LES COITES H
pause après aucune des trois. Il n'y en a pas davantage après « perdre » dans ce vers (ÏAndromaque :
Mais il me l'aul loiil perdre, et loujours par vos coups,
puis({u "on prononce ppr\dr et. avec le <>roupe dr appartenant k la même syllabe que et . La coupe vient en ellet toujours immédiatement après une syllabe tonique et peut par conséquent tomber dans l'intérieur d'un mot comme dans le cas précédent. Voici un exemple encore plus Frappant :
Je coiinois l'assassin. — VA qui, Mada|me ? — \'ous
(Racine, Brilnnnicus] ;
dans ce vers il y aune coupe après Mar/a-, et -me appartient à la mesure suivante. C'est de la même manière qu'en grec dans ce vers trochaïque :
(Eschyle, Perses),
la première mesure finit avec la syllabe Zep- et la troisième avec la syllabe -pv- de ùapîbj. Les divisions rythmiques se superposent aux divisions grammaticales, mais ne coïncident pas nécessairement avec elles. Dans l'alexandrin classique une coupe intérieure est marquée d'ordinaire par un changement d'intensité puisqu'elle est le passage d'une tonique à une atone, fréquemment par une coupure syntaxique, souvent par un changement d intonation, les trois choses pouvant coexister, mais par une pause jamais.
La division de l'alexandrin en quatre mesures est le point capital de l'étape classique. Les poètes classiques n'ont jamais eu nettement conscience de cette structure ; mais ils^araissent en avoir eu le sentiment k partir d'une certaine époque. Malherbe ne l'a jamais eu. mais il semble s'être développé chez Corneille U partir île Pol//euc(e et chez llacine k partir
12 l'alexandrin classique
à' Andromaq ue . Gela est évidemment indémoiitrahle ; mais un examen attentif de la versification de leurs œuvres est en faveur de cette opinion. Leur vers n'est plus alors ni « énervé ni flasque » ; ses quatre divisions lui donnent une netteté et une fermeté remarquables.
C'est cet état que Becq de Fouquières a supérieurement exposé dans son Traité général de versification française ' mais il a eu le grand tort de croire que ce type était jirimitif ; ce n'est que par évolution qu on y est arrivé. Il a eu tort également de dire que le type du vers classique se compose de quatre mesures égales contenant chacune trois syllabes et que tous les vers qui ne reproduisent pas ce type en sont des dérivés. Le type du vers classique est bien tel qu'il le décrit, mais c'est un type idéal, et non pas un point de départ historique ; c est l'étalon auquel on peut comparer et ramener théoriquement tous les Aers classiques '.
Cette forme type n'est d ailleurs pas étrangère à la réalité : on la trouve 22 fois parmi les lllO premiers vers d'Athalie^ c est-à-dire en moyenne et approximativement une fois sur cinq. On ne l'obtient pas par une statistique, puisqu'elle n'est pas plus fréquemment représentée que les autres; on la trouve, comme toute forme idéale, par comparaison et par élimination des cas particuliers.
Il y a donc dans le vers classique certains éléments fixes et immuables, certains éléments susceptibles de variété. La coupe qui sépare les deux hémistiches ne peut pas être déplacée : elle tombe obligatoirement après les six premières syllabes et partage le vers en deux moitiés rigoureusement égales, égales comme nombre de syllabes et égales comme durée. La durée de chaque hémistiche est la moitié de la durée totale. Chaque demi-vers est également divisé en deux parties ou mesures, se terminant chacune sous un temps marqué ou accent rvthmi([ue.
1. Voir en outre poui' le rvHime le chapitre ci-dessous intitulé : La variété du jnoiivement ri/lhiuique, p. 84 à 102, et la Table anali/lii/w au mot : Rythme.
LES DURKFS 13
Il est tro^ évident que si chacune des quatre mesures a trois syllabes, sa durée est rigoureusement égale au quart du temps total ; mais le nombre des syllabes de chaque mesure peut varier de im à cinq.
Quel que soit le nombre des syllabes d une des quatre mesures, sa durée est égale au quart du temps total. Ce point a besoin d'une démonstration : Becq de Fouquières nous la donnée. Le rythme est produit par le retour à intervalles égaux des quatre temps marqués ; si lun des intervalles était plus court ou plus long- que les autres, le rythme serait détruit. C'est là ce qui montre bien que le vers idéal dont nous parlions tout à l'heure est en elFet le vers type, parce que cest le seul .dans lequel des intervalles égaux soient remplis par des nombres de syllabes égaux.
Quelles sont les conséquences de ce retour à intervalles égaux des accents rythmiques ?
Si la durée d'une mesure reste immuable alors que le nombre de ses syllabes varie, il est évident que le débit devra varier avec le nombre des syllabes, devenant plus rapide si ce nombre est plus grand, plus lent s'il est plus petit. Une mesure de deux syllabes doit être prononcée avec un accroissement de lenteur d'un tiers, une mesure d'une syllabe avec un accroissement de lenteur de deux tiers : une mesure de cinq avec un accroissement de vitesse de deux cinquièmes, une mesure de quatre avec un accroissement de vitesse d un quart.
Telles sont les conclusions auxquelles on arrive fatalement ; mais ce n'est que de la théorie. Dans la pratique, l'accélération ou le ralentissement du débit nest pas mathématiquement celui que nous venons de dire ; les vers ne se récitent pas au métronome. Dans un vers trochaïque grec, un spondée n'est pas exactement l'équivalent du trochée qu'il remplace ; ce n'est qu'en trichant légèrement sur la quantité de ses syllabes que l'on arrive à lui faire produire sur l'oreille à peu près la même impression que ferait un trochée et à ne pas détruire le rythme. Toute versification contient des approximations de
14 l'alexandrin CLASSTQL'E
ce genre. Dans un vers français une mesure d'une syllabe n'est pas exactement l'équivalent de sa jumelle qui a cinq syllabes, et toutes deux ne sont pas exactement l'équivalent de la mesure normale de trois syllabes ou étalon de durée ; elles tendent seulement à s'en rapprocher. Quand une syllabe est prononcée plus lentement qu'une autre, l'oreille ne sent pas exactement si c'est de deux tiers ou d'une autre quantité que la lenteur est accrue. Elle sent qu il y a accroissement de lenteur et cela lui sutTit.
Il est des cas d'aillevirs où il serait absolument impossible d'obtenir cet accroissement théorique de deux tiers. Il y a des monosyllabes qui sont si peu étoffés et dont la voyelle est si brève que l'on peut presque les considérer comme rebelles à tout allongement. On arrive pourtant à leur faire remplir une mesure. Comment y parvient-on ? Un exemple fera mieux comprendre ce phénomène que" toute une discussion générale. Soit le mot nu qui est certainement 1 un des plus brefs de la langue française. Dans ce vers :
Il était nu comme Eve à son premier péché,
où il est la quatrième et dernière syllabe d'une mesure, il porte à la fois un accent tonique et un accent rythmique, mais cela ne l'empêche en rien d'être extrêmement bref, et il ne possède aucun relief particulier. Dans cet autre vers :
Nu comme un plat d'argent, nu comme un mur d'église,
il est devenu tout autre. Lu s'est légèrement allongé, fort peu sans doute, car sa nature ne lui permet pas de le faire beaucoup ; il a pris plus d'intensité ; Vn est devenu plus énergique et même sensiblement plus long ; entîn le mot s'est fait suivre et précéder d'un léger repos. Tous ces éléments réunis l'ont rendu capable de remplir une mesure et de tromper l'oreille au point qu'elle fût satisfaite, et que le rythme, qui n'existe pas en dehors de l'oreille qui le perçoit, fût sauf.
AI'.SRNCH d'effet 1S
Cet exemple présente du reste un cas rare et extrême, et la plupart du temps il n'v a aucune difliculté à donner à chaque mesure une diu'ée ;« peu près ég-ale à celle que demande la théorie.
Au point de vue de Vc.fpression, qui nous occupe particulièrement ici. la belle rc'gularité du vers type, exigeant un débit absolument uniforme, ne peut que contribuer, comme nous le verrons plus loin, à produire un ettet de régularité ou de monotonie. La plupart du temps même, l'effet sera nul, comme dans les vers suivants :
Oui je viens | dans sou temple | adorer | rEternel
(Racine, Athalie).
Cette nuit | je l'ai vue | arriver | en ces lieux
(Id., lirilnnnicas;.
Un destin | plus lieureux | vous conduit | en l']pire
(In., Anilrof}ia(fue).
Chacun sait | aujnurdhui | quand il fait | fie la prose
iMrssET, f ne bonne fortune).
Où Colof,''ne I et Strasbourg;, j Notre-Dame | et Saint-Pierre
(Id., BoUa).
Mais lorsqu'il y a discordance entre le nombre et la durée des syllabes, on peut s'attendre à sentir des etîets très nets. L'apparition d'une mesure plus lente ou au contraire d'une mesure plus rapide ne saurait passer inaperçue, et la réunion dans un même hémistiche d'une mesure lente avec une mesure rapide produit forcément un contraste. On ne remarque pas deux personnes de même taille qui se promènent ensemble ; mais tout le monde est frappé à la vue d'un homme très grand a côté d'un homme très petit. Le rapprochement les met tous deux en relief, mais très souvent c'est l'un d'eux seulement que l'on remarque, et l'esprit, absorbé par la considération de
1t) l'alexandrin classique
celui-là, ne fait pas plus attention à l'autre qui le met en évidence que s'il était de taille moyenne. Leiî'et produit par le voisinage d'une mesure lente et dune mesure rapide est tout ti lait analogue et peut évidemment être employé comme moyen d'expression. Il l'a été en réalité d'une manière très heureuse par nos grands poètes.
\ quel ordre d'idées peuvent s'appliquer le ralentissement ou l'accélération des mesures comme moyen d'expression ? 11 est facile de le déterminer d'avance. Ils sont évidemment propres à peindre la lenteur ou la rapidité et les idées qui se rapprochent de celles-là :
1" Des mesures de moins de 3 syllabes expriment la lenteur, peignent une action qui dure, qui s'accomplit lentement ou mollement :
Alors elle se couche, et ses farauds yeux s'éteignent, Fa le pâle désert | roi/ |le sur son enfant Les flots silencieux de son linceul mouvant
(Musset, Bol la).
La mesure lente constituée par la syllabe rou- peint le mouvement lent et sourd du sable qui recouvre peu à peu la cavale ; la lenteur seule est exprimée par la durée de la syllabe, l'autre qualité l'est par la couleur de la voyelle (cf.
Et le char de Tautonme, au penchant de l'année, nnii\\e, déjà poussé par la main des hivers !
(Lamartine, A Elrire).
Le soleil est de plomb, les palmiers en silence
Sous leur ciel embrasé | /je/}|chent leurs longs cheveux
(Musset, Rolla).
Mouvement lent et mou. L'impression de mollesse déjà donnée par la lenteur de la mesure est accentuée par la nasalité qui voile la voyelle (cf. p. 282).
KXPUESSIUN Dli LA LLKTELH 17
Et le char vaporeux de la reine des ombres Mon\[,e, et blanchil déjà les bords de l'horizon
(Lamartine, L'isolement).
Même elfet. Dans les deux exemples suivants le mouvement n'existe que dans l'imagination du poète, mais le procédé et retîet sont les mêmes :
Ce sommeil qui d'en haut | tombe | avec la rosée
(Id., L'infini dans les cieux).
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages Qui pen\àeni sur tes eaux
(Id., Le lac).
Dans le dernier cas il s'ag-it d'un petit vers de six syllabes, mais il a deux mesures comme un hémitische d'alexandrin, et la première n'a que deux syllabes tandis que la seconde en a quatre : l'effet est le même.
Souvent la lenteur est seule en cause et la couleur des voyelles ne joue aucun rôle :
Et l'empereur au fond | /)a|sse par intervalles
(Hugo, Feuilles d'automne).
Croit que c'est une armée, iuA'isible et sans nombre, Qui fait cette poussière et ce bruit pour son ombre. Et sous l'horizon gris | passe \ éternellement
(Id., Bounaherdi).
Il voit ; sur les Hébreux ] étend \ sa grande main
(Vigny, Moïse).
Sur le vaste horizon | promène \ un long coup d'œil
(Id., Ihid.}.
Action d'embrasser lentement l'espace.
La mélodie encor quelques instants | se traîne
(Hugo, Eviradnus).
M. Gkammo.nt. — Le vers français. 2
18 l'alexandrin classique
Limbécile Ibrahim, sans craindre sa naissance, Traîne, \ exempt de péril, une éternelle enfance
(Racine, Bnjnzel).
Ici c'est plutôt la langueur et la mollesse que la lenteur proprement dite. Voir infra, p. 282 et 297, ce qui est dit des voyelles nasales et des consonnes nasales.
La lenteur, c'est la durée dans le temps ; le même procédé peut évidemment servir à exprimer la durée dans l'espace ou l'étendue, l'immensité, une étendue que l'on ne conçoit tout entière que lentement, une hypothèse que l'esprit examine en l'énonçant ou en la soulevant :
à son faîte vermeil
Rayonne un diamant | (jros \ comme le soleil
(Hugo, Aymerillot).
Plus livide et plus froid dans son cercueil | immense Pour la seconde fois Lazare est étendu
(Musset [Rolla).
Puis au delà des monts que ses regards parcourent S'étend \ tout Galaad, Ephraïm, Manassé
(Vigny, Moïse).
C'est votre vieille g-arde | au loin | jonchant la plaine
(Hugo, Napoléon II).
S'agenouillant | au loin | dans leur robe de pierre
(Musset, Bolla).
Dans ces deux derniers exemples le poète s'attarde légèrement sur cette expression « au loin » comme s'il considérait l'étendue qu'elle suppose.
Dans le suivant un effet analogue est produit deux fois de suite :
Et de Chanibord | là-has | au loin | les cent tourelles
(Hugo, Feuilles cVaulomne).