‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son harmonieChapitre 53 sur 115 · LA PRIÈRE POIR TOUS · texte numérisé non relu

LA PRIÈRE POIR TOUS

V. — Là-dessus il semble supposer que sa fille lui fait une objection, qu'elle lui demande pourquoi ce n'est pas lui (jui va prier pour toutes ces personnes. Il y répond par une sorte d'hvmne gracieux et lég'er en l'honneur de la pureté et de 1 innocence des enfants, où il montre que seuls les enfants n'ayant pas besoin de prier pour eux-mêmes peuvent se charger d'autrui. Il reprend pour cela le vers de 8 syllabes, mais non plus comme plus haut en strophes de dix vers destinées à accumuler les éléments d'une énumération ; ce sont des petites strophes de o vers.

VI. — Puis l'auteur revient au vers grave et lent pour dire à sa tille comment elle doit faire sa prière, qu'elle doit la donner comme une consolation, comme une aumône, une charité, pour tous, pour Dieu lui-même.

Yll, — Elle doit verser sa prière comme un parfum. Cette idée suggère au poète un hymne lyrique où il montre que tous les parfums terrestres, toutes les offrandes ne sont rien auprès de celle de la prière d'un enfant. Il emploie pour cela de petites strophes de o vers en vers de o syllabes. L'allure de ces vers est lente mais inégale puisqu'ils ont deux mesures dont lune est plus rapide que l'autre ; et la strophe tout entière a aussi quelque chose d'inégal puisqu'elle contient un nombre impair de vers et que de ses deux rimes l'une est répétée trois fois. De cette allure inégale et variée résulte une impression gracieuse qui convient bien à l'idée exprimée.

VIII. — Là-dessus l'auteur nous dépeint sa fille en prières avec son ange qui se tient auprès d'elle. Il reprend pour cela, comme il sied, le long vers grave.

IX. — La pièce se termine par deux prières sous forme d'hymnes. Ce sont les deux prières du poète ; toutes deux sont graves et lentes, mais en des mètres différents. La première s'adresse à sa fille, il l'invite à rester toujours humble et pieuse, et pure comme les lacs des montagnes. Il se sert

pour cela d'un vers aussi lent que l'alexandrin, le vers de 6 syllabes à deux mesures, mais sa disposition en petites strophes de S vers avec une rime répétée trois fois lui donne une grâce particulière.

X. — Pour la prière adressée à l'ange auquel il recommande sa fdle, le ton s'élève et le vers devient plus ample. Ce sont des strophes de 6 vers composées de deux alexandrins k rimes plates suivis d'un hexasyllabe à relief, puis deux alexandrins à rimes plates suivis de nouveau d'un hexasyllabe qui rime avec le premier.

Napoléon //.

C'est en quelque sorte un fragment d'épopée, mais de l'épopée lyrique. La note dominante est bien le ton épique et le mètre le plus employé d'alexandrin ; mais tandis que l'épopée proprement dite ne comporte que l'alexandrin à rimes plates et en séries indéfinies, ici l'alexandrin est employé en strophes et il n'}' a nulle part i alexandrins de suite à rime plate. Ce sont des strophes de 6 vers dans lesquelles le S*" et le 6*^ riment toujours ensemble. En outre, le 6'' vers ou bien le 3® et le 6" sont souvent remplacés par des mètres d'un autre type (6 ou 8 syllabes). Enfin il y a dans la pièce quelques strophes tout entières en vers de 8 syllabes. Voyons comment ces différents éléments sont répartis et adaptés au développement des idées. Dans la première partie nous avons deux strophes qui alternent régulièrement ; elles sont composées toutes deux de 6 vers ; dans la première, le troisième et le sixième sont des hexasyllabes, les autres vers étant des alexandrins ; dans la seconde d n'y a que des alexandrins. Cette espèce de ton épico-lyrique convient bien aux idées développées : la naissance de Napoléon 11 attendue par le monde entier, la puissance et l'orgueil de son père. Dans ces deux strophes le rythme ne change nulle part ; c'est partout le rythme épique, l'allure épique ; mais l'impression produite

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par ces deux strophes n'est pas la même. La première contient deux vers à relief, les hexasyllahes, la seconde n'en contient aucun ; mais par contre elle a beaucoup plus dampleur. On remarquera que dans cette première partie les idées exprimées par les vers de 6 syllabes méritent toutes le relief que ce mètre leur donne. Et d'autre part que dans les strophes impaires il est plutôt question de l'enfant ou d'autres personnes par rapport à lui, tandis que dans les strophes paires, plus amples, c'est plutôt de son père qu'il s'ag-it, de sa puissance, de son org-ueil, ou d'autres objets, puissants aussi et grandioses, tels que le dôme des Invalides ou les monstrueux canons qui hurlent à sa base.

Dans la seconde partie nous retrouvons ces deux types de strophes, et en outre des strophes en vers de 8 syllabes. Il est curieux de voir comment ces diverses strophes sont distribuées. L'idée est celle-ci : l'avenir n'est à personne, l'avenir est à Dieu. Chacun des développements commence par la strophe en vers de 8 s^'Uabes. Nous avons vu dans la Prière pour tous des strophes de ce mètre servir à accumuler les éléments d'une énumération. Ces strophes avaient 10 vers, celles-ci en ont 12 ; elles jouent exactement le même rôle et produisent cet effet d'accumulation avec plus de netteté encore parce qu'elles contiennent deux rimes qui sont répétées trois fois. Elles peignent en outre par leur vivacité la rapidité de la disparition des choses et de la succession des événements. Chacune est suivie dune strophe plus g-rave et plus lente de l'un des types de la première partie qui reprend, pour en conclure le développement, la même idée sous un autre aspect, moins impersonnel, soit qu'on nous montre l'homme directement en jeu comme dans la première, soit qu'on passe d'événements très généraux à ceux qui concernent Napoléon lui-même. Dans les deux cas le développement est parallèle et la strophe qui le conclut est celle qui contient 2 vers de 6 syllabes à relief. Dans le troisième développement l'auteur énumère tous les hauts faits qu'a pu accomplir Napoléon et y oppose linvincible pouvoir de Dieu ; pour cette dernière

idée il faut la strophe la plus ample, celle qui ne contient que des alexandrins.

Dans la partie suivante nous revenons à l'enfant. Tout ce que son père a fait pour lui, toute la puissance qu'il a déployée autour de lui, rien n'a pu le protég-er. Il y a bien ici encore une énumération de faits nombreux ; mais l'auteur ne veut pas insister sur la rapidité de leur succession. Il veut simplement mettre en relief leur nombre et leur grandeur. Aussi il abandonne le vers de 8 syllabes et reprend l'alexandrin. 11 l'emploie en strophes de 6 vers dont le dernier est un octosyllabe qui produit un relief extrêmement puissant, parce que son arrivée constitue non seulement un changement de mètre, mais encore un changement de rythme et la succession de l'un des rythmes les plus rapides à l'un des plus lents.

Dans la quatrième partie nous voyons Napoléon en exil, triste, accablé, oubliant sa grande épopée pour songer à son enfant. Le ton doit être aussi grave, aussi noble, aussi élevé que possible, c'est-à-dire que l'alexandrin doit être la note dominante. Mais la nature de la pièce interdit le développement calme et égal d'un récit épique. Le cœur du poète a des soubresauts, des élans de colère ou d'admiration, comme celui de l'Empereur a des élans d'amour. Il faut peindre ces mouvements violents par des vers qui produisent un relief et un contraste puissant, comme ceux de 8 syllabes isolés au milieu de ceux de 12.

Nous avons trois fois de suite une strophe de G alexandrins suivie de 2 strophes dont le 3^ et le H*^ vers sont des octosyllabes. Si l'on voulait entrer dans le détail, on reconnaîtrait que bien que ces deux types de strophes soient disposés dans un ordre parfaitement régulier, comme un cadre artificiel et préétabli, ce n'est pas au hasard que les idées sont venues remplir tel moule ou tel autre. Les strophes où il y a des changements de mètres sont les seules qui comportent par les idées exprimées des mouvements violents. Des trois qui sont tout entières en alexandrins, les deux premières n'expriment rien à quoi ne convienne l'allure égale du récit épique ;

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