‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son harmonieChapitre 90 sur 115 · L HIATUS · texte numérisé non relu

L HIATUS

Vous savez, en été, comme on sennujc ici

(Musset, (ne bonne fortune);

lennui fait trouver le temps long ; c'est cette idée qu'exprime le prolongement dû à l'hiatus.

Aux yeux de 1 Allema};ne en proie à leur fureur

(IIlgo, Burfiraves);

l'hiatus marque le déploiement de leur fureur.

Si grands que soient les rois, les pharaons, les mages Qu'enloure une nuée éternelle d'hommages

I lu., Zim-Zizimi);

expression de l'immensité.

Regarde, avec l'Org/e /mniense quil entraine

(Heredi.\, Ariane).

... la mer ...

Verdo/e à linfini comme un immense pré

(Id., Floridum mare).

Or, de Jérusalem, où Salomon mit l'arche.

Pour gagner Béthante, i\ faut trois jours de marche

(Hlgo, Le Christ et le tombeau) ;

arrêt et prolongement qui suscite l'idée de la distance à parcourir.

Note sur les faux cas d'hiatus.

On se demande dans tous les manuels si l'on doit élider un c muet devant le mot oui ou au contraire le laisser en hiatus devant ce mot et le compter pour une syllabe. La question est tellement simple qu'il est vraiment étrange qu'elle n'ait

LE MOT « OUI » 34o

pas été résolue par tout le monde. Le mot oui est en réalité ?/•/ : il commence par une consonne, celle qu'on appelle le ic anglais. Par conséquent aucune voyelle ne peut sélider sur son initiale ni être en hiatus avec elle. Il n'y a pas plus d'hiatus dans le ou/ que dans le non. La prononciation que nous venons d'indiquer était déjà celle du xvii'' siècle comme le prouvent les exemples suivants, et elle remonte à l'époque où ce mot est devenu monosyllabique :

quoii me vienne aujourd'hui

Demander : « Aimez-vous? » Je répondrai que oui

(L.\ Fontaine, Clymène).

Quoi 1 de ma lille ? — Oui : Clitandre en est ch;irnié

(MoLn-:RE. Femmes savantes).

Moi, ma mère? — Oui, vous. Faites la sotte un peu

(Id., Ibid.}.

Eh? c'est-à-dire oui? Jaloux à faire rire?

(Id., Ecole des femmes:.

Molière a quelquefois élidéun e devant ce mot; mais ce nest chez lui qu'un archaïsme conforme à lusag-e qui s'était établi alors que le mot était dissyllabe :

Toi. mon maître? — Oui. coquin ! m'oses-lu méconnoître ?

(Id., Amphitryon).

Tu te dis Sosie I — Oui. Quelque conte frivole

Id., Ihid.].

C'est vous, seigneur Arnolphe ? — Oui. mais vous...? —

C'est Horace (Id., Ecole des femmes).

Chez les poètes modernes cet archaïsme n'est plus excusable : ils se sont laissé tromper par lorthographe dans ce cas comme dans tant d'autres :

346 l'hiatus

Je voudrais à mon tour le dire, s'il te plaît,

Deux mots. — A Tépée ? Oui. — Veux-tu le pistolet?

(Hugo, Marion de Lornie).

Montfleury entre en scène? Oui, c'est lui qui commence

(E. Rostand, Cyrano).

Il n'y a pas non plus d'hiatus dans les exemples tels que le suivant :

Lui dit : Ce sont ici Ateroglyphes tout purs

(La Fontaine, IX, 8).

Le mot « hiéroglyphe » commence non par un / mais par un yod; Vh n'est pas aspiré : on dit déz-yérogUf.

La rime est comme l'hiatus un des chapitres sur lesquels on a le plus écrit et un de ceux sur lesquels on a publié le plus d'erreurs. Quelques-unes font autorité et ont passé dans l'usag-e courant.

En somme tout ce qui concerne la rime peut se ramener à quelques points ; nous résumerons en les précisant et en les rectifiant ceux que l'on traite généralement dans les manuels et nous y ajouterons nos observations personnelles :

1^ Il faut rimer pour l'oreille et non pour l'œil. Lancelot disait déjà au milieu du xvii'" siècle : « La rime n'est pas autre chose qu'un même son à la fin des mots : je dis même son et non pas mêmes lettres. Car la rime n'étant que pour l'oreille et non pour les yeux, on n'y regarde que le son et non l'écriture : ainsi constans et temps riment très bien ». Personne ne saurait plus aujourd'hui contester ce principe. L'idée de rimer pour les yeux, a dit un critique (Clair Tisseur, Observations sur Vart de versifier, p. 4), n'est pas moins plaisante que ne serait celle de peindre pour le nez.

2*' La première condition pour que deux mots puissent rimer ensemble, c'est que leurs voyelles toniqvies soient homophones, soient la même voyelle : l'exemple des grands poètes, auquel certains croient devoir se ranger dans les cas qui leur paraissent douteux, n'est souvent qu'un exemple d'erreur et ne saurait faire autorité. Ainsi les vers suivants ne riment pas parce que les voyelles placées à la rime n'ont pas le même timbre, l'une étant ouverte et l'autre fermée :

Ce pelit-lils tyran, ce grand-père opprime! Comme janvier cherchait à plaire au mois de mai

(HiGo, Petit Paul).

C'est la musique éparse au fond du mois de mai

Qui t'ail que l'un dit : J'aime, et l'autre, hélas : J'ai/naj

(Id., L'art d'être (frand- père).

Terre de la pairie, ô sol trois fois sacré.

Parlez tous ! Soyez tous témoins que je dis \rai

(Leconte de Lisle, Les Erinni/es).

Si bien qu'on croit entendre en sa voix claire et gaie Sonner allègrement les sequins de la paie

(Hugo, Légende des siècles).

Il s'était si crûment dans les excès plour/é Qu'il était dénoncé par la caille el le f/eai

^1d., Le satyre).

Quoi ! je vais donc mourir 1 0 Dieu, vers qui je vais, Je pardonne à tous ceux qui m'ont été maur^f*-

(Id., Le roi s'amuse) ;

la prononciation Je vè existe en français, mais la seule courante et bonne est je vé. Il faut noter d'ailleurs d une manière générale que plusieurs des rimes condamnées ici reposent sur des prononciations dialectales.

Lorsqu il eut bien fait voir l'héritier de ses irôries Aux vieilles nations comme aux vieilles couronnes

(Id., Napoléon IL).

Par sa mère, autrefois, la Présidente de. . . : Mais sous cette rigueur faisant aimer son Dieu

(Sainte-Beuve, Pensées d'août s ;

ne rime pas, malgré la note par laquelle Tauteur a cru justifier cette rime.

Daigne protéger notre chasse.

Châsse De monseigneur saint Godefroi

(Hugo, La chasse du hurgrave).

LKS ASS(»NA.\(;i:S

11 est remarquable que dans cette pièce si souvent citée pour la richesse de ses rimes les deux i)remiers vers ne riment pas. Ce qui empêche chasse de rimer avec châsse n'est pas la légère ditlerence de (juantité quil y a entre les deux a\ c'est que ces mots mettent en présence un n ouvert et un n fermé :

Si je pouvais couvrir de tleur? mon ange pûle 1 Les fleurs sont l'or, l'azur, lémeraude, Vopale. . . Des étoiles éclore aux trous noirs de leurs crimes. Dieu juste! et par de.^rés devenant diaph;<n(.\s

Hugo).

Point de siècle ou de nom sur cette ag-reste \^fi(/e. Devant lèternité tout siècle est du même ;)ge

(Lamartine, Millij).

3" Cette condition, rhomophonie des voyelles, ne suffit pas : verre fïeau ne rime pas avec tombeau, ni pain avec main, ni tue avec venue ; ce ne sont là ([ue des assonances et dans les poèmes rimes elles ne tloivent être tolérées que lorsque les vers riment deux à deux : mais dans cette condition elles sont préférables à une rime riche toutes les fois qu'il n'y a pas de raison pour mettre la rime particulièrement en relief. En voici quelques exemples que je prends au hasard dans RoUa :

Oh : maintenant, mon Dieu, qui lui rendra la vie ? Du plus. pur de ton sang tu lavais rajeunie. . . Tout ici, comme alors, est mort avec le temps.

Et Saturne est au bout du sang de ses enfants

Ainsi, mordant à même au peu qu'il possédait.

Il resta grand seigneur tel que Dieu l'avait fait

Son orgueil indolent, du palais au ruisseau, Traînait derrière lui comme un royal manteau. . .

4» Deux mots ne riment ensemble, à proprement parler, que s'ils présentent l'homophonie non seulement de la voyelle tonique, mais encore de toutes les consonnes prononcées qui

350 LA rdif:

suivent cette voyelle, ou. dans le cas où cette voyelle est finale, de la consonne qui la précède. Ainsi tenir rime avec partir, banni avec fini, moi avec loi\ dans ce dernier exemple la rime est constituée par les deux phonèmes ica (écrits oi).

3° Quest-ce maintenant qu'une rime riche ? c'est toute rime qui présente l'homophonie d'un élément de plus que ceux que nous avons signalés comme indispensables dans les exemples précédents. On lit partout que la rime riche est constituée par l'homophonie de la consonne d'appui. c"est-kdire de la consonne qui précède la voyelle tonique ; c'est une erreur : banni et fini ne riment pas richement, car on ne peut s'appeler riche si l'on ne possède que l'indispensable. Bannir et finir, parti et sorti, noir et soir (c'est-à-dire -n-ar , Danaé et Pasiphae sont des rimes riches.

6^ Parmi les consonnes venant après la voyelle tonique nous n'avons parlé que de celles qui se prononcent ; il faut dire un mot de celles qui s'écrivent sans se prononcer. Doiton tenir compte de ces dernières en quelque façon ? En principe, NON. Etranger, rime parfaitement avec changé, changés, remords avec mort, cor, lord, etc. ^'oici une raison qui le montrera avec toute l'évidence désirable : il suftirait que l'on simplifiât un peu notre orthographe ( ce ({ui sans doute ne tardera guère, car l'orthographe française s'est toujours modifiée deux ou trois fois par siècle^ pour que toutes les prohibitions ineptes fondées sur les cpnsonnes finales qui ne se prononcent pas, aillent en bloc rejoindre leurs inventeurs. Voici des rimes qui sont irréprochables, bien qu'elles ne soient parfois aux yeux de leurs auteurs que des assonances :

Nager autour de hi curènc

C'était sur des mers loinl.<//Jt'N

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