‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son harmonieChapitre 92 sur 115 · LES DKUX CLASSES DE RIMES · texte numérisé non relu

LES DKUX CLASSES DE RIMES

Sur mes os consumés ma peau sest desséchée ; Les enfants m'ont chanté dans leurs dérisions ;

Seul, au milieu des nations, Le Seigneur m'a jeté comme une herbe arrachée.

Il s'est enveloppé de son divin courroux ; Il a fermé ma route, il a troublé ma voie;

Mon sein n'a plus connu la joie, Et j'ai dit au Seigneur : Seigneur, souvenez-vous.

Ce qu'il y a de plus beau peut-être danfj les observances qui nous ont été léguées par l'usage, c'est que «7s essaient, ils paient constituent une rime féminine, tandis que ils s'élevaient, ils se mouvaient font une rime masculine, parce que ces derniers sont des imparfaits ; cf. infra Conclusion, p. 463.

Les deux classes actuelles ne recouvrent donc qu'en partie les deux classes anciennes. Les anciennes rimes féminines ter-minées par voyelle -\-e sont devenues masculines, les anciennes rimes masculines terminées par une consonne qui a continué à se •prononcer sont devenues féminines. Malgré cela, dans le plus grand nombre des cas il n y a rien de changé. Voici, par exemple, un passage de Rolla qui observait bien l'alternance avec l'ancienne classification et qui continue à l'observer de la même manière avec la nouvelle :

Regrettez-vous le temps où dun siècle barbare Naquit un siècle d'or, plus fertile et plus beau ? Où le vieil univers fendit avec Lazare De son front rajeuni la pierre du tombeau ? Regrettez-vous le temps où nos vieilles romances Ouvraient leurs ailes d'or vers leur monde enchanté ; Où tous nos monuments et toutes nos croyances Portaient le manteau blanc de leur virginité ; Où sous la main du Christ, tout venait de renaître ; Où le palais du prince et la maison du prêtre. Portant la même croix sur leur front radieux. Sortaient de la montagne en regardant les cieux ;

Où Cologne et Strasbourg, Notre-Dame et Saint-Pierre, S'agenouillant au loin dans leurs robes de pierre, Sur l'orgue universel des peuples prosternés Entonnaient l'hosanna des siècles nouveau-nés ; Le temps où se faisait tout ce qu'a dit l'histoire ; Où sur les saints autels les crucifix d'ivoire Ouvraient des bras sans tache et blancs comme le lait ; Où la Vie était jeune, — où la Mort espérait ?

Cette alternance produit un charme délicieux. Il est donc avantageux de continuer à l'observer, mais avec les modifications que nous avons indiquées, sans quoi elle disparaît en fait atout moment.

Il n'en faut pas conclure qu'on ne doive jamais faire de poésies tout entières en rimes masculines ou en rimes féminines. Toutes les règles de la poésie peuvent et doivent être violées en vue d'un effet à produire. Le charme de Talternance " est dû à la variété qui en résulte, mais si l'on veut produire/ une impression d'uniformité, de monotonie, si l'on veut ? peindre un état ou une situation qui ne change pas, la nonalternance des rimes se recommande entre autres procédés. Voici un exemple où Verlaine [Romances sans paroles) a cherché et obtenu cet effet ; le morceau est tout en rimes féminines ; il en résulte une impression de monotonie, d'uniformité^ à laquelle se joint, grâce au doux prolongement dû à la consonne finale de ces rimes, un effet de mélancolie qui concorde avec l'idée exprimée. La pièce est d'ailleurs mal écrite :

Je devine, à travers un murmure, Le contour subtil des voix anciennes Et dans les lueurs musiciennes, Amour pâle, une aurore future !

Et mon âme el mon cceuren délires Ne sont plus qu'une espèce deuil double Où tremblote à travers un jour trouble L'ariette, hélas ! de toutes lyres !

IMPRESSION DE DOLCEI'R 361

O mourir de cette mort seuletlo Que s'en vont, cher amour qui tépeures, lîalauvanl jeunes et vieilles heures ! <) mourir (le cette escarpolette?

Dans la pièce suivante le prolong^ementdes rimes féminines, semblable au bruit d un corde qui vibre et retentit encore après que l'archet l'a quittée, produit une impression de douceur qui est parfaitement en concordance avec l'idée ; mais la troisième strophe, dont les rimes sont en réalité masculines, fait tache dans le tableau :

Les donneurs de sérénades Et les belles écouteuses Echangent des propos fades Sous les ramures chanteuses.

C'est Tircis et c'est Aminte, Et c'est réternel Clitandre, Et c'est Damis qui pour mainte Cruelle fait maint vers tendre.

Leurs courtes vestes de soie, Leurs longues robes à queues, Leur élégance, leur joie Et leur molles ombres bleues

Tourbillonnent dans lextase D'une lune rose et grise, Et la mandoline jase Parmi les frissons de brise

(Verlaine, Mandoline).

Il y a une chanson attribuée à Malherbe qu'il convient de rappeler ici. Ses rimes, toutes féminines, en font une sorte de berceuse. La présence de plusieurs vers de 9 syllabes rythmés à 3,3, 3 renforce encore cet effet :

L'air est plein d une haleine de roses

Tous les vents tiennent leurs bouches closes,

Et le soleil semble sortir de l'onde

Pour quelqu'amour plus que pour luire au monde.

On diroit à lui voir sur la tête

Ses rayons comme un chapeau de l'ete, Qu il s'en va suivre en si belle journée Encore un coup la fdle de Pénée.

Toute chose aux délices conspire,

Mettez-vous en votre humeur de rire ; Les soins profonds d'où les rides nous viennent, A d'autres ans qu'aux vôtres appartiennent.

Il fait chaud : mais un feuillage sombre Loin du bruit nous fournira quelque ombre

Où nous ferons parmi les violettes

Mépris de l'ambre et de ses cassolettes.

Il est bien évident qu'une pièce toute en rimes masculines produiraient un effet opposé. Verlaine paraît s'y être trompé dans la strophe suivante (Romances sans paroles) où il semble avoir voulu peindre la langueur, la mélancolie et la monotonie ; il n'y a réussi en rien :

L'allée est sans lin Sous le ciel, divin D'être pâle ainsi !

Sais-tu qu'on serait Bien sous le secret De ces arbres-ci?

ces vers sautillants de cinq syllabes et ces rimes sèches produisent le contraire de TefTet cherché.

L'autre point que nous avons à considérer, c'est l'assonance des rimes successives, que les poètes soigneux évitent métho-

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