EXPRESSION DU COURROUX
Quels sont ces bruits sowrds ?
Ecoutez vers lo/jcle Cette voix profonde Qui pleure toujours Et qui toujours gronde
(Hugo, Voix intérieures).
Et, sans même les voir, mêlé les deux dragons Au vAste écrasem£'A^t des verrO^'^s et des gOiVds
(Id., Les lions).
La note sombre annoncée dans l'exemple suivant n'y apparaît pas :
Dans l'ombre des arceaux voici qu'il entendit Brusquement une voix très rauque qui lui dit: — Vénérable Seigneur, soyez-moi pitoyable ! —
(Legonte de Lisle, Le corbeau) ;
ces paroles n'ont rien de rauque ; elles sont éclatantes.
Nous avons vu la colère changer de caractère suivant que, dans son expression, c'étaient les voyelles aiguës ou les voyelles éclatantes qui dominaient. Si parmi les voyelles éclatantes il y a un nombre sensible de voyelles sombres, l'effet est encore une fois modifié. Ce n'est plus l'imprécation ou l'ironie amère, ce ne sont plus les éclats de voix d'une colère toute en dehors, c'est une colère sourde, ce sont les sombres grondements d'un violent courroux .
Quelquefois un mot suffit pour donner cette note :
Adieu, tu peux partir. Je demeure en Epire : Je renonce à la Grèce, à Sparte, à son empire, A toute ma famille ; et c'est assez pour moi. Traître, qu'elle ait produit un monstre tel que toi
(Racine, Androniaque, V, 3).
Voici comme Charlemagne, furieux de la résistance des chefs de son armée, leur parlait dans la montagne
M. Ghammoxt. — Le vers françitis. 18
Avec un âpre accent plein de sourdes huées :
Je ne sais point comment on porte des affronts !
Je les jette à mes pieds, je n'en veux pas ! Barons !
Vous qui m'avez suivi jusqu'à cette montag-ne,
Normands, Lorrains, marquis des marches d'Allemagne,
Poitevins, bourguignons, gens du pays Pisan,
Bretons, picards, flam.^nds, français, allez-vous-en !
Guerriez, allez-vous-e/J d'auprès de ma personne,
Des camps où l'on entend mon noir clairon qui sonne ;
Rentrez dans vos logis, allez-vous-en chez vous.
Allez- vous- en d'ici, car je vous chasse tons !
Je ne veux plus de vous ! Retournez chez vos femmes !
Allez vivre cachés, prudents, contents, infâmes !
(Hugo, Aymerillol) ;
nous avons souligné en même temps que les sombres toniques quelques éclatantes nasales auxquelles le voisinage des sombres donne la valeur de sombres.
Dans les imprécations qui suivent, après des cris aigus dans les quatre premiers vers, la colère devient sourde et sombre dans les quatre suivants :
Règne; de crime en crime enfin te voilà roi. Je t'ai défait d'un père, et d'un frère, et de moi : Puisse le ciel tous deux vous prendre pour victimes, Et laisser choir sur vous les peines de mes crimes ! Puissiez-vous ne trouver dedans votre union Qu'horreur, qne jalousie et que confusion ! Et, pour vous souhaiter tous les malheurs ensemble. Puisse naître de vous un fils qui me ressemble !
(Corneille, Rodogune).
La légèreté s'exprimant par des voyelles claires, la lourdeur sera bien rendue par des voyelles sombres, comme dans le mot lourd lui-même. Voici d'abord quelques exemples où les deux idées opposées sont rendues par l'opposition des voyelles claires et des vovelles sombres :
EXPRESSION DE lA LOURDEUR 275
Combien ce fruit est gros | et sa tige menue
(La Fontaine, IX, 4).
Avant quatre-vingt-neul"
\'ous marchiez sur le peuple à pas légers | — et lourds
(Hugo, Contemplations).
Un rof'tele/ 1 pour vous est un pesant fardeau
(La Fontaine, I, 22).
Mes baisers sont légers comme des éphémères Qui caressent le soir les grands lacs transparents, Et ceux de ton ama/it creuseront leurs ornières Comme des chariots ou des socs déchirants : Ils passeront sur loi comme un lourd attelage De chevaux et de bœufs aux sabots sans pitié
(Baudelaire, Femmes damnées) ;
le deuxième vers peint la langueur, cf. p. 282, nous n'avons pas à l'examiner ici ; mais le premier avec ses voyelles claires est un modèle de légèreté, et les quatre derniers expriment la lourdeur. Il faut ajouter que le mouvement de Tattelag-e est rendu par la correspondance de la première voyelle rythmique à la troisième et de la seconde à la quatrième dans le cinquième vers, et de la première à la troisième dans le sixième ; enfin dans le troisième, le quatrième et le cinquième les répétitions d'/* marquent l'effort du creusement.
Dans les exemples suivants la lourdeur seule est exprimée :
... ni le bruit cadencé D'un lourd vaisseau, rampant sur l'onde avec des rames
(Hugo, Orientales).
Ni les ans, fardeau sombre, accablement de l'homme
(Id., Burgraves, I, 7).
. . .et qu'on entend, la nuit, A l'heure où le sommeil veut des moments tranquilles. Les lourds canons rouler sur le pavé des villes !
(Id., Chants du Crépuscule .
La lourde artillerie et les ïouvgons pesants
Ne creusent plus la route en profondes ornières
(Th. Gautier, Fantaisies) ;
noter en outre neuf r qui expriment reffort du creusement.
Les voyelles claires convenant particulièrement à l'expression d'une idée gaie ou gracieuse, une idée grave, un récit, une description, un discours graves demandent naturellement des voyelles graves, c'est-à-dire éclatantes et sombres mêlées.
Tout d'abord les sentences générales, les réflexions morales, les préceptes ou les maximes :
L'absence est le plus grand des maux
(La Fontaine, IX, 2).
Que le bon soit toujours camarade du beau
(Id., VII, 2).
Si tu veux qu'on t'épargne, épargne aussi les autres
(Id., VI, 15).
La raison du plus fort est toujours la meilleure
(Id., I, lOj.
Nous ne trouvons que trop de mangeurs ici-bas : Ceux-ci sont courtisans, ceux-là sont magistrats
(Id., XII, 13).
Patie/jce et longueur de temps
Font plus que force ni que rage
(Id., XII, 11).
Selon que vous serez puissant ou misérable.
Les jugeme/jts de cour vous rendront blanc ou notr
(Id., VII, 1).
Ne nous associons quavecque nos égaux
(Id., V, 2,,.
SENTENCES GÉNÉKALES 277
Chacu7i se trompe ici-bcïs.
On voit courir après l'ombre Tant de fous qu'on n'en sait pas, La plupart du temps, le nombre
(Id., VI, 17).
Soyons bien hnvaiils, bien maiv^eanls, Nous devons à la mort de trois Vun en dix ans
(Id., VI, 19).
L'avare rarement finit ses jours sans pleurs
(Id., IX, 16).
Mal prend aux volereaux de faire les voleurs
(Id., II, 16),
. . . .être bon aux méchants, C'est être sot
(Id.,X, 2).
Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur
(Musset, Nuit de mai).
Il faut, bien entendu, mettre à part les préceptes qui sont dits d'un ton badin, comme le contexte l'indique en général; dans ceux-ci les voyelles claires dominent :
Rien ne sert de courir, il faut partir à point
(La Fontaine, VI, 10).
Deux sûretés valent mieux qu'une Et le trop en cela ne fut jamais perdu
Dieu prodig-ue ses biens
A ceux qui font vœu d'être siens
:id., IV, 15).
;id., VII, 3).
xVprès les sentences générales nous pouvons prendre en bloc les autres catég-ories d'idées graves ; une division compliquée serait sans profit et risquerait d'égarer l'attention. Voici d'abord un exemple où l'idée riante en voyelles claires (deuxième vers, seconde moitié du quatrième, cinquième) s'oppose à l'idée grave en voyelles graves (premier et troisième vers, première moitié du quatrième) :
Aux champs, la nuit est vénérable Le jour rit d'un rire enfantin ; Le soir berce Forme et l'érable, Le soir est beau ; mais le malin, Le matin, c'est la grande fête
(Hugo, Chansons des rues et des bois).
Dans les exemples suivants l'idée grave ne s'oppose pas à une idée gaie :
Je le veux, je Tordonne ; et que la fin du jour Ne le retrouve p^s dans Rome ou dans ma cour
(Racine, Britannicus, II, 1);
ton grave et impérieux du commandement,
Et du haut de son trdne interroge les rois
;Id., Eslher);
note grave et majestueuse.
Paris, morne et farouche, Pousse des hurlements Et se tord sous la douche Des nojrs éyénements
(Hugo, Chatisojis des rues et des bois)
Un mal qui répand la terreur, Mal que le ciel en sa fureur