EXPRESSION DES IDÉES GRAVES
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La peste (puisqu'il ïaut l'appeler par son nom),
Capable d'enrichir en un ']ouv l'Achéron
(La Fontaine, VU, 1).
Dans l'ombre, morne et \ent, le Thermodort charrie Cadavres, armes, chars que la mort y roula
(Heredia, Le Thermodon)
VA pourtant où trouver plus d'épouvante immonde, Plus d'effroj', plus d'angotsse et plus de désespoir Que dans ce temps luj^ubre où le ^enre humain nofr. . .
(Hugo, Contemplations)
Mais il y pend toujours quelque goutte de san^f
(Musset, Nuit de mai)
C'est pourquoi ce roi sombre. . .
Rode éternellement sous l'énorme ciel nojr
(Hugo, Le parricide).
Je sens fondre sur moi de lourdes épouvantes Et de notrs bataillons de fantômes épars Qui veulent me conduire en des routes mouvantes Qu'un horizon sanglant ferme de toutes parts
(Baudelaire, Femmes damnées).
Le brave mort dormait dans sa tombe hu/ïible et pure, Couché dans son serment comme dans son armure ; Et le temps, qui des morts ronge le vêlement. Parfois brisait l'armure, et jamais le serment
(Hugo, Bur graves, I, 6).
Nous avons cité plus haut, p. 250, quelques vers de YErlkônig de Gœthe où les voyelles claires donnent au ton un caractère captivant qui doit charmer l'enfant. Voici dans la même pièce la réponse grave du père :
Sei iv/hig', blej'be ruhig, mein kintl . . . Mein sohn, mein sohn. ich seh'es gêna»
Es scheinen die alten We/clen so grau.
Si l'idée grave est particulièrement triste ^ ou sombre, les voyelles sombres seront plus nombreuses que les éclatantes, et les unes et les autres seront souvent voilées par la nasalité. Le sombre au moral se peint par les mêmes procédés que le sombre au physique, par ceux que nous trouvons dans les mots sombre, ombre, ail. dunkel, dumpf, etc. Voici des exemples dans lesquels une idée gaie et une idée sombre sont réunies et opposées :
Toute aile vers son but incessamment retombe : L'atgle vole au sole/I, | le vautojzr à la to7?ibe
(Hugo, Feuilles d'automne).
L'une s'élève, I et l'ai/tre rampe
(La Fontaine, IX, 7).
Des rtres elFrénés mêlés | au sombre pleur
(Baudelaire, Lesbos).
Dans les exemples suivants il n'y a plus d'idée g-aie ; c'est d'abord le sombre physique, puis le sombre moral :
La nuit comme un serpent se roule autour des dômes
(Musset, Don Paez).
ils rugissaient vers la grande nature
Qui prend soin de la brute au ïONd des autres sOUvds
(Hugo, Les lions).
1. Théophile Gautier écrivait de Verdi : » Il a eu l'idée en musique quand les paroles étaient tristes de faire trou trou trou au lieu de tra Ira Ira. » Observation ironique, mais caractéristique.
EXPRESSION DES IIJÉES SOMltRES 281
Mais la nuit aussilôl de ses ailes alTreuses Couvre des Bourguignons les campagnes vinenses
(BoiLEAU, Lutrin).
Nous ne citons cet exemple, médiocre en somme, que parce qu'il a été signalé par Sainte-Beuve, Lundis, VI, T^OS, et que Ton a attribué, à tort, à Boileau le talent des vers expressifs.
Quelle est To/nbre qui rend plus sombre encor mon antre ?
(Heredia, Sphinx).
Quand il monte de l'ombre, il tombe de la cendre
(Hugo, Conlernplafions).
A l'horizon sans borne Le grave Escurial Lève son dôme sombre Noir de l'ennui royal
(Th. Gautier, La petite fleur rose).
Tout élément remplit de citoyens
Le vaste enclos qu'ont les royanmes sornbres
(La Fontaine, VII, 8).
A ce noir horizon qu'on nomme le tombeau
(Hugo, Contemplations).
Et quand la tombe un jour, cette embûche profonde Qui s'ouvre tout à coup sous les choses du monde...
(Id., Chants du Crépuscule).
Crois-tu donc que je sois comme le vent d'automne, Qui se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau. Et pour qui la douleur n'est qu'une goutte d'eau ?
(Musset, Nuit de mai).
Point d'amour ! et partout le spectre de l'amour !
(Id., Rolla).
Et quand je dis en moi-même
« Où sont ceux que ton cœur aime ? »
Je reg-arde le gazon
(Lamartine, Pensée des morts).
Et lot, morne to/nbea», tu m'ojzvres ta machoj're
(Musset, La coupe el les lèvres^.
Il croirait que la mort à de certains moments, Rhabillan/ l'homme, ouvranY les sépulcres dormants. Ordonne hors du temps, de l'espace et du nombre, Des co/ifro;itatio/i.s de fantômes dans l'ombre
(Hugo, Eviradnus).
E. — Voyelles nasales.
Nous avons rencontré jusqu'ici un peu partout les voyelles nasales mêlées aux voyelles orales, nous avons vu qu'il y en a de claires, d'éclatantes, de sombres et qu'elles jouent le même rôle que les voyelles orales du même ordre qu'elles; seulement leur note est moins nette parce que la nasalité la voile, et c'est ce qui explique que lorsque des nasales éclatantes sont entremêlées à des voyelles sombres (orales ou nasales) elles prennent dans ce voisinage, comme nous l'avons vu, la valeur de sombres.
Mais lorsque les nasales sont plus nombreuses que les orales, le voilement du son par la nasalité devient la qualité dominante, et le timbre passe au second plan; si bien que l'ensemble devient propre, même si le substratum oral est clair, et surtout s'il est sombre, à exprimer la lenteur, la langueur, la mollesse, la nonchalance :
Elle penche vers moi son front p\ein de langueur
(Musset, Idylle).
Et du fond des boudoirs les belles indolentes, Balançant mollement leurs tailles no/jchalantes, Sous les vieux marronniers commencent à venir
(Id., a la mi-carême).