EXPRESSION DE LA COLÈRE
De folles on vous traite, et j'ai fort sur le cœur.
Le moindre solécisme en parlant vous irrite ; Mais vous en faites, vous, d'étranges en conduite. Vos livres éternels ne me contentent pas, Et, hors un gros Plutarque à mettre mes rabats, Vous devriez brûler tout ce meuble inutile, Et laisser la science aux docteurs de la ville ; M'ôter pour faire bien du grenier de céans, Cette longue lunette à faire peur aux gens. Et cent brimborions dont l'aspect importune ; Ne point aller chercher ce qu'on fait dans la lune, Et vous mêler un peu de ce qu'on fait chez vous, Où nous voyons aller tout sens dessus dessous
(Id., Femmes savanfes).
On rit de mo/, vraiment.
Fa Ton croit qu'on peut tout me faire impunément.
Soit. Essayez. Tâtez mon humeur endurante.
Combien de dards avait le serpent Stryx? Quarante.
Combien de pieds avait l'hydre Phluse? Trois cents.
J'ai broyé Stryx et Phluse entre mes poings puissants.
Osez donc! Ah ! je sens la colère hagarde
Battre de l'aile autour de mon front. Prenez garde!
Laissez-mot dans mon trou plein d'on?bre et de parfums.
Que les olympiens ne soient pas importuns.
Car il se pourrait bien qu'on vît de quelle sorte
On les chasse, et comment, pour leur fermer sa porte,
Un ténébreux s'y prend avec les radieux,
Si vous venez ici m'ennuyer, tas de dieux
(Hugo, Le géant aux dieux).
O ciel ! qui vit jamais une pareille rage'? Crois-tu donc que je sois insensible à l'outrage; Que je soufTre en mon sang ce mortel déshonneur? Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur. Et préfère du moins au souvenir d'un homme Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome
(CoRNEHXE, Horace).
Nous avons vu tout à l'heure la réclame exprimée par les voyelles éclatantes; Y orgueil n'est souvent en somme qu'une sorte de réclame personnelle; d'où même procédé :
Voix de l'orgueil : un cri puissa/it comme à\in cor, Des étoiles de sa/ig sur des cuirasses d'or
(Verlaine, Sagesse).
Nous sommes les neveux du gra/id Napoléon!
(Hugo, Châtiments).
Est-il quelque ennemi qu'à présentée ne dompte? Paraissez, Navarrois, Maures et Castillans, Et tout ce que l'Espagne a nourri de vailla/its !
(Corneille, Le Cid).
Moi, je suis Béhémot, léléphant, le colosse. Mon dos prodigieux, dans la plaine fait bosse
Comme le dos d'nn mont.
Je suis une montagne animée et qui marche; Au déluge, je fis presque chavirer l'arche, Et quand j'y mis le pied, l'eaw monta jusqu'au pont.
Je porte en me jouant, des tonrs sur mon épaule, Les murs tombent l)royés sous mon lla/îc qui les frdle
Comme sous un bélier.
Quel est le bataillon que d'nn choc je ne rompe? J'enlève cavaliers et chev^iux dans ma trompe. Et je les jette en l'air sans plus m'en soucier!
(Th. Gautier, Qui sera roi).
L'orgueil est la note dominante de ce morceau ; les voyelles sombres y ajoutent par endroits l'idée de lourdeur inséparable de celle de ce colosse; enfin c'est la lég-èreté qui est peinte dans le dernier vers par les voyelles claires.
Quand le ton de l'orgueil devient triomphant, il s'entremêle aux voyelles éclatantes un certain nombre de voyelles claires destinées à peindre l'allégresse :
EXPRESSION DE l'aLLÉGRESSE 269
Vous me reconnaissez, bupgTaves. — C'est le ma?'tre. Celuj qui subiiif^ua l'Europe, et fît rent-j/tre L'Allemagne dOtho/j, renie au i"eg-ard serem ; Celui que choisissaient pour juge souvéram. Comme bon empert'j/r, comme hon gentilhomme, Tro/s rojs dans Mersebourg et deux papes dans Rome, Et qui donna, touchant leurs fronts du sceptre d'or, La couronne à Suénon, la tiare à ^'ictor; Celuf qui des Hermann renversa le vieux trdne; Qui vainquit tour à totzr, en Thrace et dans Icdne, L'empereur Isaac et le cah'fe Arslan ; Celui qui, comprimant Gênes, Pise, Milan, ,
Etouffant g-uerres, cris, fureurs, trahisons viles. Prit dans sa large main l'Italie aux cent villes; Il est là qui vous parle. Il surgit devant vous!
(Hugo, Burgraves, II, 6).
Ma sœur, voici le bras qui venge nos deux frères. Le bras qui rompt le cours de nos destins contraires. Qui nous rend maîtres d'Albe; enfin voici le bras Qui seul fait aujourd'hui le sort de deux états; Vois ces marques d'honneur, ces témoins de ma gloire, Et rends ce que tu dois à l'heur de ma victoire
(Corneille, Horace^ IV, 5).
Nous avons vu les voyelles claires exprimer un léger bruit, un doux murmure et au contraire les voyelles graves peindre un bruit éclatant; nous avons vu d'autre part les voyelles claires peindre des objets petits, mignons, délicats ou des scènes gracieuses ; il est tout naturel que les voyelles graves et particulièrement les éclatantes s'appliquent aux idées contraires, qu'elles conviennent à la description d'un objet ou d'un personnage ou d'une scène grande, majestueuse, suscitant l'admiration :
Voyant ma petit£'sse et voyant vos mirAcles
(Hugo, Contemplations^ A Villequier)^
opposition de la voyelle claire de « petitesse » avec la voyelle éclatante de « miracles », et devant l'un et Tautre de ces deux mots répétition des mêmes sons pour peindre deux actions semblables. Voici de simples désignations de personnages grandioses ou puissants, ou de leurs actions :
Frédéric de Souabe, empereur crAllemagne
(Id., Burgraves, II, 6).
Géantl pour piédestal avoir eu rAllemag-ne... Avoir été plus grand qu'Annibal, qu'Attila
(Id,, Hernani).
Ainsi Charles de France appelé Charleniagne. Exarque de Ravenne, empereur d'Allemag^ne, Parlait dans la montagne avec sa gra/ide vo/x
(Id., Aymerillot).
Plus tard une autre fots, je vis passer cet homme, Plus grand dans son Paris que César dans sa Rome
(Id., Feuilles d'automne).
Quoi, François de Valois, ce prince au cœur de feu. Rival de Charles-Quint, un roi de France, un dieu, — A réternité près, — un gagneur de batailles Dont le pas ébranlait les bases des murailles. L'homme de Marignan, lui qui, toute une nuit. Poussa des bataillons l'un sur l'autre à grand bruit...
(Id., Le roi s'amuse).
Qu'est-ce que le Seigneur va donner à cet homme
Qui, plus gra/Kl que César, plus grand même que Rome,
Absorbe dans son sort le sort du genre humain?
(Id., Napoléon II).
M'enveloppant alors de la colonne noire.
J'ai marché devant tous, triste et seul dans ma glo/re,
EXPRESSION d'un BRUIT SOURD 271
Kl j'ai dil dans mon cœur : « Que voulo/r à prése/it? Pour dormir sur un sein mon ïroni est trop pesant, Ma main laisse l'elTro/ sur la main qu'elle toj/che, L'orage est dans m<i voix, l'éclair est sur ma bouche; Aussi, loin de m'aimer, voilà qu'ils tremblent tous, Et quand j'ouvre les bras, on tombe à mes genoux
.(Vigny, Moïse).
Contempler le bras Tort, la poitrine féco/ide, Le talon qui douze ans, éperonna le monde,
Et, d'un œil filial, L'orbite du regard qui fascinait la l'onle, Ce front prodigieux, ce crâne fait au moule
Du globe impérial !
(Hugo, A la Colonne).
Car c'est lui qui, pareil à l'antique Encelade, Du trône universel essaya l'escalade.
Qui vingt ans entassa.
Remuant terre et cieux avec une parole, W'agram sur Marengo, Champaubert sur Arcole,
Pélion sur Ossa!
(Id., ibid.)
D. — Voyelles sombres.
Passons à Tautre catégorie de voyelles graves, les voyelles sombres : «, ô, u'\ Les voyelles claires servant à peindre un bruit clair, les voyelles éclatantes un bruit éclatant, les voyelles sombres peindront bien un bruit sourd, comme dans le mot sourd lui-même, et en outre dans ronron, bourdon, (jrondement, ronfler^ rauque, etc. :
Elle écoute. Un bruit sourc/ frappe les sourc/s échos
(Hugo, Orientales).
J'entendais en passant les coups sourds du marteau Qui clouait dans la nuit le bois de l'échafaud
(Lamartine, Jocelyn).
Avec des gro/îdements que prolo/ige un loncf râle
(Heredia, Bacchanale).
Les voyelles sombres sont le plus souvent, dans ce cas, entremêlées comme ici de voyelles éclatantes ; il suffît que le nombre des sombres soit plus considérable que celui des éclatantes pour que la note reste sombre ; si les éclatantes sont voilées par la nasalité, comme dans l'exemple suivant, le voisinage des sombres leur fait prendre la valeur de sombres :
Où Tenfant peutcueillir la fleur, strophe vivante, Sans qu'une grosse voix ioiil à coup Vépoiivanle !
(Hugo, Voix inférieures).
Et là-bas, sous le pont, adossé contre une arche, Hannibal écoutait, pensif et triomphant, Le piétinement soizrd des légions en nicirche
(Heredia, La Trehhia).
Et font tousser la fondre en leurs r^nques poumons
(Hugo, Année terrible).
Un ranque grondement monte, roule et grandit
(Leconte de Lisle, Clairs de lune) ;
c'est un bruit sourd qui à la fin devient plus clair.
Légère, elle n'a pas ce bruit tonnant et sourd Qu'en se précipitant ronle un torrent plus lourd
(Lamartine, Jocelyn);
il s'agit d'une cascade.
Gomme j'aime le bruit de la foudre et des \enis Se mêlant dans l'orage à la \oix des iorrents !
(Id., L homme).
Gomme un vent orageux, des bruits rauques et sourds Roulent soudainement de faubourgs en faubourgs
! Barbikr, U émeute).