CLASSIFICATION DES VOYELLES
ne laissant rien à l'arbitraire, permettra d'apporter à la classi- (ication vulgaire plus de précision et de la rectifier au besoin.
Ondésig-ne généralement par le nom de painfales les voyelles dont le point d'articulation est situé vers la partie antérieure du palais et l'on peut appeler non palatales toutes les autres. Les palatales sont i, ii [u, comme dans le mot cru), é, è, ô [eu fermé, comme dans le mot feu). Ce sont en même temps les voyelles claires. Les deux d'entre elles qui sont le plus fermées et qui se prononcent le plus en avant, ïi et Vu, peuvent être mises à part sous le nom de voyelles aiguës. La catégorie des non palatales comprend toutes celles qui se prononcent vers la partie postérieure du palais, ou au niveau du voile du palais, ou même plus en arrière, à savoir : ^, ô (o ouvert, comme dans le mot corps), ' (eu ouvert, comme dans \e mot peur), 6 (o fermé, comme dans le mot clos), u (ou, comme dans le mot trou). Ce sont les voyelles (/raves. Il y a aussi lieu de distribuer ces dernières en deux groupes, et de désigner par le nom de sombres les deux qui sont le plus fermées : d et u, et par celui cVéclatantes les trois autres : a, ô, è.
Les voyelles nasales demandent une mention spéciale. Elles sont toutes comme voilées par la nasalité, mais appartiennent d'ailleurs chacune à la même classe que la voyelle orale qu'elles ont pour substratum. Il faut donc savoir quel est leur substratum oral, c'est-à-dire quelle est la voyelle non nasale dont elles sont la voyelle nasalisée. Nous avons montré ailleurs [MSL, VII, 472 sqq.) quel est ce substratum : la voyelle du mot vin est un è nasal, c'est du mot hrun est un è nasal, celle du mot temps est un a nasal (a extrêmement ouvert, son qui n'existe pas en français, mais qui est très voisin de d), celle du mot rond un d très fermé, qui n'existe pas non plus dans la langue, mais se rapproche infiniment de u. Un moyen très simple de s'en rendre compte est de faire prononcer ces mots par une personne ayant les fosses nasales obstruées près du voile du palais soit artificiellement, soit accidentellement, fût-ce par un gros rhume de cerveau. C'est
un préjugé assez répandu que la voyelle nasale du mot temps ou du mot autant est un a nasal, et celle du mot rond un 6 nasal ; étymoloo^iquement c'est quelquefois vrai, mais nous n'avons que faire ici d'étymologie. L'expérience indiquée fera entendre à peu près fô, auto, ru et non ta, auta, ro. On peut faire une contre-épreuve qui n'est pas plus difficile, au moyen d'une personne parlant fortement du nez : elle prononcera les mots ta, rot non pas comme nous prononçons les mots temps, rond mais ^a", ro" avec l'a nasal etl'd nasal qui n'existent pas en français : d'autre part elle prononcera les mots trotte et tout à peu près comme nous prononçons trente et ton. Nous nous servons pour la transcription des voyelles nasales, afin que leur valeur saute aux yeux, de la voyelle orale qui leur correspond avec un n en exposant, et, dans les deux cas où nous n'avons pas le correspondant rigoureux, de celles de nos voyelles qui s'en rapprochent le plus, à et u, avec le même exposant.
Parmi les voyelles orales, il y en a deux qui demandent quelques explications complémentaires ; c'est Yeu fermé (ô) et Veu ouvert (è). Certains s'étonneront de les trouver dans deux classes différentes. On a une tendance, par suite d'habitudes dues à la pauvreté de notre alphabet, à considérer l'è etVé d'une part. Va et Vô d'autre part comme des voyelles à peu près semblables. En réalité il y a plus de différence entre l'articulation de l'è et celle de l'e qu'entre celle de l'e et celle de 1'/, entre l'articulation de Vu et celle de l'o qu'entre celle de l'a et celle de Vô, qu'entre celle de Vô et celle de r« {ou). Si dans notre classification l'è et l'è se trouvent dans la même catégorie, c'est qu'ils se prononcent tous deux sur la partie antérieure du palais ; si Vô et l'o sont dans une même catégorie, quoique dans deux subdivisions différentes, c'est que tous deux s'articulent dans la partie postérieure de la bouche. Le domaine des deux eu est intermédiaire entre celui des deux e et celui des deux o, mais de telle sorte que l'un a son point d'articulation d'un côté et l'autre de l'autre côté de la limite qui sépare les claires des graves.
l7' dit mlet 235
L'o est la voyelle fermée qui termine le mot peureux ; l'e est la voyelle ouverte de la première syllabe de ce mot ; c'est aussi, mais avec plus d'ampleur et d'intensité, la voyelle du mot peur ; c'est la voyelle du mot fleuve] c'est la voyelle de la syllabe initiale du mot jeunesse dans la prononciation proprement française, car nous ne nous occupons pas ici, comme il est juste, des différentes prononciations dialectales ; enfin c'est l'e dit muet ; ce point est capital et on ne saurait trop y insister. Dans l'intérieur des vers français il n'y a pas d'e muet ; tous les e qui comptent dans le nombre des syllabes doivent se prononcer nettement, comme une voyelle affaiblie par l'atonie sans doute, mais absolument pleine, sans quoi les vers deviennent faux ; rien ne saurait les dispenser d'avoir leur compte juste de syllabes. L'e du mot je dans je n[e) sais pas se prononce en français exactement comme celui de la première syllabe du moi jeunesse ; tous les e qui se trouvent dans l'intérieur des vers doivent se prononcer ainsi. C'est la même voyelle que celle de la dernière syllabe du mot valeur, mais plus brève, plus faible et moins tendue.
Ce point pourra surprendre ceux qui ne sont pas rompus aux détails de la phonolog-ie et leur paraître un simple paradoxe : l'é dit muet est une voyelle éclatante. Ce qui fait qu'une voyelle est éclatante n'est pas le plus ou moins d'intensité avec laquelle on la prononce, mais la manière dont on l'articule. Or les muscles de la bouche sont presque au repos pour la prononciation de l'é comme pour^celle de Va (le canal buccal est seulement un peu moins ouvert pour l'é) et ce sont ces deux voyelles qui emploient le moins de souffle. Ajoutons à ces considérations phonologiques un fait de phonétique qui les confirme ; tandis que l'é est la voyelle atone par excellence en français et dans plusieurs autres langues, en grand russe tout 0 placé dans la syllabe qui précède la tonique est devenu a; dans les deux cas l'affaiblissement dû à l'atonie s'est traduit par la diminution de l'effort musculaire des organes buccaux, et en même temps par l'emploi d'une quantité moindre de soufïle.
A. — Voyelles aiguës.
L'étude des mots expressifs nous montre que les voyelles aiguës, Vi et Vu, donnent seules l'impression de l'acuité : cri, cri-cri, siffler, pique, ail. spitz « aigu » ; mais les autres voyelles claires, étant en somme de même nature, peuvent préparer la note ou la soutenir une fois qu'elle a été donnée.
Les voyelles aiguës sont naturellement désignées pour peindre" les bruits aigus :
Avec un cvi sî'iif'slre, il tournoie, emporté
(Heredia, La mort de laigle).
L'essieu erre et se rompt...
( Racine) .
(( Je doute que Ton serve la gloire de l'auteur de Phèdre en supposant que dans une situation si pathétique, au milieu des larmes, du désespoir, des remords cuisants, il ait songé à peindre le bruit d'un essieu qui se rompt » (Combarieu, 206- 207). Ce jugement se passe de commentaire.
Le fffre aux cr/'s aigus, le hautbois au son clair
(Lamartine, Jocelyn).
Le bruit peut être imaginaire et simplement supposé par métaphore :
Le sang de vos rois | crie | et n'est point | écouté
(Racine, Athalie).
Dans l'ordre du langage ce qui est particvdièrement aigu, ce sont les cris, toute espèce de cris, quel que soit le sentiment qui les suscite :
1" la douleur :
Tout m'affl/'ge et me nu/'t, et consp/re à me nuire
ili)., Phèdre).