EXPRESSION DE LA RÉPÉTITION
bruit répété; il s'agit des pelletées de terre qu'on jette sur la bière.
Mon père mille fois m'a dit dans mon enfance Qu'avec nous tu juras une sainte alliance
(Racine, Esther);
répétition de m correspondant à la répétition de l'action indiquée; cf. en outre p. 297 et 298.
Les bonds capricieux de ce bouc indocile hou'^ c p d bouc cl
(Heredia, Le rhevrier);
ces occlusives saccadent le vers conformément à l'idée exprimée.
L'esprit de minuit passe, et, répandant l'effroi, Douze fois | se balance | au battant | du /jeffroi a an a an
(Hi'GO, La ronde du suhhat).
Ses yeux, qui t'ainement i'ouloient t'ous éiùter, Déjà pleins de langueur, ne pouvoient t'ous quitter
(Racine, Phèdre) ;
cette répétition de v peint les efforts successifs.
Recommençant sans cessQ une ascension vaine an an an an
(Hugo, Ahime).
Ou d'une enseij^ne, au bout d'une tringle de fer. Que haXance le vent pendant les nuits d'hiver
(Baltoelaire, Les mélamorphoses du Vampire) ;
indication d'un mouvement répété ; mais la nature spéciale du mouvement n'est pas précisée.
/a nuit sur /a pelouse
Balance le zéphyr dans son voile odorant
(Musset, Nuif de nini] ;
l'effet du balancement répété est produit par Talternance des groupes Is, l s, régulière de « pe/ouse » à « séphyr» ; les mêmes phonèmes apparaissent avant et après ces mots, mais en ordre irrégulier parce que avant le mouvement ne fait que s'annoncer, et qu'après il cesse au moment où Ton va passer à une autre idée.
S'éta/e un tapis vert sur lequel se balance Un grand /ustre b/afard au bout d'un oripeau
(Id., Une bonne fortune);
observation analogue.
La lune, à son lever, sur la cime des arbres // si sis z
Balançait mollement les ombres des saints marbres l s l l z s
(Id., Suzon);
effet analogue obtenu par des moyens analogues.
Tout est joie et chanson; la roulette commence : Ils lui donnent le branle, ils la mettent en danse. Et ratissant gaîment l'or qui scintille aux yeux. Ils jardment ainsi sur un r</thme joyeux
(Id., Une bonne fortune).
Les mouvements sont peints par l'assonance des syllabes toniques qui terminent les hémistiches ou les mesures.
Un bal est à deux pas; à travers la fenêtre,
On le vott çà et là bondir et diaparaltve,
Comme un chevreau lascjf ^^n'uiie abeille poursuit
(Id., Ihid.);
KXIMIKSSION DU PARALLÉLISME 225
le premier hémistiche est prosaïque, mais semble annoncer le mouvement par son a terminant chaque dyade; dans le deuxième hémistiche, assonance des deux triades qui débutent d'ailleurs toutes deux par un a atone; dans le premier hémistiche du deuxième vers, assonance des deux triades; dans le deuxième hémistiche, effet saccadé des occlusives et répétition de la syllabe di; le troisième vers est une comparaison qui semble étendre le mouvement, Funité devenant au point de vue de ces correspondances, non plus la mesure, mais Ihémistiche : les deux hémistiches assonent si sui, et débutent par la même occlusive c. Tout cela pour peindre le mouvement rég-ulièrement irrégulier de la danse.
3'^ Deux actions parallèles dont la seconde suit régulièrement la première et peut en être la conséquence :
Ou des fleurs au printemps, on d (l t
ou du fruit en automne ou (/ fr t
(La Fontaine, X, 2).
4° Une série d'événements qui se suivent rapidement, qui peuvent dépendre l'un de l'autre ou sont dans une certaine mesure parallèles :
Je le vts, je roug/s, je pâh's à sa vue
'Racine, Phèdre).
Mais ce lion. . .
Trouva moyen et manière et matière
Z)'ongles et dénis de rompre la ratière
(Marot, Le lion et (e rai).
Se cabre /brusquement, se retourne, l'egarde, è a è û è ()" è é u e è a Et rejoint d'un seul bond...
IIeredia, Fuite de Centaures).
M. Gram.nkj.nt. — Le vers français. 15
La succession des mouvements brusques et saccadés est marquée par le vocalisme dont chaque ondulation commence de même; ce mouvement se perd au vers suivant. — Ajouter les br et les re.
Après qu'il eut brou/é, trotté, fait ^ous ses /ours é é ou ou
(La Fontaine, VII, 16).
Elle qui n'étoit pas grosse en tout comme un œuf Envieuse^ s'étend, et s'enfle et se travaille
(Id., I, 3).
Efforts successifs marqués par l'allitération des sifflantes et la coupure syntaxique du sens après chaque accent tonique et rythmique.
Mettenlle nez à l'air, montrent un peu la tète è é è è
Puis rentrent dans leurs nids à rats
a a Puis ressor/ant font qua/re pas,
a a Puis, enfin se me//en/ en quête è è è
(Id., III, 18).
5** L'insistance. Nous avons vu le poète insister sur un mot, c'est-à-dire sur l'idée exprimée par ce mot, en le répétant. Une autre manière de le mettre en relief consiste à répéter au lieu du mot ses phonèines essentiels et caractéristiques :
Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse, Et se remît à iuiv sinistre dans l'espace
(Hltgo, La conscience)',
renforcement du mot « sinistre » par les répétitions d's et di.
Tu frémiras d'horreur si je romps le silence
(Racine, Phèdre) ;
EXPRESSION DE l'iNSISTANCE 227
renforcement du mot « horreur )>.
Quevois-je ? quelle horreur dans ces lieux répandue Fait fuir devant mes yeux ma /'amille éperdue ?
{iD.Jhid.).
renforcement du mot « fuir ».
Quatre méchants portraits pendus, représentant Das /"aces qui/eraient /"nir en en/er Satan
(Musset, Don Paez) ;
même renforcement un peu trop accentué, exag^éré.
On n'entendra jamais piaffer sur une route Le pieô. vi/'du chev./l sur les pavés en /eu
(\'iGXY. La maison du berger),
renforcement du mot onomatopéique " piaffer » par reproduction et répétition des éléments qui le constituent.
Mais si l'on veut insister sur la phrase tout entière, sur ridée qu'elle contient et non pas sur un mot en particulier, on répète un phonème quelconque :
-Vais ce même .A/nurat ne me pro/jjit ja/?jais
(Racine, Bajazel).
De ce .sacré soleil dont je .suis de.scendue
(Id., Phèdre).
Maintenant ^^ue mon/emps décroM comme un tlambeau, an an an
Que mes fâches sont /erminées ; Maintenant que voici yue je touche au /ombeau Par les deuils el par les années
(Hlgo, Contemplations) .
Parcourant j .sans cesser \ ce long- cericle de peines è é è è
(La Fontaine, X, 2i ;
régularité du mouvement et insistance : c'est le bœuf qui parle.
Hélas ! on voit que de tout temps Les pe/^ts ont pàti des sottises des grands
(In., II, 4).
Laissez-moi m'endormir du som/zieil de la terre
(Vigny, Moïse).
Regarde! je viens seul masseoir sur cette pierre Où tu la vis sasseoir !
Lamartine, Le lac).
Phèdre reut l'ousyj^rler ayant rotre départ
(Racine, Phèdre) ;
manière d'insister sur les mots pour bien préciser les paroles.
Envoyant un songe lui dire Quun tel trésor étoït en ^el lieu. L"homnie au vœu
(La Fontaine, IX, 13) ;
même observation.
Vous trahissez l'époux à qui la foi vous lie, Vous trahissez enfin vos enfanls malheureux, Que vous précipitez sous un joug rigoureux. Son^rez qu'un mêmeyour leur ravira leur mère mè r r r r r mer
leur ra l'a leur Et rendra l'espérance au fils de l'étrangère ran ra ran ran
(Racine, Phèdre).
Elle //îeurt dans mes bras d'un mal quelle me cache a a a
(Id., Ihid.);
RÉPÉTITIONS DÉFKCTUELSES
insistance d'une femme inquiète en quête de secours ; c'est Oenone qui parle de Phèdre, sa maîtresse ; cf. en outre p. 297.
Je mourrai, mais au moins ma mort //»e veng^era
(Kacine) ;
insistance due ii la colère.
Gomme plus haut nous pouvons avoir ce procédé joint au rytlime analytique :
Prelsse. /)leu|re, j^-émis ; | /jeins lui | Phèdre mourante,
Ne rougis /joint de /^rendre une voix su/)/jliante è an è an
(Id., Phèdre).
Il l'appelle son fvève et l'aime clans son âme Cent /bis plus j qu'il ne /'ait | mè|re, /ils, } /"ille | et femme
(Molière, Tartuffe).
Je l'aime, non point tel que l'ont vu les enfers. Mais /"idèle, mais /"ier, et même un peu /arouche, Charmant, | jeune, | traînant | tous les cœurs j après soi
(Racine, Phèdre).
Nous avons dit en commençant que ces répétitions de sons n'étaient expressives qu'en puissance, c'est-à-dire qu'elles ne deviennent impressives que lorsque l'idée s'y prête. Sinon les répétitions peuvent passer inaperçues. Ainsi dans le nom de poisson barbeau la répétition passe inaperçue alors qu'il n'en est pas de même dans barboter. Si pourtant les répétitions sont trop nombreuses, trop marquées, bien que l'idée ne les demande en rien, on les sent forcément, elles deviennent impressives malgré l'idée par ce fait seul qu'on les sent, et alors elles sont choquantes parce qu'il y a discordance entre l'idée et l'expression :
230 LES RÉPÉTITIONS EN GÉiNÉRAL
Enfin, en forme cVanse arrontlissa/Jt leurs flancs
(Heredia, Le vase).
Les Bacchantes, d'un pampre à Tfl/jjple frondaison EnguirlfT/ident le jougdes taureau.v qu'on dételle
(Id., Ihid.).
Lorsf/i/e j'ai lu Péinirque étant encore enfant l l t
an an an an
(Musset, Le fils de Titien).
Quelle que soit sa mère et de^ui qn\\ soit fils
(Corneille).
Que quelque amour qu'elle ait et qu'elle ait pu donner
(Id.).
Je ne serai qu'à vous, qui que ce soil que j'aime
(Id.).
Elle [la rivière] roule sans un murmure Son onde oyjaque et /jourtanl/jure Par les faubourgs /pacifiés
(Verlaine, nomances sans paroles).
Terrible et dernier cri de l'âme évanouie,
Echo du coup qui fait écrouler une vie,
6 ou ou
Et yue jusqu'au tombeau j'entendrai ; puis glissant
(Lamartine, Jocelyn) ;
l'effet n'est probablement pas voulu, mais il est en tout cas désastreux ; l'idée aurait pu à la rigueur en supporter une vague indication ; mais une exagération de ce genre est tout ce qu'il y a de plus choquant.
V. Hugo a généralement corrigé les répétitions intempestives qui s'étaient d'abord présentées sous sa plume. De ce vers :
i:UKHECTl(hNS UK V. HUGO 231
L'omb/'e les voyant rire est /'adieuse et rit
il a fait :
Lombre les voyant rire a confiance et rit
( ThéAire en liber lé).
Dans cet autre :
Avec les Alti/c'î la nnit coïncidant
il a remplacé (( Attila » par (( Genséric » (La Pitié suprême). Mais quelques cas lui ont échappé :
Là je rêve, et rôdant dans le champ léthargique
(Les rayons et les ombres).
Madame, les garçons sont les soucis des mères
[Les voix intérieures).
Us appellent cela la majesté. C'est bête
[Les quatre vents de l'esprit).
La terre est belle, elle a la divine pudeur
[La terre).
Naigeon qui dit : Racd, Calmet cpii dit : Amen!
[L'âne).
Nous arrivons à l'étude des vo^'elles en tant qu'elles ont une valeur propre et une signification particulière. 11 est bon de rappeler encore une fois que les phonèmes ne sont expressifs qu'en puissance et n'expriment réellement quelque chose que si l'idée qu'ils recouvrent est susceptible de mettre en lumière leur pouvoir expressif. Il ne faut pas oublier non plus qu'il n'y a pas d'idée simple; toute idée est complexe et comporte des nuances qui ne peuvent être rendues que par l'emploi simultané ou successif de moyens d'expression différents. Nous essaierons d'isoler chacun d'eux et de déterner sa valeur spéciale.
Pour cela il est nécessaire que nous prenions pour point de départ une classification des sons reposant sur leur nature même et indépendante de toute idée préconçue. On peut les grouper avec beaucoup de précision en se fondant à la fois sur leur point d'articulation et leur mode d'articulation. Les voyelles sont des notes variées dont le timbre et la qualité sont essentiellement déterminées par le point d'articulation. Or c'est par leur timbre et leur qualité qu'elles impressionnent diversement notre oreille : les unes sont des notes aiguës, les autres des notes graves, les unes sont des notes claires, les autres des notes sombres, les unes sont voilées, les autres éclatantes. Ces distinctions déterminées par l'impression produite sont en quelque sorte populaires ; sous l'influence de la musique elles ont pénétré dans le langage courant ; mais elles ne donnent qu'une classification vague et flottante. En classant les voyelles d'après leur point d'articulation, on se trouvera les avoir rangées du même coup conformément à l'impression qu'elles exercent sur celui qui les entend, et cette méthode,