‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son harmonieChapitre 87 sur 115 · EXPRESSION DE LA TRISTESSE · texte numérisé non relu

EXPRESSION DE LA TRISTESSE

L'ouragan libyen Soufflera sur ce sahle où sont /es tentes frêles

(Id., Contemplations).

Kt, tandis qu'on pleurait dans les maisons en deuil, L'àpre bi^e souciait sur ces /"ronts sans cercueil

(Id,, Châtiments).

.... la Lombardie Trembla quand elle vit à ton souple d'enfer, Frissonner dans Milan Tarbre aux /euilles de fer

(Id., Burgraves, II, 6).

La /brêt, qui /"remit, pleure sur la bruyère

(Musset, Le saule).

Tout s'y mêle, depuis le chant de l'oiseleur Jusqu'au /"rémissement de la /euille froissée

(Hugo, Chants du crépuscule).

Souvent, jusquà mon cœur qui semble se glacer, Je sens en longs frissons courir son froid baiser!

(Id., Ruy-Blas).

D'une secrète horreur je me sens frissonner

(Racine, Iphigénie).

Et son sillage y laisse un par/*um d'encensoir Avec des sons de finie et des frissons de soie

(Heredia, Le Cydnus).

L'emploi combiné des dentales et particulièrement de l'occlusive sourde t avec la spirante sourde s et un /• quelconque, donne l'impression d'une sorte d'afTriquée ts^ tr qui reproduit par onomatopée l'explosion interdentale qui précède les sanglots. Cette combinaison est par conséquent propre à peindre la tristesse, la douleur. Le mot triste contient d'ailleurs ces trois éléments et en outre une voyelle aiguë qui en renforce l'expression :

N'est-ce poin/ assez de la.nl de tristesse ?

(Musset).

C'est le plus triste jour de tons ; cest aujourd'hui. . .

(Th. G.\uTiER, Après le bal),

renforcement du mot triste.

C'est une dure loi, mais une loi suprême, Vieille comme le monde et la fatalité, Qu'il nous faut du malheur recevoir le baptême, Et qu'à ce triste prix tonl doit être acheté

(Musset, Nuit d'octobre).

La combinaison des occlusives palatales ou vélaires, c, g, avec r, produisant l'onomatopée qui est au commencement des mots craquer, gronder., est propre à exprimer un craquement ou un grondement :

Elle fait, sur son flanc qui ploie, Craquer son corset de satin

(Id., Vandaionse).

Et le peuple en /'umeur (/ronde autour du prétoire

(Leconte de Lisle, La Passion).

On vient de voir la combinaison d'une occlusive dentale avec une sifflante et un r exprimer la tristesse et la douleur. Mais les labiales sont encore bien plus aptes que les dentales à exprimer la douleur, car les spirantes labio-dentales reproduisent par onomatopée les soupirs, et les occlusives labiales reproduisent les sanglots. On obtiendra d'ailleurs encore plus de variété dans l'expression en combinant les deux systèmes ; labiales et dentales, surtout la spirante s; toutes les spirantes peuvent même entrer en jeu : les labio-dentales, les dentales et aussi les chuintantes. Ces dernières peignent par onomatopée les gémissements, comme dans les mots gémir, geindre :

EXPRKSSION l»K LA DOULEUR 321

. . .et lui dit en pleurunl :

l)iAy>en5ez-moi, Je t'ous supplie ; Tous /)/aisirs pour moi sont /perdus.

7'ai/nois un fi\s plu^^ que ma ^'ie :

Je n'ai que lui : que dis-/e, hélas! /e ne l'ai plu^ ! On me l'a dérobé, plaigne/, mon in/brtune

(La Fontaine, IX, 1).

Hélas ! il mourra donc. Il n'a pour sa défense Que les pleuv<. de sa mère, et que .son innocente. El peut-être y après tout, en l'état où je suis, 5a mort avancera la fin de mes ennuis Je /jrolon^eois pour lui ma i-ie et ma misère ; .W.iis enfin sur ses pas j'irai re/oir son père

(R.\ciNE, Andromaque\

Mon père, au nom du ciel qui connoît ma douleur, Et par tout ce qui peut é/?jout'oir t'otre cœur, RelàcAez-rousun peu des droits de la naissance Va dispensez mes vœux de celte obéissance. Ne me réduisez /joint par celte dure loi, ./usqu'à me /)laindre au ciel de ce que je rous doi ; El cette vie, hélas ! que t'ous m'at-ez donnée, Ne me la rendez pas, mon père, in/br/unée. Si, contre un doua; espoir que /"arois pu /ormer, Tous me défendez d'être à ce quey'ose aimer. Au moins, par vos bontés qu'à t'os (genoux f implore. Sauvez-moi du ^lurment d'être à ce que f abhorre ; Et ne me porte/, /joint à quelque désespo'ir, En i'ûus seri'antsur moi de tout votre pouvo'\r

(Molière, Tartuffe .

Il pleure: lem/jereur pleure de la sou/Trance D'ai'oiryyerduses preux, ses douze/jairs de France

(Hl'go, Ay mer (Ilot).

Quoi, mortes', quoi, déjà, sous la pierre couchées] Quoi ! tant d"ê/res c/iarmants sans re^^ard et sansroix !

M. Grammont. — Le vers français.

322 LLS CONSONNES

7'anl de flambeaux é/eints ! /ant de //eurs arracAées ! Oh ! lais*ez-moi /buler les /euilles desséchée». Et /n'égarer au /"ond des Aois !

(Id., Orienliiles).

Nous faut-'\\ perdve encore nos /ê<es les /j/us chères, El t-enir en y;/eurant leur fevmev les yjauyji ères

(Musset, A h'i Mali bran).

Et cela /'ait alors que nous /jouî'ons pleurer

(IIuGo, Contemplations) .

Vois, f embrasse ton urne et ye te ^arle en rain. J/es soupirs et les pleurs d'une /)au/>ière aimée yie peuvent réchauffer la cendre inani7??ée.

Por/es d'en/er, cessez de me le re/enir I

O dieux ! t/i'eux de la A?iort ennemis des é/)ou.ves, Que vous at'ais-je /ait ? A /)eineé<ais-/e à lui ! Trois mois coulaient à peine ! 0 solidaire ennui ! 0 tombe, ourre /es bras à la reure expirante '. Eh ! /puisqu'il ne vii plus, commenl suis-je invante ?

(Chénier, Clytie).

Remarquer dans les [jaroles de Monime [Mithridafe, acte II, 6) (jue la note des soupirs et des sanf^Iots apparaît chaque fois qu'elle s'abandonne à exprimer ses sentiments et disparaît chaque fois qu'elle réfléchit et parle de ce que sa situation 1 oblige à dire :

Oui, Prince, il n'est /j/us /enips de le (/i.^.viniuler :

.1/a (/ouleur, pour se taire, a /rop de ciolence.

[Un rigoureux devoir me condamne au silence;]

Mais il /"aul bien en/"in, malgré ses dures lois,]

Parler pour la première et la ^/ernière /'ois.

[Vous m'aimez dès longtemps^. Une égale tendresse

Pour ^'ous depuis long/emps, m'afflige et m'intéresse

toute la scène supporte une étude de ce genre.

FAWKKSSION DE ÎA DOIJLRÙR 323

./'en ai /ait pémfence ; et, le genou p/ié, y'ai i'ingt ans au désert pleuré, </énii, prié

(Hifio, Biirf/r.ives, 11,6).

Non, non. Je le dé/ends, Céph'ise de me .suii're. Je confie à /es .soins mon unique trésor : Si lu t'it'ois pour moi, l'is/jour le /"ils d'Hector. •Songea combien de rois /u deviens nécessaire, De Vespoïr des Troyens seule dépositaire, Teille auprès de Pyrrhus : /"ais-lui garder sa foi. .S'il le /aut, Je consens qu'on lui /jarle de moi. Fais-lui valoir l'hymen où Je me suis rangée ; Dis-lui qu'arant ma mort ^e lui fus engagée ; Que ses re.^sentiments doii'en/ être effacés ; Qu'en lui laissant mon /ils c'est l'es/imer assez. Fais connoî/re à mon /ils les héros de sa race ; Au/ant que tu /courras, conduis-le sur leur Iruce : Dis-lui pur quels e.rp/oits leurs noms ont écla/é, Plutàl ce qu'ils ont /"ait, que ce qu'ils ont été ; /^arle-lui tous les y'ours des vertus de son père. Et quelque/ois aussi /jarle-lui de sa mère

(Racine, Andromaque, IV, 1).

Phaedime, si Je puis. Je ne le verrai plus. .1/algré tous les e/Torts que Je /^ourrois me /aire, ,/e ^"errois ses douleurs. Je ne /jourrois me /aire

(Id., Mithridale).

Je /^assois jusqu'aux lieux où l'on garde mon /"ils. Puisqu'une /"oisle/our cous souffre?, que /et'oie Le seul bien qui me reste et t/'Hec/or et f/e Troie, ./ allois, Seigneur, pleurer un moment avec lui : ./e ne l'ai /x>int encore embrassé (/'au/ourt/'hui

(Id., Andromaque I.

./amais /"emme ne fui plus cVigne de pitié

(Id., Phèdre).

Et si 3/onime en pleurs ne cous />eu/ émoucoir. Si ^enai plus pour moi que //ion seul désespoir,

324 LES ^.o^soiNNEs

Au p\ed du même au/el où je suis- a//enclue. Seigneur, t'ous me ferrez, à moi-//ïè/?je rendue, Percer ce triste cœur qu'on l'eut tyranniser, Et dont /amais encore je n'ai pu disposer

(Id., Mithridate),

Peut-être, ô mon en/ant, seul, sans nom, sans patrie, Gémis-tu, vaga/jond, pav la/j/uie et le l'ent, Sur la ferre Z?ar/)are ou sur le flot mouvant ; Ou,/)our <ou/ours, le long des trois Fleuves funèbres, Chère àme, ha/>i/es-/u les mue//es ténèbres, /"andis qu'un />/usheureux qui n'est pas de mon s.uiy, Prend ton sceptre et ./ouit du Jour é/j/ouissant I

(Leconte de Lisle, U Apollonide) .

Hélas ! on ne craint point qu'il cenge un jour son père ;

On craint qu'il n'essuyât les larmes de sa mère.

H m'auroit /enu lieu d'un père et d'un époux ;

Mais il me /aut toui perdre, et /ou/ours par l'OS coups

(Racine, Amlromaque).

Les labiales et labio-dentales peuvent aussi ajouter et communiquer aux spirantes la note méprisante qui leur est propre :

Prosternez-îJOus derant l'assassin tout-puissant, Et lécAez-lui les pieds pour effacer le sang-

(Hugo, Les Châtiments).

On reverra utilement à ce point de vue les exemples cités aux p. 304 et suivantes^

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