle

(La Fontaine, VU, 15).

Le petit vers résume tout.

D'abord il s'y prit mal, puis un peu mieux, puis bien,

Puis enfin il n'y manqua rien

(lu., XII, 9).

C'est la dernière forme du développement.

Une autre la suivit, une autre en fit autant :

Il en vint une fourmilière

(Id., III, 4).

C'est tour de vieille guerre ; et vos cavernes creuses

Xe vous sauveront pas, je vous en avertis :

Vous viendrez toutes au logis

(Id., III, 18).

J'ai vu que c'étoit moi, sans aucun stratagème ; Des pieds jusqu'à la tête il est comme moi fait. Beau, l'air noble, bien pris, les manières charmantes ;

Enfin deux gouttes de lait

Xe sont pas plus ressemblantes

(Molière, Amphilri/on).

uÉsiMio d'un développemeint 113

Les petits vers sont la conclusion et la manière la plus frappante que trouve Sosie d'exprimer la ressemblance de Mercure avec lui.

Elle fait subsister Tartisan de ses peines, Enrichit le marchand, gage le magistrat, Maintient le laboureur, donné paye au soldat, Distribue en cent lieux ses grâces souveraines, Entretient seule tout l'Etat

(La Fontaine, III, 2).

Résumé d'une énumération.

Je me dévouerai donc, sil le faut : mais je pense Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi ; Car on doit souhaiter, selon toute justice, Que le plus coupable périsse

(Id., VII, 1).

Le petit vers mis en relief est très important puisqu'il est la conclusion brusque du discours du lion et prépare le reste de la fable.

C'est pour des raisons analogues que lorsqu'une strophe se termine par un petit vers, il doit contenir l'idée essentielle de la strophe, celle qui résume tout ce qui précède ; il doit être la quintessence du développement :

0 lac I rochers muets I grottes 1 forêt obscure ! Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir. Gardez de cette nuit, gardez, belle nature. Au moins le souvenir

(Lamartine, Le lac),

Les voilà, ces coteaux, ces bruyères fleuries, Et ces pas argentins sur le sable muet, Ces sentiers amoureux, remplis de causeries, Où son bras m'enlaçait.

M. Grammont. — Le vers /'rançais. 8

Les voilà, ces sapins à la sombre verdure, Celte gorge profonde aux nonchalants détours, Ces sauvages amis, dont Tanlique murmure

A bercé mes beaux jours.

Les voilà ces buissons où toute ma jeunesse, Comme un essaim d'oiseaux chante au bruit de mes pas. Lieux charmants, beau désert où passa ma maîtresse,

Ne m'attendiez-vous pas?

Ah ! laissez-les couler, elles me sont bien chères. Ces larmes que soulève un cœur encor blessé ! Ne les essuyez pas, laissez sur mes paupières

Ce voile du passé !

(Musset, Souvenir

Dans ces strophes le petit vers contient toujours l'idée essentielle, ridée même de la pièce et la met en relief, non pas parce qu'il est le dernier vers d'un développement ou d'une strophe, mais parce qu'il constitue un chang-ement de mètre. Il peut donc j avoir plusieurs petits vers dans une strophe et ils peuvent y être à n'importe quelle place. Il en résultera toujours un contraste et un éveil de l'attention, et il ne faut pas que ce soit sans raison. Dans tous les cas, il faut que le chang-ement de mètre soit justifié par le sens ; mais les effets qu'il produit peuvent être extrêmement nombreux et variés. Nous avons vu le poète introduire un petit vers après un grand pour obtenir des mesures plus rapides sans être obligé de rendre les mesures voisines plus lentes, et par conséquent pour peindre la rapidité. Le mouvement rapide peut être un mouvement physique ou un mouvement moral, un mouvement qui n'est que dans l'esprit du poète ; dans cet ordre d'idées un vers rapide peut aussi lui servir pour exprimer quelque chose sur quoi il veut passer rapidement, ne pas insister. Souvent au contraire le petit vers venant après un grand lui fournit un moyen de mettre en un relief singulier l'idée principale. 11 semble qu'il y ait là une contradiction, si le même procédé sert tantôt à diminuer, tantôt à augmenter l'importance de l'idée exprimée.

PETITS VEHS DANS LES STROPHES llo

En réalité, il n'y en a pas ; il y a seulement plusieurs faits en jeu. h\ rapidité dun vers n'a pas seulement pour effet d'accroître la vitesse du débit, mais en même temps de resserrer les éléments de ce vers ; c'est pourquoi elle peut servir pour exprimer une idée synthétique qui conclut et résume un développement. En outre le changement de mètre produit une surprise qui frappe l'esprit et met en relief l'idée exprimée. La réunion des deux moyens n'est pas nécessaire ; l'effet est plus considérable s'ils sont combinés, mais le chang-ement de mètre seul, sans changement de vitesse, annoncé par l'arrivée dé la rime, suffît. D'ailleurs même quand tous deux sont réunis, c'est, suivant l'idée exprimée, presque uniquement l'un qui produit son effet, l'autre restant en quelque sorte latent. Voici d'abord quelques strophes qui présentent des petits vers à des places régulières, mais aussi bien à l'intérieur de la strophe qu'à la fin :

Je dis que le tombeau qui sur les morts se ferme

Ouvre le iirmament, Et que ce qu'ici-bas nous prenons pour le terme

Est le commencement.

Quand on a vu, seize ans, de cet autre soi-même Croître la grâce aimable et la douce raison, Lorsqu'on a reconnu que cet enfant qu'on aime Fait le jour dans notre âme et dans notre maison; Que c'est la seule joie ici-bas qui persiste

De tout ce qu'on rêva, Considérez que c'est une chose bien triste

De le voir qui s'en va !

(^HuGo, A Villequier).

Je ne suis qu'au printemps, je veux voir la moisson, Et comme le soleil, de saison en saison,

Je veux achever mon année.

Brillante sur ma tige et l'honneur du jardin, Je n'ai vu luire encor que les feux du matin,

Je veux achever ma journée

(A. Chénier, La jeune captive).

Comme ils parlaient, la nue éclatante et profonde S'entr'ouvrit, et l'on vit se dresser sur le monde

L'homme prédestiné, Et les peuples béants ne purent que se taire, Car ses deux bras levés présentaient à la terre

Un enfant nouveau-né

(Hugo, Napoléon II).

Encor si ce banni n'eût rien aimé sur terre I

Mais les cœurs de lion sont les vrais cœurs de père.

Il aimaitson fils, ce vainqueur!

Deux choses lui restaient dans sa cage inféconde, Le portrait d'un enfant et la carte du monde,

Tout son génie et tout son cœur !

(1d., Ihid.).

Vous armez contre Troie une puissance vaine, Si dans un sacrifice auguste et solennel

Une fille du sang d'Hélène De Diane en ces lieux n'ensanglante l'autel. Pour obtenir les vents que le ciel vous dénie,

Sacrifiez Iphigénie

(Racine, Iphigénie).

Les deux petits vers contiennent tout ce qui est important dans cet oracle ; ils sont d'autant plus remarquables ici qu'il n'y en a pas d'autres dans la pièce.

Enfin voici des changements de mèti^e apparaissant de façon absolument irrégulière et avec des valeurs diverses :

Du rapport d'un troupeau, dont il vivoit sans soins. Se contenta longtemps un voisin d'Amphitrite.

Si sa fortune étoit petite

Elleétoit sûre tout au moins.

A la fin les trésors déchargés sur la plage Le tentèrent si bien qu'il vendit son troupeau. Trafiqua de l'argent, le mit entier sur l'eau.

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