‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son harmonieChapitre 70 sur 115 · EXPRESSION HE LA PETITESSE · texte numérisé non relu

EXPRESSION HE LA PETITESSE

La première moitié est excellente, mais la seconde est bourrée de syllabes lourdes qui empêchent le lecteur d'adoucir autant qu'il le faudrait sa voix en récitant ces vers.

Dans ces exemples nous ne sommes pas sorti en somme de l'ancien domaine de l'harmonie imitative puisqu'il y a dans chacun d'eux imitation de sons et de bruits physiques. Si nous passons à un autre ordre de phénomènes, parmi les objets qui ne rendent pas de son, ceux dont l'idée pourra être suggérée par l'emploi des voyelles claires sont ceux qui, s'ils rendaient un son, feraient entendre, semble-t-il, un petit bruit clair, ténu, doux et léger. Cest-à-dire que d'une manière générale les voyelles claires peuvent peindre à l'oreille tout objet ténu, petit, léger, mignon :

Ici g/t, Eiran^er, la verte sauterelle

.Que ch/rant àeiix safsons nouvvit la jeune Helle

Et dont VaiXe vibrant sous le \>ie(l dentelé

BrH/ssac't dans le p/n, le cytise ou ïaireWe.

EWe s'es/ tue, helas I la lyre naturelle,

La muse des guérefs, des stUons et du blé ;

De peur que son léger sommefl ne soit troublé,

Ah! passe vile, ami, ne pèse point sur elle

(Heredia, Epic/ramme funéraire);

toutes les rimes sont en è ou en e'.

Quand la demoiselle dorée S'envole au départ des hivers, Souvent sa robe d/aprée, Souvent son aiie est déchirée Aux m/lle dards des bui'ssons verts. Ainsi, jeunesse vive et frêle, Qui, t'égarant de tous côtés, A'oles où ton instinct t'appelle, Souvent lu déchires ton aile Aux épmes des voluptés

(Hugo, La demoiselle) ;

même observation.

Je suis Tenfant de Vair, un sylphe, moins qu'un rêve, Fils du printemps qui nait, du matm qui se lève, L'hôte du clair foyer durant les nuits d'hjver, L'esprtV que la lumière à la rosée enlève, Diaphane habitant de r/uv/s/ble éther

(Id., Le sylphe).

Il était très bi'eu pris, on eût dit que sa mère L'avriiV ïait tout petiV pour le frTire avec soin

(Musset, Namouna),

description d'un personnag^e très petit.

Je me la rappehifs quand elle était petite, Quand elle m'apportaiV des lys et des jasmms, Ou quand elle prenaiV ma plume dans ses mains

(Hugo, Contemplations).

J'aime vos pieds petits à tenir dans la mai'ii, Qui font un bruiV mignard et gai sur le chemi'/i

(Verlaine, Les uns et les autres).

Son pied rusait l'Aerbe fleurie

(Musset, A^uiV de mai),

impression de légèreté.

Cesl la frivolité

Mère du vain caprice et du lègei- presti'ge ; La fantaisie ailée autour d'elle voltige

(Chénier,, La Frivolité).

elle a passé sans bruiV,

Belle, candide, ainsi" qu'une plume de cygne

(Hugo, Contemplations).

EXl'KPJSSION iJi: LA RAPIDITÉ 253

Eolides, salut ! 0 fra/ches messagères,

C'est bien vous qui chanti'e- sizr le berceau de.v Dieux,

Et le clair /h'ssos d'un flot melod^'eua^

A baigné le duvet de vos ailes légères

(Leconte de Lisle, Poèmes antiques).

Le mal dont j'ai souffert s'est enhii comme un rêve, Je n'en puis comparer le lointain souvenir Qu'à ces brouillards légers que l'aurore soulève Et qu'avec la rosée on voit s'évanouir

(Musset, Nuit d' octobre).

L'inquiète gazelle, attentive à tout brjii^, VenaiV, di'sparaissrii7 comme le trait qui fiii^

(Leconte de Lisle, Dhagavat).

Exemple mauvais :

Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix

(Hugo, Feuilles irautomne).

Ce vers bourré d'éclatantes, pour peindre un être frêle et débile, fait contresens. La note juste est dans le vers qui suit celui-là :

Si débile qu'il fut, ainsi qu'une chimère,

où il n'y a que des palatales.

A l'idée de légèreté se rattache immédiatement, comme étant de même nature, l'idée de rapidité. Les voyelles claires sont donc propres à peindre un mouvement léger, rapide, un élan (physique ou moral) :

Oh ! si j'avais des ailes

, \ ers ce beau ciel si pur je voudrais les ouvrir !

(Musset, Rolla).

Lorsque le jeune aiglon, voyant part/r sa mère, En la suivant des yeux s'avance au bord du nid, Qui donc lui dit alors qu'il peut qu/lter la terre Et sauter dans le cf'el déployé devant lut ?

(Id., Ihid.).

Mon ai\Q me soulève au souffle du prnjtemps, Le vent va memporter ; je rais qu/lter la terre

(Id., Nuit de mai).

(yéiait bien v/te iail de leur vider les mains

(Id., Une bonne fortune).

Je les tirai bien vue et je les 1»/ donnai

(Id., Ihid.).

De même, dans ma bourse, il ne faut qu'un écu Qui tourne les talons, el le reste est perd»

^lD.,//j/f/.).

Et nous verrons soudain ces tigres ottomans pHtravec des pieds de gazelles !

(Hugo, Orientales).

Celui qui subjugua l'Europe

Il est là qui vous parle. // surfit devant vous !

(Id., Burcfraves) ;

le mouvement est pm^ement métaphorique.

...et voit d'un œil élargi par la crainte Surgir au bord des bois le grand fauve en arrêt

(Heredia, Némée).

sur le seuil redoutable.

Un homme, que poussaient d'horribles bras tremblants, Appar/^'l; il était velu de linceuls blancs

(^HuGo, Les lions)

EXPRESSION d'un ÉLAN 2S5

Voir les Gyclades dor de Vaziir émerger

(Heredia, Pour le vaisse.iii de \'irc/{le).

Le burj;-

Se dresse niaccess/ble au milieu des nuées

(Hugo, /hirç/raves) ;

tous ces mouvements sont imag-inaires.

La terre est aussi vieille

Que lorsque Jean parut sur le sable des mers,

Et que la moribonde

Sentît bond/r en elle un nouvel univers

[Musset, Rolla).

0 notre maître à tous ! si ta tombe est fermée, Laisse-moi, dans ta cendre un instant ranimée. Trouver une étinceUe, et je vais t'tmfter !

(Id., Une soirée perdue),

élan d'enthousiasme.

Voici quelques exemples défectueux :

A Tappel du héros s'enlevant d'un seul bond

(Heredia, Persée et Andromède).

Mais, d'un seul bond, le Dieu du noir taillis s'élance

(Id., Pan).

Elles s'élancent. Tel, lorsqu'un corbeau sinistre

(Id. ,Le bain des nymphes).

Le moment où je parle est déjà loin de moi

(Boileau, Epître III) ;

ce vers peindrait parfaitement, avec ses trois mesures égales et ses voyelles éclatantes, un roulement de tambour ; c'est parce qu'il avait confondu l'idée avec l'expression de l'idée, que le grand Arnauld avait cru éprouver à sa lecture une impression de rapidité.

Grâce à leur légèreté et à leur douceur les voyelles claires sont toutes désignées pour exprimer des idées légères, gaies, riantes, douces, gracieuses, idylliques. La gaîté, la douceur, la grâces ont des idées que l'on associe continuellement à celle de la légèreté :

Le5 n/ds chantA/ent, les eaux murmî;rA/ent dans les hisrbes, On voyA/t tout hriUEB, tout aimEH, tout tleur/r

(Hugo, L'aigle du casque).

Ce soir, tout va fleurir ; Timmortelle nature Se remph7 de parfums, d'amour, et de murmure

(Musset, Nui( de mai).

Le brume bleue errait aux pentes des ravmes ; El, de leurs becs pourpres lissant leurs ailes fines. Les blonds se'negah's, dans les yérofliers D'une eau pure trempes, s'éveillaient par milliers. La mer éta// sereine, et sur la houle claire L'aube vive dardai7 sa flèche de lumièi^e

(Leconte de Lisle, E aurore).

Un arôme léger d'Aerbe et de fleurs montait ; Un murmure infini dans l'air subtil flottait

(Id.,//)iW.).

L'éther plus ^Ur hiisAIt dans les ciEUx plus subi/mes

Hugo, Le sacre de la femme).

Les gazons sont tout pleins de voix harmonieuses L'aube fait un tapis de perles aux sentiers, Et Tabeille quittant les prochaines yeuses Suspend son aile d'or aux pâles églantiers

(Leconte de Lisle, Poèmes antiques),

peinture gracieuse.

Jersey rit, terre libre, au sei'n des sombres mers ; Les genêts sont en fleur, l'agneau pail les prés verts ;

PEINTURE GKACIEUSE 257

Lecume jette aux rocs ses blanches mousselines ; Par moments apparaît, au somme/ des collines, Livrant ses crms e'pars au vent âpre et joyeiij:, Un cheval elFare quf' henni7 clans les deux

(Hugo, Châlimenls).

}>l;i{s \'aldès, te conna;7, b/enheurei/se Sev/lle, De r/^spagne moresque ô la plus belle fille! Toi dont le petif pied trempe au Guadalquivir, Et qui reçus du ciel tout ce qui peut ravir

(Th. Gautier).

Dans /?o//t7, Musset nous montre la cavale qui vient de périr de soif au désert parce qu'elle n'a pas su qu'elle n'aurait eu qu'à suivre les caravanes,

Pour trouver à Ba}j;dad de frA/ches écurlEs, Des ratoliTTrs dor£'s, des luz^'rnes fleuri Es, Et des pulls dont le ci^"! n'a jamA/s vu le fond.

Un certain loup, dans la saison Que les t/èdes zéphirs ont l'Aerbe rajeunie

(La Fontaine, V, 8).

Que faire au mois d'avril à moins de s'adorer ?

(Hugo, Catulle).

C'est là que satisfait de son destin borné, Gallus fi'niV de vivre où jadis il est né

(Heredia, V Ulula).

Des lapins qui sur la brui/ère, L'œil éveillé, Toreille au guef, S' égayaient, et de th^m parfumoienf leur banquet

(La Fontaine, X, 15),

Une chose peut-être Qui va vous étonner.

C'est qu'à votre fenêtre Le vent vient frissonner, M. Gkammont. — Le vers françiiis, 1"

Qu'avi'fl commence à \uire, Que la mer s'aplan?7, El que cela veut dire :

Fauvette, fais ton nid

(Hugo, Sommation irrespectueuse)

Vvaiche idyWe ! Un mat?'/» Laure s'en est allée, Mats son amant dvait la voix tendre et disait Des mots si langourej/o- qu'elle, tout affolée, Senti7 son pauvre cœur sauter dans son corset

(Baudelaire, Le Léthé) ;

noter en outre les s du dernier vers qui peignent un mouvement répété, cf. p. 217 à 225.

J'ai vu passer Ammthe au fond du chemm creux. Elle a setze ans, et tant d'aurore sur sa tête Qu'elle semble marcher au miheu d'une fête ; Elle est dans la prair/'e, elle est dans les forets La plus belle, et n'a pas Vaiv de le faire exprès ; C'est plus qu'une déesse et c'est plus qu'une fe'e, Cest la ber^a^re ; cest une fflle coiffée D'iris et de glaïeuls avec de grands yeua; bleus

(Hugo, Segrais).

Avec SI peu de lîvais tu serais si" jol/'e

(Musset, La coupe et les lèvres).

Elle me souriait avec ses yeua; divins,

Et moi je lui baisais ses deux petites mains

(Hugo, Le roi s'amuse).

Riant, les yeux en l'air, et la mam dans sa main. Elle allait en comptant les arbres du chemin. Pour cueillir une fleur demeurait en arrière, Puis revenait à lui, courant dans la poussière. L'arrêtait par l'habii pour l'embrasser, posait Un œillet sur sa tête, et chantai/, et \asail Sur les passants nombreux;, sur la riche vallée Comme un large tapis à ses pieds étalée

(Vigny, Les amants Je Montmorency).

PElMlllK (iHACIKl'SE 2o9

L'ombre de*- bois d'Asere.s/ loule parlt/mee. Quel est celui qui vient par le frais chemm vcrL ? Est-ce\e b/en-ti/'mé qu'alleiul la bien-aimée ? 71 es^ jeune, il est doux. Il monte du désert Comme de lencensoir s'élève «ne fumée.

Est-ce le bieii-aimé qu'attend la bien-atmée ?

(Hugo, Fin de Satan).

Le vertcoh'br/', le roi des colh'nes.

Voyant la rosée et le soleil clair LfiiVe dans son niW tressé d'herbes fmes, Comme un frais rayon s'échappe dans l'air

(Leconte deLisle, Le colibri).

Comme il es^ vif, joyeux ! avec quelle prestesse

71 sautille !

f Musset, Namouna).

Ou plutôt, fée au léj^er

V^oltiger, Habile, agile courrière Qui mène le char des vers

Dans les airs Par deiiJ" s/llons de lumière !

(Sainte-Beuve, La rime).

« Dans cette strophe, les vers ont le vol léger de la fée ; tous les mots sont ailés, habile, agile courrière ; et le triomphe aérien auquel aboutit cette strophe nous laisse en présence d'une vision lumineuse au plus haut des espaces » (Guyau, L'art au point de vue sociolofjir/ue, p. 318).

Ries, chantez, cueillez des j;rappes dans les treilles Pour les pendre, ô L^dé, derrière vos oreilles

(Hugo, /limée terrible).

Ce mati/i, quand le jour a frappé ta paupière, Quel séraphin pensif, courbé sur ton cheveu, Secouaif des Iilas dans sa robe légère, Et le contaiV tout bas les amours qu'il rêvait ?

(Musset, Nuit de mai).

... .Cette nuit ]ai dormi", mais sans f/èvre; Son nom. sj' jat parlé, seul entrouvrait ma lèvre. Quel doux sommeil ! vraiment, non, je n'ai pas soulTert. Quand le soleil levant m'a réveillée, Otbert, Otbert ! il m'a semblé que je me sentai'.s naftre, Les passereaux joyeua; chantaient sous ma fenêtre. Les fleurs s'ouvraie/if, laissant leurs parfums fuir aux deux, Moi, j'avais l'âme en joie, et je cherchais des yeux Tout .ce qui m'envoyait une haleine si pure, Et tout ce qui chantait dans l'immense nature

(Hugo, Burgraves).

Vous partis, j'ai perdu le soleil, la gai'té. Le brui^ joyeiia: qui faiï qu'on rêve, le délire De voir le tout peti7 s'aider du doigt pour lire. Les fronts pleins de candeur quidisent toujours oui, L'éclat de rire franc, sincère, épanoui', Qui met subitement des perles sur les lèvres. Les beaux grands yeux naïfs admirant mon vieux Sèvres

(Id., Voix intérieures).

Eve laissait errEv sesyEUx sur la nature Et sous les v^rts palmi^'rs à la haute statZ^'re, Autour d'À've, au-dess6^s de sa t/ite^ l'œillEt Semblait songer, le bleu lot^^s se recueill/1/t, Le frA7s m?/osot/s se souvenA/t; les roses Cherchaient ses pi£'ds avec leurs 1/ivres demi-closes. Un souffle fratern^"! sortA/t du lys vermEll, Comme si ce doux ittre eut étZi leur parii'/l. Comme s/ de ces Heurs ai/ant toutes une âme, La plus b£'lle s'étA/t épanou/e en femme

(Hugo, Le sacre de la femme).

L'air sonore était frais et plein d'odeurs divines.

Les bengalis au bec de pourpre, aux ailes fines,

Et les verts colibris et les perroquets bleus.

Et l'oiseau diamant, flèche au vol merveilleua;,

Dans les buissons dorés, sur les figuiers superbes.

Passaient, sifflaieii/, chantaient. Au sein des grandes /lerbes

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