‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son harmonieChapitre 69 sur 115 · EXPRESSION DE LA MOQUERIE · texte numérisé non relu

EXPRESSION DE LA MOQUERIE

... Je tadmi^re !

Où sont tes gens? où sont les [ouvriers de Temptre? Entendrons-nous bientôt tes trompettes sonner? Vas-tu, sur ce donjon que tu dois ramer, Semer, dans les débris où sifflera la hise. Du sel comme à Lubeck, du chanvre comme à P/'se? Mais quoi ! je n'entends rien, i^erais-lu seul ;cf? ' Pas d'armée, ô César! Je sais que c'eit ainsf

Que tu ïais d'ordinture

(Hugo, Burgraves, II, 6).

6" Si l'on quitte l'ironie amère, méchante, le sarcasme, pour arriver au persifllage ou à la simple moquerie, les voyelles claires restent le moyen d'expression obligatoire, mais parmi elles les voyelles aiguës cessent de dominer, ou même disparaissent complètement :

Vous chantiez, j'en suis fort aise ; Eh hienl dansée maintenant

(La Fontaine, I, 1).

C'est dommage, Garo, que tu n'e* pomt entre Au conseil de celui que prêche ton cure

(Id.,IX,4).

Venec remercier un père qui vous aime,

Et qui veut à l'autel vous conduire lui-même

(Racine, Iphigénie).

Je vous entends, madame,

Vous voulez que ma fu/'te assure vos désfrs.

Que je lafsse un champ h'bre à vos nouveaux souptrs ;

Sans doute en me voyant, une pudeur secrète

Ne vous laisse goûter qu'une joz'e inquiète

(Id., Britannicus, III, 7),

246 LRS VOYELLES

On d/t plus; vous souffre- sans en être offensée, Qu'il vous ose, Madame, expliquer sa pensée. Car je ne croirai point que sans me consulter La sévère Junie ait voulu le flatter, Ni qu'elle ail consent?' d'aimer et d'être atmée, Sans que j'en sojs instruit que par la renommée

(Id., IhicL, II, 3).

Il n'y a pas lieu de multiplier les exemples à l'infini ; d'autre part, comme le nombre des nuances d'idées est illimité, il ne faut pas songer à donner une énumération complète de celles qui sont susceptibles d'être exprimées par telle catég^orie de phonèmes. Ce serait poursuivre limpossible et viser un but qu'en somme il n'importe pas à notre dessein d'atteindre. Il suftit en effet que nous ayons déterminé la nature et la valeur propre des phonèmes pour être capables de prévoir à quelles diverses nuances ils pourront s'appliquer comme moyens d'expression.

Voici un passage de Racine où nous trouvons, en moins de quatre vers, trois sentiments pour l'expression desquels nous savons maintenant que les voyelles claires conviennent : l'aigreur, la colère et le mépris :

...maigre ses injustices, C'est ma mère, et je veux ignorer ses caprices. Mais je ne prétends plus ignorer ni souffrir Le ministre insolent qui les ose nourrir

{Ibid., II, 1).

Les voyelles claires se prononcent en serrant par un effort musculaire plus ou moins considérable différents organes buccaux contre la partie antérieure du palais, ce qui donne aisément un air pincé. C'est pour cela qu'elles contribuent si bien à l'expression de tout ce qui se dit d'un ton pincé, en particulier comme nous venons de le voir, à la moquerie, à l'ironie, et d'une manière générale à tout ce quiestmordant, méchant : tel ce passage de Britannicus (II, 3 ; toute la scène serait à

EXPRESSION DE l'iNQUIÉTUDE 247

citer) où Néron, avec une méchanceté que nous pouvons qualifier d'aiguë, ordonne à Junie qu'il tient en son pouvoir de déclarer à son amant Britannicus

Qu'il doit porter ailleurs ses vœux et son espoir,

et cela sans explications qui puissent faire soupçonner qu'elle agit par contrainte, car Néron entendra et verra tout sans être vu :

V^ous n'aure:: point pour moi de langages secrets, J'entendrai des regards que vous croirez muets; Et sa. perte sera r/nfailhble salaire D'un geste ou d'un soupir échappe pour lui plaire.

Une inquiétude qui vous serre le cœur, qui vous serre les lèvres et les dents et vous contracte tous les muscles, exigera aussi des voyelles claires, car ce sont elles qui demandent l'effort musculaire le plus considérable et emploient le plus de souffle (la poitrine serrée par l'émotion n'en fournit que par des mouvements saccadés et violents) ; telles les paroles qu'Hermione adresse à Cléone lorsque, cette dernière lui racontant qu'elle vient de laisser P^^rrhus dans le temple où il épouse Andromaque, elle craint qu'il ne l'ait tout à fait oubliée :

Mais as-tu bien, Cléone, observé son visage ? Goûte-t-il des plaisirs tranquilles et parfaiVs ? N'a-t-il point détourné ses yeux vers le palais ? Dis-moi, ne t'es-tu point présentée à sa vue? L'mgrat a-t-il rougi lorsqu'il t'a reconnue ? Son trouble avouoit-il son l'nfidélité ? A-t-i'l jusqu'à la fin soutenu sa fierté ?

[Andromaque, \', 2).

B. — Voyelles claires.

Nous n'avons considéré jusqu'à présent dans les voyelles palatales, qu'une qualité, Vacuité, et nous nous sommes surtout attaché aux deux voyelles les plus aiguës, Yi et Vii, les autres voyelles claires n'ayant le plus souvent joué dans nos exemples qu'un rôle secondaire. Si nous considérons maintenant Isurs autres qualités, si nous les prenons toutes ensemble, en nous arrêtant tout autant à l'e, à l'è, à l'è", ^ Yô qu'à Yi et slYù, nous trouvons que les voyelles claires ou voyelles minces, comme on les appelle dans certaines lang-ues par opposition avec les voyelles larges qui sont les graves, s'exprimant avec une ouverture buccale moindre sont plus ténues, plus douces, plus légères. Elles sont donc particulièrement propres à exprimer la ténuité, la légèreté, la douceur et les idées qui se rattachent à celles-là. Elles apparaissent dans la plupart des épithètes par lesquelles nous venons de les caractériser et dans quelques autres analogues : claires, légères, fines, ténues, menues. Elles sont très nettes dans quelques mots essentiellement expressifs comme tinter, murmurer .

Elles sont donc aptes à exprimer un bruit ténu, clair, un murmure doux et léger :

Yesnids

Muvmnvaienl Yhymne obscur de ceux quj' sont hénis

(Hugo, Petit-Paul).

Le murmure léger des abe/lles fidèles

(Leconte de LisLE, Poèmes antiques).

[Et la source sans nom qui goutte à goutte tombe] D'un son plamtif empbi la solitaire combe : C'est la Nymphe qui pleure un éternel oubli

(Heredia, La source).

EXPRESSION d'un liRLIT LÉGER 249

Il est doux crécouter les soupn-s, les hrails irais

(Id., Pan).

Et l'ombre où ril le timbre argentm des fontames

(Id., La chasse).

Les cloches dans les airs, de leurs voix arg-entines, Appeloient à g-rand bru;7 les chanlres à matines

(BoiLEAu, Lulrin),

exemple signalé par Sainte-Beuve, Lundis, VI, 308.

et l'homme,

Chaque soir de marché, faiV tmter dans sa mai'n Les deniers d'argent clair qu'il rapporte de Rome

(Heredia, Horlorum cleus, IV).

mobiles roseaux

Où mi/rmiire Ze'phi/re au murmure des eaux

(CnÉNiER, Mnazile et Chloé).

Viens ! — une flûte invisible Soupire dans les verg-ers

(Hugo, Contemplations) ;

remarquer en outre les spirantes v, f, s, cf. p. 315 à 319.

Les fontaines chantaient. Que disaient les fontaines ? Les chênes murmuraient Que murmuraient les chênes ?

(Id., Ibid.).

Et l'accent de sa voix divine était plus doux

Que l'incantation vag-ue et sombre des sphères.

« — 0 toi ! je viens. Je pleure. Ici, dans les misères,

Dans le deuil, dans l'enfer où l'astre se perdit,

Je viens te demander une grâce, ô maudit !

Ici, je ne suis plus qu'une larme qui brille.

Ce qui survif de toi, c'es^ moi. Je suis ta tïlle.

250 LKS VOYELLES

Sens-tu que je suis là ? Mereconna/.s-t», dis ? M'eiilends-l» ? C^esl du fond des divins parad/s, C'est de la profondeur lumnieHse et sacrée, Cest de ce grand cjel clajr où vit celui qui crée, Que je viens, éperdue, à toi, lange enfoui ! ,]'ai crié vers Dieu ; Dj'eu form/dable a dit : Oui

(Id., Fin de Satan).

Il va de soi que les phénomènes que nous venons d'observer dans des vers français ne sont pas spéciaux à notre langue, mais qu'ils apparaissent d'une manière générale dans toutes les poésies. Nous n'avons pas ici à insister sur ce point, mais nous croyons bon d'indiquer le fait, afin d'écarter les doutes du lecteur. Parmi les exemples que nous venons de citer, il n'y en a pas qui soient plus caractéristiques que le suivant, emprunté à la jolie pièce de Gœthe intitulée Erlkonig. L'enfant malade croit entendre le roi des aunes cherchant à l'attirer par des paroles mielleuses qui parviennent à lui comme un doux murmure :

Du hebes knid, komm, geA mil miv !

Gar schdne spiele sp/el' ic\\ n\ii dii\

Ces voyelles claires rendent le ton captivant, doucereux et charmant. En réalité c'est le bruissement du vent dans les feuilles :

lu durren blatlern siiuselt der wmd.

Nous ne nous attarderons pas non plus à donner après chaque question un recueil d'exemples mauvais, de vers où l'effet est manqué ; ce serait sans intérêt. Mais nous en citerons quelques-uns chaque fois que nous jvigerons qu'ils peuvent contribuer à faire mieux comprendre ce que nous exposons :

Ce n'était qu'un murmure ; on eût dit les coups d'aile D'un zéphyr éloigné glissant sur les roseaux Et craignant en passant d'éveiller les oiseaux

(Musset, Lucie).

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