MISE EN RELIEF DES DÉTAILS
Chaque chambre a la forme utile à la torture; Ici Ton "èle ; 1 ici Ton brûle: 1 ici l'on meurt
"^ ' {\D.Jhid.).
Voici des exemples en vers de longueur inégale :
Il vous prend sa cognée, il vous tranche la bête, Il fait trois serpents de deux coups, Un tronçon, la queue et la tête
(La Fontaine, VI, 13).
...il veut avoir Un manchon de ma peau : tant elle est bigarrée, . Pleine de taches, marquetée.
Et verg-etée, et mouchetée !
(Id.,IX, 3).
A demeurer chez soi l'une et l'autre s'obstine, Pour secourir les siens dedans l'occasion :
L'oiseau royal en cas de mine ;
La laie, en cas d'irruption
(Id.,III,6).
...A son réveil il treuve L'attirail de la mort à l'entourde son corps, Un luminaire, un drap des morts
Un roitelet pour vous est un pesant fardeau : Le moindre vent qui d'aventure Fait rider la face de l'eau Vous oblige à baisser la tète
:Id.,I,22).
Les petits vers développent et reprennent sous une autre forme lidée énoncée dans le grand.
Ainsi dit, ainsi fait. Les mains cessent de prendre, Les bras d'agir, les jambes de marcher
(Id., m, 2);
le développement commencé dans un grand vers s'achève dans un petit.
Vous campez-vous jamais sur la tête d'un roi, D'un empereur ou d'une belle ?
(Id., IV, 3).
Un chang-ement de mètre produisant un contraste est évidemment propre à traduire un contraste qui existe dans les idées exprimées :
La jeunesse se llatte et croit tout obtenir : La vieillesse est impitoyable
(Id., XII, 5).
Chose étrange ! on apprend la tempérance aux chiens. Et l'on ne peut l'apprendre aux hommes !
(1d.,VIII,7).
. . . A ses côtés sa femme Lui crioit : .Attends-moi, je te suis ; et mon âme. Aussi bien que la tienne, est prête à s'envoler. Le mari fait seul le voyage
(Id., VI, 21).
Nous faisons cas du beau, nous méprisons l'utile;
Et le beau souvent nous détruit.
Ce cerf blâme ses pieds qui le rendent agile ;
Il estime un bois qui lui nuit
(Id., VI, 9).
Nous avons déjà vu un petit vers employé après un grand pour exprimer une idée sur laquelle on passe vite, sur laquelle on ne veut pas insister. C'est grâce à sa rapidité plus grande qu'il est susceptible de produire un effet de ce genre ; il en est incapable s'il a la même vitesse que le grand vers qui le précède. Mais il peut se faire même dans ce cas que l'idée qu'il
ÉVEIL DE l'attention 123
contient n'ait aucune importance et que celle qui demande à être en lumière soit dans le vers suivant. Ceci ne constitue de nouveau aucune difficulté si l'on remonte aux principes généraux. Le passage d'un mètre à un autre n'exprime pas telle idée plutôt que telle autre : lorsqu'un petit vers plus rapide en suit un grand il y a accélération due à l'augmentation de vitesse, et éveil de l'attention dû au changement de mètre. Ce sont ces deux éléments que nous avons vus mettre en relief l'idée exprimée ; nous les retrouvons tous deux ici : la rapidité du petit vers permet de passer rapidement sur l'idée insignifiante qu'il contient ; l'attention qu'il a éveillée se porte sur le vers suivant, surtout sur le commencement de ce vers '. Son but n'est pas en lui-même, il est hors de lui ; il n'a d'utilité que de rendre service à son voisin, comme le chat tirait les marrons du feu pour le singe son compère.
Médecins au lion viennent de toutes parts ;
De tous côtés lui vient des donneurs de recettes.
Dans les visites qui sont faites Le renard se dispense, et se tient clos et coi
(Id., VIII, 3).
Le petit vers est insignifiant par lui-même, mais il introduit, annonce et met en relief un événement inattendu, celui qui est exprimé dans le grand vers suivant.
Même il ébranchoit Tarbre ; il fit tant à la fin
Que le possesseur du jardin Envoya faire plainte au maître de la classe
(Id., IX, 5).
Peut-être a-t-il dans l'âme autant que moi de crainte,
Et que le drôle parle ainsi Pour me cacher sa peur sous une audace feinte
(Molière, Amphitryon).
i. Cf. p. 3.3, riO.
Il se réjouissoit à Todeur de la viande Mise en menus morceaux, et qu'il croyait friande. On servit, pour l'embarrasser,
En un vase à long col et d'étroite embouchure
(La Fontaine, I, 18).
Le petit vers ne sert qu'à appeler rattention sur le grand qui rappelle :
Ce brouet fut par lui servi sur une assiette.
On se voit d'un autre œil qu'on ne voit son prochain. Le fabricateur souverain
Nous créa besaciers tous de même manière
(Id.,I, 7).
Nous sommes en mesure maintenant de comprendre les fameux monomètres de La Fontaine, ces petits vers de deux, trois ou quatre syllabes, dont on a tant parlé et qui ont donné lieu à tant d'erreurs. Ils sont quelquefois plus rapides, quelquefois plus lents, souvent de même vitesse que le vers qui les précède. Mais, loin qu'ils servent à un « escamotage », ils tiennent du changement de mètre un relief singulier, plus accentué que lorsque c'est un petit vers plus long qui vient après un grand vers, parce que le changement de mètre est plus considérable, et que la rime arrive plus vite. Ils sont souvent comme un rejet du vers précédent, séparés de ce vers par la rime qui les précède et isolés du suivant par celle qui les termine. « Les mètres courts, les monomètres surtout, reçoivent de la rime un relief particulier ; c'est elle qui les détache des vers plus grands qui les entourent ; c'est elle qui les met en évidence et, avec une soudaineté inattendue, les jette sous nos yeux au premier plan du tableau, où ils s'imposent à notre attention » (B. de Fouquières, p. 344).
Voici ceux des fables :
J'ai dévoré force moutons.
Que m'avoient-ils fait ? nulle offense ;
Même \ il m'est arinvé quelquefois de manger
Le berfjer
(La Fontaine, \'II, 1).
LES :\l()iNO.MÈTHES DK LA FONTAINE 125
Non seulement le petit vers « Le berger » est en relief, mais le grand vers lui-même, venant après des petits vers rapides, attire déjà par sa lenteur l'attention sur l'idée exprimée. L'importance que le lion attache à la faute qu'il confesse ici est en outre annoncée parle premier mot du grand vers « Même », qui à lui seul constitue une mesure. Il n'y a rien dans tout cela qui ressemble à un escamotage.
La raison les olfense, ils se mettent en tête
Que tout est né pour eux, quadrupèdes et gens,
Et serpents
(Id.,X,2).
C'est le sujet de la fable et en même temps une plaisanterie.
L'homme au trésor arrive, et trouve son argent Absent
(Id., IX, 16j,
c'est le mot important, le nœud de la fable, et la cause de toute la suite.
C'est promettre beaucoup : mais qu'en sort-il souvent ? Du vent
:id., V, 10),
c'est la conclusion et le mot comique.
Si bien qu'autrefois entre elles Il survint de grands débats Pour le pas.
La tête avoit toujours marché devant la queue
(Id., VII, 17).
Le petit vers énonce le point de départ de l'aventure, le sujet de la fable. L'emploi du monomêtre donne, outre un relief vigoureux, l'impression d'une nuance d'ironie qui est dans l'esprit de l'auteur. Le grand vers lent et grave qui vient après explique l'origine du débat.
\2i') VEKS LIHRES
Mais pluLôl qu'elle considère Que je me vas désaltérant
Dans le coiiranl Plus de vingt pas au-dessous d'elle
;iD., 1, 10).
Le monomètre, très en lumière, contient la vraie justification de l'agneau, le fait qui donne du sens au vers suivant.
Deux beletles à peine auroienl passé de front Su?' ce pont
(Id., XII, 4),
c'est ce « pont » qui détermine tout le sujet de la fable.
La cigale ayant chanté Tout Vété
(Id., I, 1).
Ce petit vers par son relief fait sentir combien avait duré l'insouciance de la cig-ale et nous empêche par suite de nous apitoyer sur son sort quand nous voyons la fourmi l'accueillir comme elle le mérite.
Ne t'attends qu'à toi seul ; c'est un commun proverbe. Voici comme Lsope le mit En crédit
(Id., IV, 2-2).
La moralité contenue dans le grand vers est peut-être un commun proverbe, mais il y a des dictons plus répandus qui la contredisent, qui déclarent au contraire que nous avons continuellement besoin de notre prochain, quel qu'il soit, que souvent nous ne saurions nous passer de son aide et ne pouvons rien à moins que d'être unis. Elle risquait donc fort de n'être point acceptée sans preuve ; aussi n'a-t-il fallu rien moins pour la mettre en « crédit » que la démonstration d'Esope telle que va l'exposer La Fontaine.
LES MONOMÈTRES DE LA FONTALNE 127
Lu jour il couleroiL à ses petits enfauts Les beautés de ces lieux, les mœurs des habitants, Et le gouvernement de la chose publique Aquatique
(Id., iV, 11),
idée bizarre et ironique, qui serait puérile et sans valeur si elle n'était pas mise en relief.
DilFérenles d'humeur, de langage et d'esprit, El d'habit
(Id., XII, 11).
Ce mot est surtout une plaisanterie du poète, mais en outre il prépare le trait final :
Quoique ainsi que la pie il faille dans ces lieux Porter habit de deux paroisses.
La queue au ciel se plaignit.
Et lui dit :
Je fais mainte et mainte lieue Gomme il plait à celle-ci :
Croit-elle que toujours j'en veuille user ainsi ?
(Id.,VII, 17).
Le petit vers n'est qu'une plaisanterie, le poète s'amuse de faire parler ime queue de serpent; il met en outre en un relief singulier la plainte saugrenue qu'il annonce.
Mon ami, disoit-il souvent
Au savant, Vous vous croyez considérable
(iD.,vin, 19).
Ce n'est pas le petit vers qui est important, c'est le suivant qu'il met en relief.
Il avoit du coniplanl El pariant De quoi choisir ; toutes vouloient lui plaire
(Id., I, 17).
Le petit vers indique d'une façon plaisante la conséquence : ce n'est pas à proprement parler ce qu il contient qui est important, mais ce qu'il annonce et sur quoi il appelle l'attention.
Ami, reprit le coq, je ne [)ouvois jamais Apprendre une plus douce et meilleure nouvelle Que celle De cette paix
(Id., II, 15).
Les deux petits vers mettent puissamment en relief, avec un petit air d'ironie, ce qu'ils contiennent ; le rôle du premier est particulièrement d'attirer l'attention sur le second.
Au partir de ce lieu qu'elle remplit de crainte, La perfide descend tout droit
A Vendroit Où la laie étoiten gésine
(Id., III, 6).
Les petits vers sont justifiés parce qu'ils expriment le fait qui peint le mieux « la fourbe » annoncée de la chatte et prépare la suite. Le monomètre renforce les deux autres et accentue l'intérêt.
Nous n'avons encore parlé que des petits vers : quittons-les pour nous occuper des grands dont nous n'avons jusqu'à présent presque rien dit. Quand un grand vers vient après un plus petit, il y a en général ralentissement et en tout cas changement de mètre. Un ralentissement, nous le savons déjà, produit un écartement analytique des idées, qui permet d'en considérer un à un les détails, et un changement de mètre éveille
VALEUR PROPRE DE l'aLEXANDRIN 129
l'attention. L'elîet produit est donc en partie le contraire de celui qui résulte de l'emploi d'un petit vers après un grand, en partie le même. Nous devons par suite nous attendre à voir souvent le grand vers constituer exactement le même moyen d'expression que le petit; nouvelle contradiction pour l'observateur superficiel, mais pour nous nouvelle confirmation des principes.
Un effet du grand vers dû à sa nature même, à sa lenteur et à son ampleur, c'est de convenir parfaitement à l'expression d'une idée grave, noble ou grandiose :
Le moindre vent qui daventure
Fait rider la face de Teau
Vous oblii^e à baisser la tète ; Cependant que mon front au Caucase pareil, Non content d'arrêter les rayons du soleil,
Brave l'elTort de la tempête
(La Fontaine, I, '2'2).
Les deux grands vers api^ès les petits, ralentissant la mesure, introduisent un style pompeux destiné à peindre l'orgueil du chêne ; — après ces deux alexandrins le vers de 8 syllabes met en relief l'idée importante qui s'oppose à la faiblesse du roseau et prépare le dénouement :
Et de me laisser à pied, moi,
Comme un messager de village ; Moi qui suis, comme on sait, en terre et dans les cieux, Le fameux messager du souverain des dieux
(Molière, Amphitryon),
même ton orgueilleux dans les deux grands vers.
La queue au ciel se plaignit,
Et lui dit :
Je fais mainte et mainte lieue Comme il plaît à celle-ci :
Croit-elle que toujours j'en veuille user ainsi?
La Fontaine. ^IL 17i.
M. (iKAMMONT. — Le cers f'runçais. 9
Après avoir énoncé simplement la cause de ses plaintes, la queue recourt à l'alexandrin pour exprimer son indignation ; la noblesse du langage sied à l'orgueil blessé.
Hé ! bonjour, monsieur du corbeau.
Que vous êtes joH I que vous me semblez beau !
Sans mentir, si votre ramage
Se rapporte à votre plumage, Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois
(Id., I, 2).
Les grands vers après des petits sont plus lents et peignent l'admiration.
Cet effet de gravité imposante, le grand vers peut le produire de lui-même, sans venir après un vers plus court ; aussi le trouvons-nous parfois avec ce sens au début d'une fable :
Jupiter dit un jour: Que tout ce qui respire
S'en vienne comparoître aux pieds de ma grandeur ;
Si dans son composé quelqu'un trouve à redire.
Il peut le déclarer sans peur ;
Je mettrai remède à la chose
(Id.,I, 7).
Début en vers épiques comme il convient étant donné le personnage et la noblesse de ses paroles ; mais la fin de la période, qui expose le sujet de la fable, est en petits vers rapides.
Va-t'en, chétif insecte, excrément de la terre ! C'est en ces mots que le lion Parloit un jour au moucheron
(Id., II, 9).
C'est le roi des animaux qui s'exprime ainsi ; les deux petits vers explicatifs n'ont pas d'importance, bien qu'ils présentent les personnages ;ce n'est que le poète qui parle ; c'est pourquoi l'on baisse d'un ton.