I.ES TRIAUKS 'AHl
dans lesquels les groupements de voyelles coïncident avec les groupements de syllabes déterminés par le rythme ; ce ne sont que des oreilles très fines et très perfectionnées qui peuvent arriver à saisir les rapports de groupemente dilTérents.
La nature des voyelles nous est connue depuis la deuxième partie, et nous savons exactement quelles sont celles qui se correspondent et celles qui s'opposent. Mais, avant d'aborder l'étude des exemples, il est bon d'insister un peu sur la façon dont les voyelles se groupent au point de vue de l'harmonie et sur la structure des divers groupements.
Nous venons de voir quelles vont par trois, par deux, par quatre multiple de deux, ou par six multiple de deux et de trois. Nous appellerons les groupes de trois des triades, les groupes de deux des dyades, les groupes de quatre des tétrades et les groupes de six des he.rades.
La triade a un sens, une direction dont le point de départ est marqué par la place du son qui est seul de son espèce. Elle est progressive si ce son unique est le premier des trois, régressive s'il est le dernier, embrassée s'il est entre les deux autres. Dans ce vers de Heredia :
Tu revois ta jeunesse et ta chèra villa, û é a a é è é a è è i a
la première est progressive, la deuxième est régressive, et les deux autres embrassées.
Dans les triades composées de trois voyelles de la même classe, de trois voyelles claires par exemple, si l'une d'elles est aiguë elle est le point de départ de la triade et vice-versa ; si elles sont toutes trois aiguës, ou si aucune ne l'est, le sens de la triade risque de n'être pas net, [)ar absence de modulation, et aussitôt l'harmonie du vers court la chance d'être faible ou nulle. Pourtant si c'est la même voyelle qui est répétée trois fois, celle qui est tonique se distingue des autres par
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son intensité particulière ; il en est de même si la vovelle tonique est nasale, les autres ne l'étant pas. Des observations analoo^ues s'appliquent aux triades composées de trois voyelles graves ; mais comme la distance est beaucoup moindre pour l'oreille entre une sombre et une éclatante qu'entre une claire et une aiguë, il faut pour que la triade soit constituée, que la sombre soit en même temps la tonique, ou que les deux atones soient sombres la tonique étant éclatante, ou que la tonique soit nasale les deux atones ne l'étant pas, ou viceversa :
Je suis veuf, je suis seul, el sur moi le soir tombe è i è è i é é il u é a a"
(Hugo, Booz) ;
la dernière triade est suftisamment déterminée parce que la nasale est tonique.
Les grelots des lroupe;iux palpitaient vaguement t* è n c un aie a è o"
{\u., Ihid.;
la dernière triade est suffisamment déterminée parce que la nasale est tonique.
S il y a deux fois la même voyelle accompagnée d'une autre voyelle de la même espèce, comme dans fu lui dis, -ge sonore, c'est évidemment cette dernière qui se distingue des autres. Enfin si une voyelle se trouve dans les deux triades qui se correspondent, les autres voyelles étant dilférentes, c'est cette voyelle répétée qui détermine la direction de la triade, comme dans -tes aux bords, -/os laissée.
Deux triades se correspondent en ordre direct :
LES DYADES
Nous mourûtes aux bords où \-ous fûtes laissée u u (■/ é ô 6 u u ;■/ ê è é
ou en ordre inverse
Sur le marijre votit". . .
en se reproduisunt, comme dans l'exemple précédent, ou en s'opposanl, la voyelle unique étant claire dans lune et grave dans l'autre, les deux voyelles de même nature étant graves dans l'une et claires dans l'autre :
Ce nest plus votre fils, c'est le maître du monde, è c ii ô c I c c è c û a"
enfin en se reproduisant pour 1 un des éléments et s opposant pour l'autre :
-tes aux bords -les laissée
Les triades se correspondent deux à deux comme les rimes plates, de deux en deux comme les rimes croisées, en chiasme comme les rimes embrassées.
Des observations analogues s'appliquent aux dyades. Elles sont dites égales quand leurs deux voyelles appartiennent à la même catégorie :
l'^t Ruth ne savait point. . .
è ii i' H r e"
390 l'harmonie en général
et inégales dans le cas contraire :
Voici la verte l'xosse. . .
Les dyades inégales sont beaucoup plus harmonieuses que les égales, parce qu'elles possèdent une modulation qui fait défaut aux autres.
Li;s vi;rs kn triades '
L'harmonie de ces vers est d'autant plus facile à saisir, c'est-à-dire d'autant plus grande :
I" Que leurs triades se correspondent en ordre direct ;
2'' Qu'elles se correspondent deux à deux ;
3° Qu'elles se reproduisent au lieu de s'opposer :
4° Que l'harmonie est décomposable en un plus grand nombre de systèmes.
La correspondance des triades est tout à fait comparable à celle des rimes et produit sur l'oreille un etîet analogue. Il en résulte que, de même que les rimes plates n'ont nullement besoin d être riches, de même la ressemblance des triades doit être d'autant plus grande et leur correspondance d'autant plus facile à saisir que celles qui se correspondent sont plus éloignées l'une de l'autre :
1° Les triades se correspondent deux à deux, comme les rimes plates. 11 peut y a^oir quadruple répétition de la même :
La Floride apparut sous un ciel enchanté a n i n a û II é" è o" o" é
(Heredia, Jouvence' .
1. Nous devons prévenir le lecleur qu'un simple examen, môme attentif, de ce qui suit, ne sufïïra pas pour le mettre en état d'apprécier par lui-même l'harmonie dun vers. Il sera nécessaire qu'après s'être bien pénétré des définitions préliminaires il s'exerce sur mille ou deux mille vers de suite. Quand il aura étudié ainsi mille vers la plume à la main, puis mille vers par son oreille seule, l'éducation de celte dernière sera suffisante pour qu'il saisisse du premier coup le degré d'harmonie d'un vers.