EXPRESSION DIN MOUVEMENT RÉPÉTÉ
de telle ou de telle muuière, suivunt ([uo le bruit ou le mouvement à peindre est régulier ou irrcgulier.
Reprenons à ce point de vue les exemples précédemment cités : il nous suffira de mettre en relief typographiquement les sons répétés pour faire saisir sans commentaire l'effet qu'ils produisent :
Elle va dans les bois se trainan/ à pas lents. . . Lui gagnant à pa^ \ents une roche élevée. . . Muletie/'s qui poussez de vallée en vallée. . . El le lonff des maiso/i5 ils passaient lentement. . . Bâti pour les géants sevvit pour les lions. . . Ceux c/'Ascalon du Aeurre et ceux d'Aser du blé. . . Du pied dans les enfers, du front dans les étoiles. . . Tant la ravine est fauve et tant la roche est âpre. Que (/"aplatfr vos cceurs et d arrondir vos ventres. . .
Gomme on le voit les rappels de sons contribuent encore plus que le rythme à produire l'impression du mouvement demandée. Ils peuvent même suffire.
Le moyen le plus sensible de peindre un bruit ou un mouvement répété' consiste simplement à répéter un mot ou quelques mots. Mais si ce moyen est le plus sensible, ce n'est pas le plus délicat :
Le flot sur le flot se replie
(Hugo, Napoléon H).
Ce vers ne veut pas dire qu'un flot se replie sur un autre une fois pour toutes, mais il fait sentir très nettement que les flots se succèdent et se replient les uns sur les autres continuellement et d'une manière indéfinie. C'est ainsi que la répétition de la syllabe inur dans le mot murmure fait que ce mot désigne un bruit répété et continu.
Après la plaine blanche., une autre plaine blanche
[Id., L'expiation);
ce vers suscite Tidée d une succession indéfinie de plaines blanches.
Les larmes du matin qui pleuvent goutte à goutte
(Heredia, Pan).
Dans le bruit de tes bords par tes bords répétés
(Lamartine, Le lac).
Et que le vent du nord porte de feuille en feuille
(Vigny, Le cor).
C'étoit ceci, cétoit cela
(La Fontaine, VII, 5).
On peut renforcer encore TefTet produit par la répétition de certains mots, au moyen de rappels de sons isolés qui sont déjà contenus dans ces mots ou ne le sont pas :
Et la source sans nom qui goutte à gou//e tombe ou ou^ ou ou ou'^
(Heredia, La source);
tous les accents toniques tombent sur la voyelle ou orale ou nasale.
Disloqué, de cailloux en cailloux cahoté ce ce
(Hugo, Le crapaud).
Et comme un noir poison qui va de veine en reme
(Id., Ruy-Blas)',
mouvements' successifs.
Le même procédé peut servir à exprimer le parallélisme de deux idées, de deux actions, dont la seconde suit rapidement la première et en est la conséquence :
KXPIIESSION DE l'aCCUMULATION 213
Tu mis à prix sa tète, il mit à prix la tienne
(Id,, Burgraves).
Il y a ici parallélisme en tout dans les deux hémistiches : rythme 4-2, 4-2, mots et sons :
mi[s) à prix a t ê mi{t) à prix a t è
vocalisme :
iiiai aè ii ai aè
Yii et Tf, étant des voyelles du même ordre, comme nous le verrons plus loin, se correspondent parfaitement.
Le loup le croit, le loup le laisse
(La Fontaine, IX, 10).
Il tendit un long rets. Voilà les poissons pris. Voilà les poissons m/s aux pieds de la bergère
(Id., X, 11).
voilà sa toile ourdf'e,
Voilà des moucherons de prfs
(Id., III, 8).
Les actions, les idées, les événements qui se suivent rapidement et dépendent dans une certaine mesure l'un de l'autre, peuvent n'être pas réduits à deux; ils sont parfois toute une série. Le procédé est le même; les mêmes répétitions de mots peindront l'accumidalion d'une suite d'événements :
Le démon se remit à battre dans sa forge ; Il frappait du ciseau, du pilon, du maillet
(Hugo, Légende des siècles).
214 LES UÉPÉTITIOiNS EN GÉNÉRAL
Le pis fut que 1 on mit en piteux équipage Le pauvre potager : adieu planches, carreaux;
Adieu chicorée et poireaux;
Adieu de quoi mettre au potage
(La Fontaine, IV, 4).
Rien ne la contento/t, rien n'étoil comme il faut : On se levojt trop tard, on se couchoj't trop tôt ; Puis du blanc, puis du noir, puis encore autre chose. Les valets enrageo«ent, /Vpoux étoft à bout : Monsieur ne songe à rien, monsieur dépense tout. Monsieur court, monsieur se repose
(Id., Vil, 'J).
Nous avons montré, lorsque nous avons étudié le rythme, comment le trimètre par sa rapidité et le resserrement synthétique de ses syllabes pouvait servir à accumuler les idées, les événements, les faits. Les deux procédés peuvent se combiner et concourir au même but avec plus de force :
// fut héros, il fut géant, il fut génie
(Hugo, Le parricide).
La nuit se dissolvait dans les énormes cieux Où rien ne tremble, où rien ne pleure, où rien ne soulîre
(Id., Le sacre de la femme).
On peut aussi marquer Finsistance par la même répétition de mots avec le procédé rythmique contraire, celui qui consiste à auo^menter le nombre des mesures et par là à les ralentir. Le premier procédé met, nous l'avons vu, les faits en relief par le resserrement synthétique et le second par l'écartement anah tique :
Toute la dilFérence entre ce sombre roi,
Et ce sombre | empereur, | sans foi, | sans Dieu, | sans loi
(Id., Ei'iradnus).
EXPRESSION DE l'iNSISTANCE 215
Le poète insiste à la fois par le rythme lent et par la répétition du même mot devant un monosyllabe.
On le voit par ces derniers exemples, ce même procédé peut servir pour insister sur des faits analogues. Et en effet le moyen le plus simple pour marquer l'insistance est de répéter un mot ou quel(|ues mots; c est même bien plus un procédé de style qu'un procédé de versification, ou plutôt la poésie en use comme la prose :
Que tardez-vous, Seigneur, à la répudier ? L'empire, votre cœur, tout condamne Octavie. Auguste, votre aïeul, soupiroit pour Livie : Par un double divorce ils s'unirent tous deux; Et vous devez l'empire à ce divorce heureux. Tibère, que Thymen plaça dans sa famille, Osa bien à ses yeux répudier sa fille. Vous seul, jusques ici contraire à vos désirs, N'osez par un divorce assurer vos plaisirs
(Racine, Brilannicus).
Ces tronçons déchirés, épars, près d'épuiser
Leurs forces languissantes, Se cherchaient^ se cherchaient, comme pour un baiser
Deux bouches frémissantes
(Hugo, Orientales).
C'est moi, Prince, c'est moi dont l'utile secours Vous eût du labyrinthe enseigné les détours
(Racine, Phèdre).
Moi-même devant vous, j'aurois voulu marcher Et Phèdre au labyrinthe avec vous descendue Se seroit avec vous retrouvée ou perdue
(Id., Ihid.).
Descends, Charles I Descends, Frédéric! Descends, Pierre! Deviens de plomb, deviens f/'acier, deviens de pierre !
Le sang des bons après le sang des innocents ! Règ-ne 1 plus has 1 plus bas ! descends ! descends ! descends 1
(Hugo, La pitié suprême).
Le même procédé peut être accentué par des répétitions de phonèmes venant s'ajouter aux répétitions de mots :
Viens vite, viens iinir ma fortune cruelle V V 11 f f
(La Fontaine, L 15).
L'onde qui fuit, par l'onde incessamment suivie i i i i
(Hugo, Feuilles d'automne).
Descendez , descendez, lamentables victimes. Descendez | le chemin | de l'enfer | éternel,
Plongez au /j/us /profond du gouffre où tous les crimes F/agellés /jar un rent qui ne went/)as du ciel /bouillonnent pè\e-mè\e avec un Aruit d'orage
(Baudelaire, Femmes damnées);
insistance et indication de ditTérents mouvements continus.
Ce procédé qui consiste à répéter des mots tout entiers, s'il est le plus frappant, n^est pas le plus délicat, avons-nous dit. Le plus raffiné consiste à répéter uniquement des phonèmes isolés ; on peut obtenir encore par là une très grande intensité d'expression. Nous reprendrons à ce nouveau point de \ue les mêmes catégories d'idées dans le même ordre :
1° Mouvement régulier :
Depuis ce jour fatal le pouvoir d'Agrippine Vers sa chute, | à grands pas. ] chaque jour | s'achemine r s ch ch j r s ch
(Racine, Brilannicus).
EXPRESSION d'lN BRUIT RÉPÉTÉ 217
Un jour, I sur ses longs pieds, | alloit | je ne sais où Le héron | au long bec | emmanché | d'un long cou ou ou" é è ou
ou'^ ou^^ è é ou
(La Fontaine, VII, 4).
Nos chevaux | galopaient | à travers | la clairière ,7 è a è ;t è
(Hugo, Contemplations).
lacchos I s'avancer | sur le sa|ble marin i é û e"^
(Heredia, Ariane).
Ajouter à ce mouvement vocalique la quintuple répétition de s peignant le bruissement continu du cortège sur le sable.
2° Mouvement ou bruit répété indéfiniment, sans que l'idée de régularité soit exprimée :
Va, ment, fait l'empressée
(La Fontaine, Le coche et la mouche).
Avec des grondements que prolonge un long râle r r r
(Heredia, Bacchanale).
Et Pan, ralentissfl/K ou press.int la cade/ice
(Id., Nymphée).
Le mouvement est peint par le retour de la voyelle nasale an, revenant de 2 en 2 syllabes dans le premier hémistiche, de 3 en 3 dans le second, et se trouvant dans le premier 3 fois dans le même espace de temps que 2 fois dans le second.
Et la mer elle-même, expirant sur sa rive, Rou/e à joeiae à h pla°;e une /ame /j/aintive ap ap
la la la la
(Lamartine, L'infini dans les deux).
Laisse, ami, Terrante chèvre,
Sourde aux chevrotements du chevreau quelle sèvre
s r ch vr
s r ch vr ch vr s vr
(Hereuia, La flùle).
Un essaim de corbeaux
Tourne éternellement autour de la montagne t t t l t
ou an ou a
(Hugo, Burgraves).
L'horloge d'un couvent s'ébranla lentement là lô la lan
an an an an
(Musset, Don Paez).
Et sa voix sur l'écho de la voûte sonore Frappait comme le pas d'un hardi cavalier pait pas
(Musset, (Jharles-Quint àSt-Just).
« Pour produire un effet puissant, les lettres allitérantes doivent frapper les syllabes rythmiques; tandis que, pour obtenir des effets dégradés, et si l'on peut parler ainsi, des demi-teintes, on devra éviter les attaques redoublées sur les syllabes de l'arsis, disposer au contraire les consonnes allitérantes devant les syllabes atones de la thésis, et parfois même en amortir encore le choc au moyen de syllabes muettes. C'est ainsi, par le choix et l'emploi judicieux des consonnes allitérées gutturales, dentales, labiales, liquides ou nasales,