‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son harmonieChapitre 59 sur 115 · MOTS EXPRESSIFS · texte numérisé non relu

MOTS EXPRESSIFS

avons des voyelles aiguës comme dans le mot aifjii kii-même : cliquetis en est un exemple, ail. klirren en est un autre. Cliquet ne ditfèi'e de claquet que par cette nuance, par sa voyelle aii^-uë au lieu d'éclatante, et cela suffît pour distinguer les bruits ([ue rendent ces deux objets dont le premier est en métal et le second en bois.

Les mots qui expriment un grincement^ un bruit aigre contiennent tous un /' et une voyelle claire ou aiguë comme les mots aigre et grincer eux-mêmes : tels ail. knirren « grincer (en parlant d'une porte) », ail. kritzeln « cracher (en parlant d'une plume), gratter avec une épingle sur un carreau », knirschen « grincer (des dents) », fr. crisser « grincer des dents ».

Les mots qui expriment des bruits sourds contiennent des voyelles sombres : fr. gronder, ail. knurren « gronder », raiique, ronfler, ronron, bourdon.

Les qualités expressives des consonnes ne sont pas moindres que celles des voyelles, et le plus souvent les deux catégories de phonèmes combinent leurs ell'ets dans le même mot. Siffler grâce à ses deux spirantes s et f peint un souffle et Vi nous indique que ce souffle est acompagné d'un bruit aigu. Dans le mot souffle il y a les mêmes éléments consonantiques, mais la voyelle sombre indique un bruit sourd ou à peine audible, en tout cas pas aigu. C'est la nuance du son que le souffle produirait s'il en produisait un. De même gratter, ail. kratzen expriment un grattement accompagné de bruits secs et éclatants, comme celui d'un chien qui gratte à une porte, d'un rat qui ronge une planche, mais ail. kritzeln « égratigner » indique un grattement dont le son serait grinçant s'il se faisait entendre. De même ritzen « égi-atigner, érailler ». La bise a un nom qui désigne un soutfle par sa sifflante sonore z et un souffle mordant, aigu, grâce à sa voyelle aiguë i. Ces derniers mots ne sont déjà plus des onomatopées ; ce sont des mots expressifs. Ils n'imitent plus un bruit, ils suscitent l'idée du bruit qui pourrait être produit par l'action de ce qu'ils désignent. Il n'y a pas de ligne de démarcation bien

nette entre les mots faisant onomatopée et les mots simplements expressifs, pas plus qu'entre les vers connus comme exemples d'harmonie imitative et les vers simplement expressifs.

Casser suscite l'idée de quelque chose qui se rompt avec un bruit sec et éclatant ; briser suppose un bruit aigu et grinçant ; broyer un bruit modulé passant du son sourd 7c au son éclatant a (la syllabe ni se prononce en réalité ?ra) ; rompre simplement un bruit sourd. Dans casser le bruit est momentané, il ne dure pas ; dans briser, broyer, rompre, IV par son lég'er roulement, indique un bruit qui a une certaine durée. A propos de ces quatre derniers mots nous ferons une remarque qui s'applique à tous les mots expressifs et qui est d'une importance capitale pour le sujet (jui nous occupe : les sons ne sont jamais expressifs qu'en puissance '. Pour qu'ils deviennent expressifs en réalité il faut que le sens du mot dans lequel ils se trouvent se prête à l'expression dont ils sont susceptibles, et mette leurs qualités en lumière : casser est expressif, tasser ne l'est pas, briser est expressif, griser ne l'est pas, broyer est expressif, corroyer ne l'est pas, il rompt est expressif, un tronc ne l'est pas. Pour plus de détails sur les onomatopées et mots expressifs, voir l'article que nous avons publié sous ce titre dans la Revue des langues romanes, 1901, p. 97sqq.

En somme tous les sons du langage, A'Oyelles ou consonnes, peuvent prendre une valeur expressive lorsque le sens du mot dans lequel ils se trouvent s'y prête; si le sens n'est pas susceptible de les mettre en valeur, ils restent inexpressifs. Il est bien évident que de même dans un vers s'il y a accumulation de certains phonèmes, ces phonèmes deviendront expressifs ou resteront inertes selon l'idée exprimée. Le même son peut servir ou concourir à exprimer des idées assez ditTérentes l'une de l'autre, sans qu'il puisse toutefois sortir d'un certain cercle où l'enferme sa nature propre. Il n'y a guère d'idée,

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