DU VERS FRANÇAIS
« Le caractère agréable ou désagréable des sensations est réglé par des lois scientifiques qu'il ne serait pas impossible de déterminer un .jour ».
M. GiYAi, L'art au point de vue sociologique .
Tout le monde parle de l'harmonie des vers en ce sens que chacun dit parfois : Ce vers est très harmonieux, ou ce vers n'est pas harmonieux. Demandez aux personnes qui paraissent être les plus compétentes en ces matières sur quoi elles fondent de pareils jugements. Elles vous répondront que c'est affaire de sentiment. Ce sentiment est-il précis? Non; car il diffère dune personne à une autre et chez la même personne suivant les circonstances ou les dispositions d'esprit. Un vers dit d'une certaine manière paraîtra harmonieux à beaucoup de gens qui le trouveront inharmonieux s'il est dit autrement. Prenez deux vers au hasard et demandez lequel des deux est le plus harmonieux ; vous verrez la plupart de vos interlocuteurs fort embarrassés et parmi ceux qui se décideront à prendre parti, à peu près la moitié seront en faveur de l'un, et l'autre moitié en faveur de l'autre. Ce sentiment est donc beaucoup trop vague pour pouvoir servir de critérium.
Les traités de versification française, quand ils parlent de l'harmonie, répètent en général le précepte de Boileau :
Fuyez des mauvais sons le concours odieux,
ce qui veut dire, en interprétant ce vers de la façon la plus favorable : faites des vers harmonieux. Mais en quoi cela consiste-t-il? Boileau ne paraît pas l'avoir bien su lui-même, car beaucoup de ses vers sont totalement dépourvus d'harmonie ; tel, sans aller chercher plus loin, le second de ÏArf poétique :
Pense de lart des vers atteindre la hauteur.
Il faut pourtant remarquer qu'il y a certains vers, en fort petit nombre, que l'on s accorde presque unanimement à trouver merveilleusement harmonieux :
380 l'harmomk en général
de quel amour blessée
Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée
(Racine).
Sur la plage sonore où la mer de Sorreiile
Déroule ses flots bleus
(Lamartine).
On craint quil nessuyàl les larmes de sa mère
(Racine).
Un frais parfum sortait des touffes d'asphodèle
(HuGo\
Voici la verte Ecosse et la brune Italie
(Musset).
Booz ne savait point qu'une femme était là.
Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d'elle.
(Hugo).
La généralité du sentiment qui considère ces vers comme particulièrement harmonieux doit reposer sur quelque chose de réel. En les examinant de près on doit pouvoir trouver en eux en quelque sorte le substratum de ce sentiment. Ce nest évidemment pas l'idée qu'ils expriment ; il n y a guère que le troisième que l'on pourrait déclarer beau à cet égard. Le second et surtout le cinquième, qui ne contient que des noms propres et leurs épithètes, ne signifient même à peu près rien. Ce n'est pas non plus que les poètes y aient évité la répétition des mêmes consonnes : le second contient 3 5, 4 r, et 3 / ; le troisième 3 /, 3 /•, 2 s, 2 m, 2 c ; le quatrième 4 /", 3 r, 'S d, 2 t. Ce n'est pas le rythme ; nous avons dans ces vers les principaux types rythmiques de l'alexandrin classique, et la preuve que ce n'est pas là ce qui rend un vers harmonieux, c'est qu'il y a un si grand nombre de vers rythmés de la même manière qui n'exercent pas le moindre
URPROnrcTION DHS MÈMIvS VO YKI.LKS 381
charme sur notre oreille. Quel est doue le seul élément comnmn à ces dillerents vers ? la musique ; une musique vag-ue et rudimentaire, mais pourtant délicieuse. Elle est produite évidemment par les voyelles, sons qui, nous l'avons déjà vu, peuvent dans une certaine mesure être considérés comme des notes.
Mais tous les vers de douze syllabes ont douze de ces sortes de notes ; comment se fait-il qu'ils ne soient pas tous également harmonieux? La réponse est évidente : c'est que c" ne sont pas les mêmes notes et qu'elles ne sont pas disposées de la même manière. Pour prendre une comparaison dans un art diirérent de la poésie, la musique proprement dite, choisissez dans un beau morceau une suite de douze notes, brouillez-les et mettez-les dans un ordre quelconque, vous obtiendrez la plupart du temps quelque chose de tout à fait incohérent.
11 faut que ces voyelles se suivent dans un certain ordre : voilà tout le secret de l'harmonie du vers français. Mais énoncer ce jugement, ce n'est pas dévoiler le secret. Les vers précédemment cités ne présentent pas les mêmes voyelles dans le même ordre. Les deux premiers ont cependant quelque chose de commun qu'il est bon d'examiner de près. Ils .sont tous deux divisés par le rythme en groupe de trois svllabes ; or dans le premier les trois voyelles du troisième" g-roupe sont la répétition dans le même ordre des trois voyelles du premier : u u ii \ u u ii. Dans le second vers les trois dernières voyelles du second hémistiche reproduisent à peu près les trois dernières voyelles du premier. La dernière est nasale, mais elle a à peu près le même substratum oral o que celle à laquelle elle correspond : è o ,j \ é à (l\ Gela suffit-il? évidemment non, puisque des vers qui présentent la même reproduction exacte ou à peu près de trois sons ne sont pas particulièrement harmonieux :
Là le, coteau poursuit le coteau qui recule
(L.\martine).
382 l'harmomr en générai.
D'ailleurs les cinq autres vers que nous avons cités ne présentent pas le même phénomène ; et pour prendre de nouveau une comparaison k la musique, que penserait-on d'un fragment de douze notes dans lequel l'auteur, après avoir porté toute son attention sur le choix et la disposition de six notes, aurait laissé au hasard le soin de déterminer et d'ordonner les six autres? Il paraît donc nécessaire (jue les deux autres groupes de trois voyelles concourent pour une part égale à l'harmonie de l'ensemble. Pourtant ils ne se reproduisent pas de la même manière; mais nous avons vu dans le second vers que la reproduction n'était qu'approximative. Cela doit suggérer l'idée de rechercher si une simple correspondance de sons de même nature ou de même qualité ne produirait pas un elTet analogue à celui qui résulte de la reproduction proprement dite. Les deux mesures que nous avons laissées de côté dans le second vers paraissent confirmer cette hypothèse : sur la pla- \ où la nier fournissent les voyelles ii a a \ u a â. Le premier groupe contient une voyelle palatale suivie de deux voyelles non palatales ; le second groupe contient une voyelle palatale précédée de deux voyelles non palatales. C'est bien ce que nous avait donné vous mourû- \ où vous fû-, deux voyelles non palatales suivies d'une voyelle palatale. Seulement dans le cas que nous considérons maintenant l'ordre des phonèmes est renversé d'un groupe à l'autre. Dans les deux groupes -ge sonore \ de Sorrente il n'y avait pas de voyelle palatale, mais une certaine voyelle è suivie d'une autre voyelle 6 répétée; c'est quelque chose d'analogue évidemment. Il semble que ces constatations nous font pénétrer plus avant dans la nature de ces groupes de 3 voyelles, et qu'ils sont constitués en dernière analyse par un élément d'une certaine nature et deux éléments d'une certaine nature différente. Si nous examinons les deux groupes laissés de côté dans le premier vers : -tes aux bords | -fes laissée, nous y trouvons bien encore une voyelle commune è. mais les deux autres ne se correspondent pas, elles s'opposent, les unes n'étant point palatales tandis que les autres le sont : è ô ô \
CORRESPONDANCKS VOflAr.lOUES 383
e èé. Dans les tleiix groupes sur la pla | où la met- nous avions trouvé opposition dans l'ordre des éléments, ici nous trouvons opposition dans leur nature : ce second phénomène ne doit pas plus nous surprendre que le premier.
Voyons si les résultats obtenus s'appliquent aux autres vers que nous avons cités :
Ou craint qu'il n'essuyât les larmes de sa mère.
Les g-roupes de trois voyelles se correspondent bien deux à deux, l'ordre des éléments y étant renversé : w" è" / | è i a-^ é a e \ è a è.
Un frais parfum sortait des toutTes d'asphodèle.
Ici il y a une difficulté ; les deux derniers groupes é u è \ a ô è se correspondent bien en ordre inverse, mais les deux premiers ne se correspondent pas. Dans le premier la voyelle palatale est entre les deux autres, dans le second elle les suit.
\'oici la verte Ecosse et la brune Italie.
Difficulté analogue : a i a et è é à ne se correspondent pas.
Faut-il en conclure que nous nous sommes engagé sur une mauvaise voie et que les correspondances que nous avions relevées et qui semblaient expliquer ce que nous cherchons, étaient dues à un pur hasard? Avant d'abandonner la question, il sera prudent de l'examiner de plus près et de s'assurer que nous n'avons nég'ligé aucun de ses éléments.
Pourquoi, lorsque nous avons étudié les deux premiers vers, avons-nous considéré leurs voyelles par groupes de trois, plutôt que par groupes de quatre ou de deux ou de six? parce que nous nous sommes laissé guider par le rythme qui divise ces deux vers en quatre tranches égales et que nous avions été frappé de la correspondance vocalique de deux de
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ces traucliés clans le second vers : -(je sonore | de Sorrenfe. Mais dans le premier vers nous avions quatre syllabes de suite se correspondant dans les deux hémistiches : vous mourûtes I où vous fûtes. Ne pouvions-nous pas dire qu'il y a dans ce vers deux groupes de quatre syllabes se reproduisant et deux groupes de deux syllabes aux bords \ laissée se correspondant par opposition? Rien ne nous prouve en effet a priori que les voyelles doivent se grouper pour l'harmonie comme pour le rythme. Le second vers ne s'accommode pas de cette division en i, 2, 4, 2 car si sonore etSorrente se correspondent bien, sur la plage et où la mer de ne se correspondent pas. Mais un groupe de quatre syllabes équivaut évidemment à deux groupes de deux syllabes. N'est-ce pas par groupes de deux que les voyelles se correspondent ?
Premier vers : a u \ ii u \\ û é \ ii c \\ ô n \ è é.
Le deuxième vers s'accommode aussi de cette division, mais les groupes qui se correspondent ne sont pas disposés dans le même ordre dans chaque hémistiche.
sur la \ mer de || plac/e \ où la \\ sonore | Sorrenle;
cette correspondance n'est pas facile à saisir.
On craint qu'il n'essuyât les larmes de sa mère ;
ceci va bien : les deux divisions extrêmes de chaque hémistiche se correspondent entre elles et les deux divisions intermédiaires s'opposent l'une à l'autre; le rapport est facile à saisir.
Un frais parfum sortait des toutfes d'asphodèle;
r.ROUPEM KNTS VOr.AT.IOlIES
même observation,
\'oici l;i \erle lù^osse et la brune Ilabe ;j / /* c é () é a ii i ,i i
Les quatre premières divisions et la sixième se reproduisent très bien, mais la cinquième est d'un type différent.
I"^l Rulh ne savait point ce que Dieu x'onlail d'elle : é il è il è è" e è <> " t' t^
même observation : la cinquième division ne correspond à aucune des cinq autres.
Résumons : la division en groupes de trois dont s'accommodent bien les trois premiers vers ne convient pas au quatrième, la division en groupes de deux dont peuvent s'accommoder les quatre premiers ne convient ni au cinquième ni au septième. Inutile d'examiner les divisions en groupes de quatre ou en groupes de six, puisque ce sont des multiples de la division en groupes de deux.
Nous savons qu'au point de vue du rythme les vers ne sont pas tous divisés de la même manière ; pourquoi, en ce qui concerne l'harmonie, n'y aurait-il qu'un seul type? Le deuxième vers qui s'accommode si bien de la division en groupes de trois voyelles tandis que la correspondance des groupes de deux voyelles y est à peu près insaisissable est précisément divisé par le rythme en groupes de trois syllabes. Le quatrième vers n'est pas divisible en groupes de trois voyelles tandis que la correspondance des groupes de deux y est très claire ; or le rythme divise précisément ses syllabes en 4, 2, 2, 4, c'est-à-dire en groupes de deux ou en multiples de deux. Le cinquième vers n'est divisible ni en groupes de trois voyelles ni en groupes de deux; mais comment est-il rythmé? en 2, 4, 3, 3 :
Voici la verte Ecosse et la hrune Italie; u 1 H è é ù é a û i a i
M. Ghammont. — Le vers français.
38(i ^ l/lIARMOME EN GÉISÉRAI.
or les trois premiers groupes de deux syllabes se correspondent parfaitement et il en est de même des deux groupes de trois voyelles du second hémistiche. Le même système très clair convient aussi très bien au sixième et au septième vers qui sont rythmés de la même manière.
Voilà le secret de l'harmonie du vers français : elle résulte de la correspondance des voyelles groupées par deux ou par trois, les deux systèmes pouvant se rencontrer dans le même vers. L'harmonie étant l'etfet produit sur l'oreille par certaines correspondances de sons groupés d'une certaine manière, n'existe pas en dehors de l'oreille qui la perçoit. S'il n'y a pas d'oreille pour entendre ces sons, les grouper et les comparer, l'harmonie n'existe pas. Sans doute il en reste le substratum, elle subsiste en puissance, mais elle n'a de réalité qu'à condition d'avoir une réalisation. Les deux principales opérations qu'exécutent l'oreille et l'esprit pour arriver à percevoir l'harmonie sont le groupement des voyelles et la comparaison des groupes. Si les groupes qui se correspondent se suivent immédiatement ou sont disposés dune façon symétrique, une oreille délicate et un peu exercée perçoit instantanément leur correspondance et par conséquent est satisfaite : c'est dire que le vers est harmonieux. Si la correspondance n existe pas, le vers n'a pas d'harmonie ; si les groupes qui se correspondent ne sont pas disposés d'une façon symétri([ue, l'oreille aura grand'peine à en percevoir les rapports et le vers sera peu harmonieux. Il résulte évidemment de là que moins il y aura de groupes dans un vers plus il sera facile à l'oreille de saisir leurs rapports et leurs correspondances, et d'autre part que plus il y aura de groupements possibles, plus il y aura de chances pour que l'oreille saisisse au moins l'un d'entre eux. Mais qu'est-ce qui détermine les groupes? l'oreille ; et qu'est-ce qui la guide dans ce travail ? les divisions les plus marquées du vers, celles qui sont dues aux césures ou coupes, aux accents rythmiques ou toniques. Donc, puisque l'harmonie est d'autant plus grande qu'elle est plus facile à saisir, les vers les plus harmonieux sont ceux